Revue des livres et des idées
Recensions

Un plan pour les bisounours

Par Alain Bihr

5 novembre 2026

C’est un travail massif : plus de 200 chercheurs à travers le monde ont participé à la rédaction d’un « plan pour l’égalité et la prospérité dans le respect des limites planétaires ». Il s’agit rien de moins, nous dit son éditeur, que de proposer « une nouvelle vision du progrès à l’échelle mondiale au XXIe siècle ». Cette vision du monde, que l’économiste Thomas Piketty présente sur de nombreux plateaux, Alain Bihr n’y voit plus modestement guère autre chose qu’une utopie altercapitaliste, dépourvue de toute considération objective des rapports de force.

Trois Bisounours devant un ciel étoilé.

Les Bisounours, série animée (1985).

À propos de

Collectif, Justice mondiale. Un plan pour l’égalité et la prospérité dans le respect des limites planétaires, sous la direction de Lucas Chancel, Jonas Dietrich, Cornelia Mohren, Rowaida Moshrif, Moritz Odersky, Thomas Piketty et Anmol Somanchi, Paris, Seuil, 2026, 288 p.

Publié en juin 2026 par le World Inequality Lab sous la direction notamment de Thomas Piketty, le Rapport sur la justice mondiale (Global Justice Report ou GJR) se donne pour objectif de faire converger les revenus de tous les pays d’ici à la fin du siècle, tout en limitant le réchauffement climatique à 1,8 °C. Il propose ainsi une Plateforme pour la justice mondiale (PJM) qui mérite toute notre attention… et notre critique1.

Les grands objectifs du projet

Pour atteindre ces objectifs, la PJM entend engager une une transformation profonde des économies mondiales, à la fois écologique et socioéconomique. Son volet écologique vise à décarboner rapidement les modes de production et de consommation afin d’endiguer le changement climatique, notamment par le passage à une électrification généralisée. Il s’agit également d’engager une transformation économique majeure, qui substituerait à la surconsommation une logique de suffisance. Celle-ci suppose notamment une forte réduction du temps de travail (de 2 100 à 1 000 heures par an et par personne employée, hommes et femmes, parallèlement à un accroissement de la productivité) et de l’extraction de matières premières. Elle implique aussi de réorienter l’activité des secteurs à forte intensité matérielle vers des secteurs relativement immatériels : la part du temps de travail global consacrée à l’éducation et à la santé passerait ainsi de 11 à 43 %. À cela s’ajouteraient des transformations profondes des modes de consommation, notamment des habitudes alimentaires, avec une réduction importante de la consommation de viande. L’ensemble de ces mesures devrait permettre de retrouver une couverture forestière comparable à celle de 1900.

Le volet socioéconomique du projet projette une convergence des revenus entre États vers une moyenne de 5 000 € (euros 2025 en PPA) par mois et par personne (femmes et hommes) d'ici 2100, tout en réduisant de moitié le temps de travail actuel. « Près de 90 % de la population mondiale double son revenu en travaillant environ deux fois moins d’heures qu’aujourd’hui ». Le projet entend également réduire les inégalités de revenus au sein des différents États, les plus riches voyant leurs revenus diminués, les plus aisés les voyant stagner, les plus pauvres progresser (une échelle des revenus réduite à 5). Cette convergence passerait notamment par une égalisation des dépenses d’éducation et de santé par habitant, par ailleurs en hausse substantielle et principal facteur de réduction des inégalités. Une telle transformation suppose une vaste redistribution de la richesse. La part du patrimoine mondial détenue par la moitié la plus pauvre de l’humanité passerait de 2 % à 30 %, tandis que celle des milliardaires, qui représentent les 0,001 % les plus riches, serait ramenée de 6 % à 0,05 %, soit une réduction de l’échelle des fortunes de 1 à 10. Mais cette redistribution des richesses devrait aussi s’accompagner d’une redistribution du pouvoir à tous les échelons de l’organisation sociale, du local au mondial.

Les leviers financiers et institutionnels

Le projet détaille les moyens dont il compte se doter pour parvenir à de telles fins. Il prévoit d’abord la création d’un Fonds mondial pour la justice (FMJ), une nouvelle institution internationale chargé de relever l’ensemble des défis évoqués précédemment. Celui-ci serait financé par une fiscalité internationale comprenant deux prélèvements : un impôt mondial sur le patrimoine fortement progressif, dont le taux passerait de 0 % jusqu’à dix fois la moyenne mondiale pour atteindre 20 % au niveau des milliardaires, et un impôt mondial sur le revenu, lui aussi fortement progressif, dont le taux pourrait atteindre 90 % pour les revenus les plus élevés. Ces deux impôts viendraient s’ajouter aux fiscalités nationales et ne concerneraient que les catégories les plus fortunées, à savoir les milliardaires, les centimillionnaires et les décamillionnaires, soit environ 1 % de la population mondiale.

Une partie des ressources du FMJ serait immédiatement distribuée à l’ensemble des États du monde, au prorata de leur population, pour un montant qui atteindrait un maximum de 1 900 € par an et par personne entre 2030 et 2040. Son versement serait toutefois soumis à une stricte conditionnalité : les fonds devraient être consacrés à la lutte contre le réchauffement climatique, au développement du « capital humain » (éducation et santé) et à la réduction des inégalités. Une autre partie des ressources du FMJ serait allouée à un « Fonds souverain mondial » (FSM), chargé d’investir dans des actifs « soutenables ». Celui-ci aurait vocation à atteindre un montant équivalant à 60 % du PIB mondial et à 10 % du stock de capital mondial, au sens que Thomas Piketty donne à cette notion. Les revenus tirés de ces placements, rémunérés selon la rentabilité moyenne du capital privé, contribueraient pour une part croissante au financement du FMJ, remplaçant ainsi progressivement les recettes tirées du prélèvement fiscal appelées à diminuer sous l’effet de « l’euthanasie » des plus riches que le dispositif provoquerait mécaniquement.

Ces dispositifs devraient s’accompagner d’« une transformation et une démocratisation plus larges du système économique et monétaire international ». Le FMJ fonctionnerait ainsi selon un système de double majorité : toute décision devrait être approuvée par 55 % des pays représentant au moins 60 % de la population mondiale. Le FMI serait remplacé par une Banque centrale des Nations-Unies (BCNU) émettant une nouvelle monnaie internationale élaborée à partir des droits de tirage spéciaux, dont le rôle serait de permettre aux pays de maîtriser les chocs commerciaux de court terme. Le projet prévoit également la création d’une « Union de compensation internationale », sur le modèle du plan Keynes de 1943. Il s’agirait de ramener à zéro, d’ici à la fin du siècle, à zéro tous les déséquilibres des balances des paiements. Pour y parvenir, les pays seraient soumis à un système de pénalités progressives, qui s’appliqueraient aussi bien aux États excédentaires qu’à ceux dont la balance des paiements est déficitaire.

Un projet utopique

Le projet de PJM ne peut que susciter la sympathie de quiconque se préoccupe à la fois de la catastrophe écologique en cours et des inégalités abyssales de revenus et de patrimoine engendrées par le cours actuel du capitalisme. Il n’en présente pas moins de sérieuses limites et de graves travers, tant sur le plan théorique qu’au niveau politique, déjà perceptibles dans les précédentes productions de Thomas Piketty que la présente livraison prolonge2.

Pour commencer, le PJM est proprement utopique en un double sens. Il l’est d’abord au sens le plus courant du terme, par son irréalisme. Rien ne l’illustre mieux que la figure 13 du résumé du rapport, qui présente l’évolution de la répartition du revenu mondial entre 1800 et 2100, dans l’hypothèse où le PJM serait mis en œuvre dès 2026. La courbe supérieure (en bleu) représente la part des 10 % les plus riches (que nous noterons P10), celle du bas (en rouge) la part des 50 % les moins dotés (P50), tandis que la courbe intermédiaire (en vert) correspond aux 40 % restants.

Répartition du revenu mondial par catégorie de population (1800-2100).

Si le rapport P10/P50 n’a que faiblement diminué pendant les « Trente Glorieuses », alors même que la pression politico-idéologique exercée, d’une part, par le mouvement ouvrier organisé dans les pays du centre et, d’autre part, par le « bloc soviétique » à l’échelle mondiale était à son maximum, comment espérer aujourd’hui constituer un rapport de force capable de le faire chuter aussi brutalement, jusqu’à en inverser radicalement le sens ? Sur quel deus ex machina les auteurs de la PJM comptent-ils pour rendre possible un tel renversement ?

Ce caractère irréaliste apparaît également dans de nombreux angles morts du projet. À titre d’exemples parmi d’autres :

  • Les hypothèses de croissance (en termes capitalistes) sur lesquelles le projet est fondé ne tiennent pas compte de l’effet récessif de la catastrophe écologique en cours, dont la dynamique se poursuivra et ne se limite d’ailleurs pas au seul réchauffement climatique, contrairement à ce que laisse entendre le GJR. Elles se contentent de prolonger les tendances antérieures, en négligeant les ruptures que cette dynamique produira et produit déjà.
  • Comment concilier l’accroissement de la productivité (censé compenser la baisse drastique du temps de travail envisagée), avec l’objectif de sobriété matérielle et énergétique ? Une hausse de la productivité implique en effet une augmentation des prélèvements matériels et énergétiques par unité de temps de travail, et donc de l’empreinte écologique.
  • La PJM prévoit une décarbonation drastique de la production d’énergie par le passage au tout électrique. Mais si celui-ci doit permettre de maintenir les niveaux actuels de production et de consommation énergétique, comme l’exige la logique du capital, l’objectif se heurte à l’épuisement rapide des minerais métallifères, à commencer par le cuivre, sans même évoquer les terres rares.

Utopique, la PJM l’est encore en un second sens. Elle s’inscrit dans la longue lignée des projets du « socialisme et communisme critique-utopique » que Marx et Engels ont définis en ces termes dans le Manifeste du parti communiste :

A l'activité sociale, ils substituent leur propre ingéniosité ; aux conditions historiques de l'émancipation, des conditions fantaisistes; à l'organisation graduelle et spontanée du prolétariat en classe, une organisation de la société fabriquée de toutes pièces par eux-mêmes. Pour eux, l'avenir du monde se résout dans la propagande et la mise en pratique de leurs plans de société.

Dans la confection de ces plans, toutefois, ils ont conscience de défendre avant tout les intérêts de la classe ouvrière, parce qu'elle est la classe la plus souffrante. Pour eux le prolétariat n'existe que sous cet aspect de la classe la plus souffrante.

Mais la forme rudimentaire de la lutte des classes, ainsi que leur propre position sociale les portent à se considérer comme bien au-dessus de tout antagonisme de classes. Ils désirent améliorer les conditions matérielles de la vie pour tous les membres de la société, même les plus privilégiés. Par conséquent, ils ne cessent de faire appel à la société tout entière sans distinction, et même ils s'adressent de préférence à la classe régnante. Car, en vérité, il suffit de comprendre leur système pour reconnaître que c'est le meilleur de tous les plans possibles de la meilleure des sociétés possibles.

Tous ces traits se retrouvent dans la PJM. Elle vise à soulager « la misère du monde », voire à y mettre fin, sans pour autant appeler les « misérables » à une lutte sociale et politique directe. Fondée sur la science et étayée par tout un appareillage statistique, elle se conçoit comme au-dessus de la mêlée sociale, même si elle se propose d’intervenir dans cette mêlée. Elle s’adresse à tous, aux puissants comme aux faibles, comptant sur la bonne volonté des premiers autant que sur le soutien des seconds, bien qu’elle reconnaisse devoir sans doute affronter la majeure partie des premiers. Enfin, comme nous le verrons encore, elle compte essentiellement sur la propagande pour se réaliser.

Un projet réformiste…

À supposer qu’elle soit possible, la réalisation de la PJM ne nous ferait pas sortir du capitalisme. Et, d’ailleurs, elle ne vise pas un tel objectif. Essentiellement pour deux raisons.

La première est d’ordre théorique : la PJM repose sur un paradigme qui non seulement ignore ce qu’est le capital et le capitalisme, mais se révèle incapable de les concevoir. Un paradigme que l’on trouvait déjà à l’arrière-plan et au fondement des précédents ouvrages de Thomas Piketty. Rappelons que le capital est un rapport social de production fondé sur l’expropriation des producteurs, la propriété privée des moyens sociaux de production (et, partant, la division marchande du travail social), la transformation de la force de travail en marchandise, puis la réunion, sous le régime du salariat, des moyens de production et des forces de travail afin de valoriser le capital-argent avancé pour les acquérir, par l’extorsion d’une plus-value. Il repose enfin sur l’accumulation, c’est-à-dire la transformation d’une partie de cette plus-value en capital additionnel. Quant au capitalisme, il désigne le mode de production, autrement dit la société globale ou le système social, engendré par le procès global de reproduction du capital comme rapport social de production. Ce procès comporte deux dimensions fondamentales : le devenir-monde du capitalisme, qui implique l’extension des rapports capitalistes de production à l’échelle planétaire, et le devenir-capitalisme du monde, qui implique l’approfondissement de l’emprise du capital sur l’ensemble des conditions sociales d’existence, afin de les soumettre aux exigences de sa reproduction.

Or cette conceptualité est foncièrement étrangère à Thomas Piketty comme à toute l’équipe scientifique ayant conçu le GJR. Tous opèrent à partir du paradigme néoclassique, procédant d’une vision individualiste du monde social (au sens de l’individualisme méthodologique), méconnaissant totalement les rapports capitalistes de production, de propriété et de classe comme les rapports sociaux plus généralement.

Comme dans son précédent ouvrage, et comme la quasi-totalité des économistes, Piketty entend en fait par capital toute forme de propriété, toute espèce d’actif (matériel ou immatériel) susceptible de procurer à son détenteur richesse (hauts revenus et gros patrimoine) et pouvoir. En somme, il adopte ce qu’on peut nommer, d’un point de vue marxiste, une conception fétichiste du capital comme rapport social de production, propre à ce que Marx nommait “l’économie vulgaire”, qui, d’une part, le réifie (le confond avec ses supports matériels : moyens de production, monnaie, titres de crédit ou de propriété, etc.) et, d’autre part, le déifie (en fait une puissance surhumaine, voire surnaturelle, en lui attribuant la capacité de se mettre par lui-même en valeur3.

Le capital se trouve ainsi réduit à un facteur de production, au même titre que le travail et la terre, chacun étant conçu comme une source « naturelle » de revenu : respectivement le profit, le salaire et la rente. On retrouve ici la sainte trinité Terre-Capital-Travail, raillée par Marx à la fin du Capital. Cette conception conduit finalement Piketty à assimiler capital et patrimoine : « pour simplifier l’exposition, nous utiliserons les mots “capital” et “patrimoine” comme des synonymes parfaits »4. Elle explique également son adoption du concept de capital humain, emprunté à Gary Becker, devenu l’un des mots-clés de la rhétorique néolibérale5.

La seconde limite de la PJM, qui découle en partie de la précédente, est d’ordre politique. Elle tient à l’escamotage des rapports capitalistes de production et à sa polarisation sur les seuls rapports de répartition. La PJM ne porte en effet nullement atteinte au cœur des rapports capitalistes de production, de propriété et de classe : l’expropriation des producteurs et la propriété privée des moyens de production, ergo le pouvoir des capitalistes de décider seuls de l’usage des forces productives de la société, autrement dit de ce qui est produit et de la manière dont cela est produit. Or c’est là que se trouve le fondement des inégalités, tant en matière d’avoir (revenus et patrimoine) que de pouvoir. On retrouve ici la principale limite des propositions déjà avancées dans Le Capital au XXI e siècle et dans Capital et idéologie.

La PJM ne prétend ainsi corriger que les rapports de répartition, qui se trouvent en aval des rapports de production. Elle vise notamment la distribution et la redistribution de la part de la richesse sociale affectée à la consommation personnelle (et éventuellement à l’accumulation), y compris sa fraction socialisée sous forme d’équipements collectifs et de services publics. Il s’agit de « compenser par la redistribution de revenus des phénomènes qui ont leur source dans la répartition primaire de ces derniers, autrement dit dans les rapports de production »6. La source principale des inégalités sociales, l’exploitation du travail salarié et l’accumulation du capital, reste intacte. Cela conduit à vouloir réduire les inégalités après coup sans s’attaquer aux mécanismes qui les produisent.

… sans perspective sociopolitique

Que la PJM soit un projet réformiste ne fait pas de doute. Mais ce n’est pas ce que je lui reprocherai ici. Après tout, le réformisme peut être défendable s’il se donne les moyens de sa réalisation. Il est même souhaitable dès lors qu’il s’agit d’un réformisme révolutionnaire : un réformisme qui n’entend pas rendre le capitalisme plus vivable (ce qui est aujourd’hui devenu impossible) mais le dépasser, en ouvrant des brèches en son sein, en exploitant les potentialités de rupture qui naissent de ses contradictions internes.

Or c’est loin d’être le cas de la PJM. Lorsqu’elle aborde les conditions politiques de sa réalisation, la question est d’emblée mal posée précisément en raison du paradigme individualiste dans lequel elle s’inscrit. Celui-ci masque les rapports de classe, et plus fondamentalement les rapports de production, en les ramenant aux individus qui les incarnent. Ce cadre théorique étriqué entraîne des conséquences politiques néfastes. Ce cadre théorique étriqué entraîne des conséquences politiques néfastes.

En effet, ce que la PJM aura à affronter, ce ne sont pas « des riches » (milliardaires, centimillionnaires ou décamillionnaires) en tant que tels, comme il est sans cesse répété dans le GJR, mais des capitalistes. Et elle n’aura pas à les affronter en tant qu’individus mais en tant que classe organisée, qui plus est en tant que classe dominante (la classe capitaliste, la bourgeoisie) dont le pouvoir est multiple.

  • Pouvoir économique : la classe capitaliste possède et contrôle le capital, c’est-à-dire les moyens sociaux de production et d’échange, qui lui assurent la maîtrise de l’économie mondiale et lui permettent de faire échouer toute politique économique contraire à ses intérêts, tant qu’elle conserve le contrôle de ces moyens, par exemple par une grève de l’investissement. Or la PJM ne parle pas de l’en priver. Quant aux propositions visant à instituer une représentation des travailleurs au sein des conseils d’administration, comme c’est le cas actuellement en Allemagne et en Suède, voire à renforcer cette représentation,, ne changent fondamentalement rien au statut de subordination des salariés.
  • Pouvoir politique : elle contrôle l’État (les États), soit directement (elle peuple les ministères et la haute administration) soit indirectement (en tant que créancière de l’État, directement ou par institutions financières internationales interposées : c’est celui qui tient la bourse qui commande). Par ce biais encore, elle est susceptible de faire échouer toute politique contraire à ses intérêts. Et la PJM n’en souffle mot à nouveau, si ce n’est pour envisager, à l’intention des forces politiques qui la soutiennent, d’autres stratégies que la voie électorale. Or l’expérience historique l’a amplement démontré : occuper le pouvoir (en fait, simplement accéder aux fonctions gouvernementales) ne suffit pas pour exercer le pouvoir (s’emparer de l’appareil d’État pour le démanteler et le transformer).
  • Pouvoir idéologique. C’est le seul moment du pouvoir de la classe dominante que la PJM envisage d’affronter. Cela apparaît clairement dans son chapitre 4 intitulé « Stratégies politiques : reconstruire des majorités pour l’égalité ». Constat de départ :

L'opposition politique à la Plateforme pour la justice mondiale risque d'être particulièrement forte parmi les plus riches, qui sont clairement perdants financièrement avec cette plateforme – et sans doute aussi avec tout autre plan crédible visant à concilier objectifs de développement et objectifs climatiques .


Mais ce conflit n’est conçu que comme une bataille culturelle, à la limite comme un débat académique vif : « nombre d'entre eux – milliardaires, centimillionnaires et décamillionnaires confondus – déploieront des ressources considérables pour convaincre une large part de la population qu'elle sera perdante avec la Plateforme pour la justice mondiale » alors qu’elle serait évidemment gagnante. Et, face à eux, il n’y aurait que la ressource de la lutte idéologique : « Il n'existe pas de solution miracle à ce problème, si ce n'est de s'efforcer d'être plus convaincant et aussi précis que possible quant aux avantages de la Plateforme pour la justice mondiale (PJM) (…) ». Et c’est sur ce seul plan qu’est envisagé le soutien que peut apporter la société civile, y compris les organisations syndicales et politiques :

Plus important encore, rien ne peut être accompli sans un puissant mouvement citoyen et un réseau d'organisations à large assise (y compris les syndicats et les partis politiques) suffisamment bien structurées et efficaces pour promouvoir la Plateforme pour la justice mondiale (ou une plateforme similaire, voire un ensemble de plateformes, poursuivant des objectifs similaires). Si les processus politiques et électoraux directs sont essentiels, le succès de la PJM dépendra en fin de compte d'un débat culturel et intellectuel plus large sur le sens de la suffisance, de l'égalité et de la prospérité.

Où l’on retrouve l’idéalisme (au sens philosophique du terme) déjà dénoncé à propos du projet de « socialisme participatif » exposé dans Capital et idéologie

(…) tout se passe comme si Piketty était convaincu qu’il lui suffit de présenter son projet et de le livrer au débat public pour que les idées ainsi avancées fassent leur chemin et finissent par créer, par la seule vertu de leur argumentation et la richesse de l’information statistique sur laquelle elles reposent, la majorité politique qui serait nécessaire à leur mise en œuvre dans le cadre de démocraties parlementaires7.

D’où finalement la faiblesse ou même l’absence remarquable des propositions pour organiser l’affrontement contre le pouvoir de la classe dominante, que ce soit au niveau national ou au niveau international. Ainsi, s’agissant du niveau national, on lit : « rien ne peut être réalisé sans un puissant mouvement citoyen et un réseau d’organisations larges (y compris des syndicats et des partis politiques) qui sont suffisamment bien organisés et efficaces pour promouvoir la Plateforme de justice mondiale ». Mais selon quelle stratégie ? Quels objectifs immédiats ? Quels terrains de lutte prioritaires ?

Rien ne nous en est dit. À la place, nous n’avons affaire qu’à des déclarations vagues qui n’esquissent aucun contour ni contenu stratégique :

La réduction du temps de travail a nécessité par le passé une mobilisation collective et une action législative très fortes, et il est probable que des efforts similaires seront nécessaires à l'avenir.

L'égalité des sexes est largement plébiscitée par les jeunes générations à travers le monde, au même titre que la réduction du temps de travail et la préservation de l'habitabilité planétaire. Toutefois, sa réalisation exige une mobilisation politique considérable et des changements profonds au niveau des institutions, des politiques publiques et des normes sociales.

La question à se poser, mais que la PJM laisse entièrement de côté, est celle de la composition du bloc social, entendu comme une configuration d’alliances entre classes, fractions de classe et couches sociales, susceptible de se constituer pour promouvoir et défendre le projet. Cette omission est d’autant plus frappante que le rapport fait plusieurs fois référence aux conditions dans lesquelles le compromis social-démocrate s’est imposé dans certaines formations capitalistes centrales au cours des années 1930 et 1940 qui pourraient inciter à se poser la question des conditions qu’il a fallu réunir dans la lutte des classes pour faire émerger un tel compromis.

Et la question n’est pas davantage élucidée au niveau international. Elle n’est envisagée qu’en ces termes :

(…) s’il est évidemment préférable de mettre en place la PMJ avec tous les pays, il est également possible, si nécessaire, d’en appliquer les principaux aspects avec une coalition incomplète (y compris sans les États-Unis et/ou la Chine), à ​​condition que la coalition restante soit suffisamment large et cohérente et prête à imposer des sanctions adéquates aux non-participants, proportionnelles aux dommages qu’ils causent aux pays participants.

Ce qui soulève immédiatement trois questions, entre autres, qui restent sans réponse au sein du GJR :

  • Comment, le cas échéant, réunir une telle coalition, capable de faire plier les États-Unis et/ou la Chine ? Si ces deux puissances sont, et resteront, les plus puissantes, donc les mieux armées pour s’opposer à la mise en œuvre de la PJM, elles sont loin d’être les seules à avoir intérêt à le faire. C’est sans aucun doute tout le Nord global (les États centraux) qui chercheront à s’y opposer. La coalition la plus probable est celle que risquent de former ces États, sous l’égide des États-Unis ou de la Chine ou des deux. On voit mal comment, tels les bourgeois de Calais, ils pourraient se présenter en robe de bure et la corde au cou devant les défenseurs de la PJM, sauf s’ils y sont contraints, mais rien ne nous est dit sur les moyens de les contraindre. Comment, par exemple, leur faire accepter la règle de la double majorité au sein du FMJ, qui les placerait systématiquement en minorité ?
  • Et, à supposer qu’une coalition majoritaire, voire quasi unanime, se forme en faveur de la PJM, quels effets peut-on attendre des moyens de rétorsion envisagés, à savoir des taxes sur les exportations des États non coopératifs (80 % dans le cas des États-Unis, 180 % dans celui de la Chine) ? De telles représailles sont-elles crédibles ? Et surtout, comment envisager les représailles aux représailles, sur le terrain économique, mais aussi politique, et militaire ?
  • Enfin, quid des entreprises (industrielles, commerciales, financières) transnationales qui ont les moyens de s’émanciper du contrôle des États ou de les instrumentaliser ? Comment les contraindre à entrer dans la logique de la PJM ? Autrement dit, comment affronter les segments les mieux organisés et les plus puissants de la bourgeoisie mondiale prenant appui sur les unes (les entreprises transnationales) et les autres (les États centraux)?

En guise de réponse à ces questions, on ne trouve dans la PJM que l’expression d’une conviction naïve que dément l’observation la plus élémentaire des rapports de force géopolitiques :

(…) nous pensons qu'il sera très difficile pour un pays, quel qu'il soit, de résister à des pressions et des sanctions adéquates si les autres pays du monde (ou du moins la grande majorité d'entre eux) sont suffisamment déterminés à rejoindre la Plateforme pour la justice mondiale (ou une plateforme similaire) et à la faire fonctionner.

Concluons en notant qu'aux deux niveaux, national et mondial, la PJM tout entière repose sur le présupposé, la volonté ou le souhait qu’elle puisse être réalisée sans affrontement violent majeur avec la classe dominante et les institutions étatiques qui défendent sa position et ses intérêts. Bref « une stratégie relativement modérée et progressive », ce que j’appellerai, pour ma part, une stratégie de bisounours que contredit en permanence le constat dressé par le GJR de la violence multiforme sur laquelle repose, historiquement autant qu’actuellement, le pouvoir de la classe dominante : de l’exploitation économique effrénée à la destruction sans retenue de l’habitat planétaire. Il suffit de considérer la virulence des réactions suscitées par la proposition de taxe Zucman, pourtant relativement modeste, pour imaginer celles que provoquerait la mise en œuvre de l’imposition des patrimoines et des revenus envisagée par la PJM.

Par Alain Bihr

5 novembre 2026