Êtres de signes, nous produisons et absorbons sans même y penser des formes signifiantes : les discours, les images, les sons constituent notre élément naturel, ce qu’il est d’usage d’appeler la « culture ». À la Revue des livres et des idées, nous préférons parler d’« idéologie ». Il n’y a, en effet, de formes que sociales ; et la société est divisée, hiérarchisée. Sons, images et discours sont marqués par des luttes, vecteurs de luttes, enjeux de luttes entre des groupes sociaux. De la politique à la littérature, du sport au jeu vidéo, des réseaux sociaux au cinéma, aucune forme, si éthérée semble-t-elle, n’échappe au conflit. Qui parle ? À quel endroit et à quel public ? Contre qui et en excluant qui ? Selon quelles modalités et pour quoi faire ? La critique a pour tâche de poser ces problèmes à l’occasion de productions toujours moins individuelles qu’il n’y paraît, de mettre en évidence leurs contradictions ainsi que l’espace différencié – matériel et symbolique – dans lequel elles s’inscrivent.
Vieilles questions, dira-t-on, et qu’à l’époque de la fin de l’histoire, on avait cru pouvoir balayer d’un revers de main. Questions toujours neuves, de notre point de vue, car elles ne disparaîtront qu’avec l’abolition des sociétés de classes, c’est-à-dire la fin du règne du capital. Bien que le capitalisme n’ait pas inventé les hiérarchies sociales, il fonctionne aux hiérarchies, qu’il cumule et combine au service de l’extraction de valeur. N’importe qui peut le constater à l’heure où le régime de la démocratie libérale achève de s’effondrer, qui fut, dans les décennies d’après-guerre, le véhicule de l’accumulation et le lieu d’un compromis provisoire entre classes dans les pays du Nord. Mais, même alors, il fallait avoir l’étourderie ou le libéralisme chevillés au corps pour ne pas voir que, comme auparavant, la puissance et la prospérité desdits pays reposaient sur l’exploitation du reste du monde – arriéré, bien sûr, et en proie à d’incompréhensibles guerres intestines –, mais aussi, au sein des anciennes métropoles impériales, sur celle du travail des femmes des classes populaires et de la main-d’œuvre immigrée – catégories en outre stigmatisées comme prolétaires, étrangères, voire musulmanes. Le « bilan globalement positif » du capitalisme, ce mirage.
À l’heure où nous écrivons ces lignes, l’Europe, l’Algérie et l’Amérique du Nord sont en flammes. Nous ne doutons pas que les gouvernements sauront trouver les solutions idoines, en imposant davantage d’austérité, d’exploitation et de répression. Néanmoins, sauf si quelque magnat de la tech parvient prochainement à coloniser Mars, les enclaves où les riches tentent de se retrancher sont elles-mêmes en train de disparaître. Au printemps, lorsque Dubaï a été frappé par des drones et des missiles iraniens, d’aucun·es, à qui nous ne jetterons pas la pierre, ont éprouvé une joie mauvaise à binger les larmoyantes vidéos postées par des influenceur·ses qui avaient confondu paradis fiscal et paradis terrestre.
Notre premier numéro porte la marque de l’exacerbation des tensions au sein du système-monde. Pour l’instant, c’est l’adversaire qui, partout, a la main. N’empêche : la déploration et la résignation, ces affects des années 1990-2000, sont un luxe dont le commun des mortel·les n’a pas les moyens ; quant aux solutions petites-bourgeoises, resucée des années 1970 – changer « notre rapport au monde », renouer avec les savoirs « autochtones », etc. –, elles se révèlent tout aussi illusoires. Le lifestyle, même « progressiste », n’est pas l’émancipation. Une politique égalitaire ne peut avoir d’autre visée que la transformation du mode de production et d’autre sujet que l’humanité elle-même ; mais elle implique une confrontation systémique avec les divisions, de race, de classe, de genre, de nationalité. Ce numéro, aussi, voudrait en faire la démonstration.
Dans notre petit coin du monde, avec notre petite revue et nos petits bras, nous entendons travailler, essentiellement à partir des livres, le terrain de l’idéologie, y discuter âprement avec nos camarades, y contribuer à la lutte contre le camp bourgeois, de droite comme de gauche, sans donner de leçons à personne. Dans la joie, bonne et mauvaise ⏺
