Revue des livres et des idées
Recension

Terroristes par essence

Par Edward W. Said

16 juillet 2026

En 1986, Edward Said rend compte d’un ouvrage sur le terrorisme que vient de faire paraître un certain Benjamin Netanyahou, ambassadeur d’Israël aux Nations unies. L’intellectuel palestinien constate que cette notion fait perdre la tête à la classe politique, aux journalistes et aux universitaires, qui, dès qu’il en est question, abandonnent les principes rationnels les plus élémentaires pour s’ébattre gaiement dans les eaux boueuses du racisme. Déjà, le terroriste, c’est l’Arabe, c’est le musulman… Moyen commode d’escamoter les crimes commis par Israël et les États-Unis, et qui, quarante ans après la rédaction de cet article, semble, hélas, plus inusable que jamais.

Bâtiment de l'UNWRA bombardé par l'armée israélienne

ISM Palestine, Bâtiment de l'UNWRA bombardé par l'armée israélienne, 15 janvier 2009, www.flickr.com/photos/33983113@N02/3201637364.


À propos de

Benjamin Netanyahou, Terrorism: How the West Can Win, New York, Farrar, Straus and Giroux, 1986, 253 p.

Le concept de « terrorisme » a acquis un statut extraordinaire dans le débat public américain. Il a été érigé au rang d’ennemi public numéro un à la place du communisme, même si l’on tente souvent de lier l’un à l’autre. Il a donné lieu à des expressions, à une rhétorique et à des arguments dont on constate avec effroi la capacité de mobilisation de l’opinion, de légitimation et d’incitation au meurtre. Il a en outre importé et consacré une idéologie issue d’un conflit lointain, ici mise au service de l’institutionnalisation du déni et du contournement de l’histoire. 

En somme, l’élévation du terrorisme au statut de menace pour la sécurité nationale (même si davantage d’Américains meurent noyés dans leur baignoire, frappés par la foudre ou dans des accidents de la route) détourne notre attention de la politique intérieure et étrangère du gouvernement. Reste à savoir si cette diversion sera durable ou temporaire ; mais, étant donné l’adhésion quasi inconditionnelle des médias, des intellectuels et des responsables politiques à cette vogue du terrorisme, il y a peu de chances qu’un semblant de retour à la raison soit pour demain.

Une escroquerie intellectuelle au service d’un projet raciste

Il existe un contraste intéressant entre le pseudo-savoir et le jargon spécialisé portant aujourd’hui sur le terrorisme, d’une part, et, d’autre part, la littérature qui, il y a une vingtaine d’années, était consacrée aux guérillas de libération nationale du tiers-monde. À l’époque, le travail d’enquête était habituellement soumis aux procédures plus lentes et, dès lors, plus prudentes de la publication écrite : par exemple, pour produire une étude sur le Vietcong, il fallait au moins faire mine d’explorer l’histoire vietnamienne, citer des livres, utiliser des notes de bas de page, autrement dit, affirmer quelque chose sur la base d’un développement argumenté. Ce travail d’enquête n’en était pas moins partisan, pas moins engagé du côté de la guerre contre les ennemis de la « liberté », et ses présupposés pas moins racistes ; mais il relevait – ou du moins en avait-il la prétention – du savoir. De nos jours, le discours sur le terrorisme témoigne d'une simplification certaine. Ses ressources savantes sont la presse de la veille ou le bulletin d’info de CNN du jour même, et ses gourous des journalistes au parcours obscur, voire ambigu. La production écrite sur le terrorisme est le plus souvent brève, lapidaire, dépourvue du moindre étayage objectif, de la moindre preuve, du moindre argument. Elle a pour modèle l’interview télévisé, le flash info, le journal de 20 heures.

Ce qui m’amène au livre en question, Terrorism: How the West Can Win, dirigé par – et soumis aux commentaires invasifs de – Benjamin Netanyahou, ambassadeur israélien aux Nations unies. Regroupant les essais d’une quarantaine de suspects habituels (George Shultz, Jeane Kirkpatrick, Lord Chalfont, Claire Sterling, Arthur Goldberg, Midge Decter, Paul Johnson, Edwin Meese 3, Jean-François Revel, Jack Kemp, Paul Laxalt, Leszek Kolakowski, etc.), il fait suite à une conférence organisée en 1984 au Jonathan Institute de Washington, créé en hommage au frère de Netanyahou, seul mort israélien du célèbre raid d’Entebe de 19761. (Notons que, tandis que des victimes du « terrorisme » comme Netanyahou et Leon Klinghoffer donnent leur nom à des instituts ou des fondations et reçoivent une énorme attention médiatique, les Arabes, musulmans et autres non-Blancs doivent se contenter de mourir au titre de dommages « collatéraux », sans prise en compte, ni deuil, ni reconnaissance de « notre » part.) 

Les différentes parties du livre se succèdent et montent en intensité avec une prévisibilité rassurante : « Le défi aux démocraties » et « Terrorisme et totalitarisme » sont suivis de « Terrorisme et monde islamique » (bien entendu), auxquels font suite « Le réseau international » et « Terrorisme et médias ». Viennent alors « Les fondements juridiques de la guerre au terrorisme » et « La bataille intérieure », que vient enfin parachever la grande question, incontournable entre toutes, de « La bataille globale ». Comparé aux travaux antérieurs sur le sujet (Terrorism, de Walter Laqueur, par exemple), celui-ci se dispense de toute tentative préalable de mise en perspective historique et culturelle. Le terrorisme est désormais un objet à part entière, tenant, à peu de chose près, d’une sagesse révélée.

On notera au passage les diverses aberrations que comporte ce livre. Pratiquement aucun effort n’y est fait pour convaincre les lecteurs de ce qui est affirmé : les sources et les chiffres ne sont jamais cités ; les abstractions et les généralisations fusent en tous sens ; et, hormis trois contributions sur l’islam, l’argumentation historique se limite à la proposition selon laquelle le terrorisme n’a jamais autant menacé « les démocraties ». J’ai été également frappé par le fait que, dans le sous-titre du livre, Comment l’Occident peut gagner, le verbe semble sans objet : gagner quoi ? On se le demande. Les contributeurs sont si pléthoriques, les exhortations si ardentes, les affirmations si sûres d’elles-mêmes et si nombreuses, que l’on ne retient finalement pas grand-chose de ce qui a été dit, si ce n’est qu’il est grand temps de se lancer dans le combat contre le terrorisme, quelle que soit la définition qu’en donne Netanyahou. 

C’est donc sans surprise qu’en quatrième de couverture, l’éloge de Mario Cuomo2, qui, sur les questions de politique extérieure, consulte Netanyahou, représentant d’un gouvernement étranger, invite « présidents, premiers ministres, gouverneurs et maires » à aller puiser dans ce livre de « précieuses leçons » : « Le terrorisme international soutenu par des États est déterminé et souvent conspirateur » ; « les démocraties de ce monde sont les cibles du terrorisme ». Si la présence de Cuomo parmi cet auguste aréopage doit le faire apparaître sérieux et présidentiable par association, il serait bien inspiré d’y réfléchir à deux fois. Car, malheureusement pour lui, l’ensemble de l’ouvrage repose sur le présupposé selon lequel les démocraties occidentales et leurs dirigeants sont crédules, faibles et stupides, condition à laquelle ils ne pourront remédier qu’en renonçant à leur essence « occidentale », en faisant le choix de la violence, de la dureté et de la brutalité. Et si, en outre, ces dirigeants étaient dirigés par la famille Netanyahou, Yitzhak Rabin et Moshe Arens3 (qui ont tous trois contribué à How the West Can Win), la réussite de leur métamorphose serait garantie. Mais alors, le démocrate Mario Cuomo aurait-il encore ses chances ? 

Le musulman, l’Arabe, voilà l’ennemi !

En fait, Terrorism: How the West Can Win est un livre sur la stratégie américaine contemporaine réduite à une seule dimension. C’est également un livre sur Israël aujourd’hui, écrit par ses porte-parole les plus implacables et les plus déplaisants. Un lecteur attentif ne manquera probablement pas d’être alerté par l’intention première de ce livre, notamment lorsque Netanyahou, obsessionnel comme on en fait peu, affirme que le terrorisme moderne émane de « deux mouvements ayant acquis une envergure internationale au cours de la seconde moitié du xxe siècle : le totalitarisme communiste et le radicalisme islamique (et arabe) ». On comprend par la suite qu’il s’agit essentiellement d’une référence au KGB et à l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), Netanyahou s’intéressant bien moins au premier qu’à la seconde, qu’il rattache à tous les mouvements anticoloniaux non blancs, non européens, dont la barbarie est aux antipodes de la noblesse et de la pureté des combattants judéo-chrétiens de la liberté auxquels il apporte son soutien. 

Alors que les mous se contentent de condamner le terrorisme sans le définir, Netanyahou, lui, s’aventure courageusement à en proposer une définition : « Le terrorisme, écrit-il, consiste dans le fait de tuer, de mutiler et de menacer délibérément et systématiquement des innocents en vue d’inspirer la peur à des fins politiques. » Mais cette formulation puissamment philosophique est aussi défectueuse que toutes les autres définitions, non seulement à cause du flou qui entoure ses exceptions et ses contours, mais aussi parce que, dans le livre de Netanyahou, son application et son interprétation reposent sur un seul et unique axiome : « nous » ne sommes jamais les terroristes ; les terroristes, ce sont les musulmans, les Arabes et les communistes.

La thèse est aussi simple que cela. Elle s’enracine dans le déni constitutif et inaugural de l’histoire israélienne : le fait occulté qu’Israël doit son existence en tant qu’État en 1948 à la dépossession des Palestiniens. Au début des années 1970, me semble-t-il, les dirigeants israéliens reconnaissaient à un niveau subliminal qu’aucune option militaire conventionnelle n’était envisageable contre les Palestiniens, dont 650 000 vivent en Israël, 1,3 million à Gaza et en Cisjordanie, et deux millions en exil. Par conséquent, pour se débarrasser d’eux, il faudrait avoir recours à d’autres moyens. Cette reconnaissance était certainement due à l’émergence du nationalisme palestinien post-1967 en tant que force résistant à l’occupation israélienne de la Palestine historique tout entière. 

Le principe de la « lutte armée » vient du droit à la résistance universellement reconnu à tous les peuples subissant une oppression nationale. Mais, comme tous les peuples (dont les juifs, bien entendu), les Palestiniens ont parfois eu recours à des actions spectaculaires, voire scandaleuses, afin de dramatiser leur lutte et d’infliger des dommages à un ennemi inexorable. J’ai toujours pensé que c’était là une faute politique aux graves conséquences morales. Sans aucun doute, la violence israélienne contre les Palestiniens a toujours été incomparablement plus grande par son ampleur et ses destructions. Mais, à partir du début des années 1970, le privilège tragiquement accordé à la « lutte armée » – organisée depuis l’exil – et le relatif désintérêt pour l’action et la mobilisation politiques de masse qui avaient lieu à l’intérieur de la Palestine ont exposé le mouvement palestinien à un système militaire et propagandiste israéliens bien plus puissant : tout cela a abouti à une perception amplifiée de la violence palestinienne, sans commune mesure avec la réalité. Au terme de la décennie, Israël avait obtenu l’alignement de la politique américaine, pouvait exploiter cyniquement les peurs juives d’un nouvel Holocauste et réveiller les imaginaires judéo-chrétiens encore dormants contre l’islam.

Dans le numéro du Monde diplomatique daté de février 1986, le journaliste israélien Amnon Kapeliouk explique qu’à partir du milieu des années 1970, d’Israël s’est explicitement donné pour objectif de discréditer le nationalisme palestinien dans son intégralité en qualifiant de terroriste sa principale expression – l’OLP – afin de mieux pouvoir ignorer les revendications légitimes qu’elle adressait à Israël. Cette politique a bien sûr eu pour conséquence majeure l’invasion israélienne du Liban, en 1982, menée sous le prétexte de vaincre le terrorisme, mais destinée, en réalité, à sceller le sort de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, chose d’autant plus nécessaire que l’OLP avait scrupuleusement respecté un cessez-le-feu entre juillet 1981 et juin 1982.

Mais une complication a résulté de l’invasion de 1982 : elle a révélé à l’Occident un aspect d’Israël jusqu’alors bien caché. Raison de plus pour effacer l’image de Sabra et Chatila et mener une bataille idéologique et culturelle tous azimuts contre le terrorisme – bataille dont les armes principales sont, premièrement, la sélectivité (quoi que nous fassions, « nous » ne serons jamais les terroristes ; les terroristes, ce sont « eux », toujours et à jamais) et, deuxièmement, la tentative généralisée d’effacer l’histoire, et jusqu’à la temporalité même. L’essentiel consiste, en effet, à soustraire votre ennemi au temps, à la causalité, à toute action antérieure, et, ainsi, à le faire apparaître comme étant ontologiquement et gratuitement animé par le désir de semer le chaos. Si vous pouvez démontrer que les Libyens, les musulmans, les Palestiniens et les Arabes en général n’ont d’autre réalité que celle qui confirme de manière tautologique leur essence terroriste de Libyens, de musulmans, de Palestiniens et d’Arabes, vous aurez alors toute latitude pour vous en prendre à eux et à leurs États « terroristes » en général, et pour éviter toutes les questions concernant votre attitude ou votre part de responsabilité dans leur sort actuel. Pour citer Netanyahou : « La cause première du terrorisme n’est pas l’injustice mais une disposition à la violence sans limite. Celle-ci a trait à une vision du monde selon laquelle certains objectifs idéologiques et religieux justifient, voire exigent, de se départir de toute inhibition morale. Dans ce contexte, observer que les terroristes sont la cause première du terrorisme ne relève pas que de la tautologie. »

Enfermer l’histoire confuse qui « nous » lie aux terroristes (ou les Israéliens aux Palestiniens) dans la formule exiguë et pleine de mépris de Midge Decter – « la théorie des injustices » – revient à poursuivre la guerre politique contre l’histoire, tant la nôtre que la leur, et à laisser en suspens le problème du terrorisme.

Qui sont les terroristes ?

Observons à présent la sélectivité rigoureuse de cette approche. Julie Flint, journaliste au Guardian de Londres, a raconté une intervention israélienne qui a eu lieu au Liban au début du mois de mars cette année, au moment où la maison Farrar, Straus and Giroux s’apprêtait à publier le livre de Netanyahou. Une unité militaire israélienne accompagnée d’hommes de l’Armée du Liban Sud (ALS, des mercenaires israéliens) est entrée dans le village de Chaqra pour y rechercher deux soldats manquant à l’appel : « Pendant toute la semaine, chaque matin au lever du jour, les Israéliens regroupaient les hommes de Chaqra dans la cour de l’école du village pour interrogatoire. “Nous sommes tout le temps restés assis par terre”, raconte M. Nassar [un jeune commerçant du village, de retour après plusieurs années d’absence]. “Si on se mettait debout, ils nous frappaient.” » Flint poursuit son récit en donnant force détails terrifiants. J’en livrerai une longue citation parce qu’il y a peu de chances que l’on retrouve cette histoire dans une quelconque publication américaine, compte tenu des obstacles énormes qui empêchent la diffusion de faits discréditant ouvertement les Israéliens et mettant à mal leur posture antiterroriste. Il faut mettre ces éléments en regard de ce que nous servent d’ordinaire les médias américains prétendant exposer la conception israélo-américaine du terrorisme, à l’image de Thomas Friedman, qui reproduit fidèlement dans le New York Times les notes qu’on lui transmet. À tout le moins, les témoignages des habitants de Chaqra compromettent la définition du terrorisme que Netanyahou voudrait réserver à l’OLP et au KGB.

« Les casques bleus irlandais ont essayé de faire passer de l’eau, du lait et des oranges, mais les Israéliens et les hommes de l’ALS ont tout jeté par terre. Puis, le vendredi, on a changé de routine : hommes, femmes et enfants – dont un était né la veille – ont été enfermés dans la cour avant d’être interrogés dans deux salles de classe. Les villageois racontent que le premier interrogatoire a été mené par les soldats israéliens, et le second par les nervis de l’ALS – dans une pièce où, la semaine dernière, des taches de sang étaient encore visibles sur le sol et sur deux pupitres d’écoliers. Aux dires des habitants, la petite pièce était parsemée d’objets utilisés pendant les interrogatoires : des barreaux de chaise, des bâtons, des mégots de cigarettes dans des cendriers posés sur des réchauds électriques, des bobines électriques, mais aussi des clous que, selon certains témoignages, les interrogateurs ont enfoncés dans les oreilles des villageois. 

« Pendant toute la journée, les Irlandais se sont vu refuser l’accès aux détenus en dépit des hurlements que l’on entendait et des personnes grièvement blessées que l’on pouvait voir dans la cour. En fin d’après-midi, cinq hommes ont été jetés dans la rue, devant l’école – tous étaient en pleurs et plusieurs d’entre eux incapables de tenir debout. On les a emmenés à l’hôpital. Bien que l’UNIFIL ne souhaite pas commenter les “éléments matériels” recueillis dans son rapport médical, les journalistes qui ont rendu visite à ces cinq hommes ont constaté qu’ils avaient été violemment battus et portaient des traces de brûlures de cigarette dans le dos. Radouane Achour, étudiant, avait les mains très abîmées : ses amis ont expliqué que les interrogateurs les lui avaient piétinées avec leurs bottes militaires. Un autre homme a eu le pénis brûlé avec un allume-cigarette. Non loin de son école, de jeunes hommes, parmi lesquels M. Nassar, ont été regroupés pendant la nuit au bord du plan d’eau du village. Ils ont déclaré y avoir été jetés, puis, trempés, les mains liées dans le dos, avoir été contraints de s’allonger sur le sol d’une boutique en chantier jusqu’au lever du jour. “Il faut tout nous dire sur ce village”, M. Nassar s’est-il entendu dire. À quoi il a répondu : “Je ne sais rien, je viens de rentrer du Liberia.” 

« Les Israéliens ne sont pas parvenus à retrouver leurs hommes. Après leur départ, samedi en fin de journée, le rapport de sécurité sur Chaqra indiquait que cinquante-deux hommes et six femmes, dont une enceinte, avaient été emmenés, que trois maisons avaient été dynamitées et beaucoup d’autres pillées et saccagées, dont la porte avait été détruite à la grenade. Plusieurs dizaines de voitures ont été volées. »

L’intérêt de ce petit épisode (avec ses civils innocents que les États-Unis aiment tant défendre) ne réside pas dans son caractère ordinaire, ni dans le fait qu’un tel comportement est caractéristique de l’État d'Israël depuis le début (comme l’a révélé la nouvelle historiographie israélienne représentée par Tom Segev et Benny Morris, entre autres), ni dans le fait que sa cruauté s’intensifie, armée du faux prétexte de la « lutte contre le terrorisme » dont s’autorise chaque cas de torture, de détention illégale, de démolition de maison, d’expropriation, de meurtre, de punition collective, de déportation, de censure, de fermeture d’école et d’université. L’intérêt de ce genre d’épisode tient au fait qu’il est presque systématiquement effacé par la sainte ferveur mise à dénoncer le « terrorisme » arabe, musulman et non blanc.

Les « experts » de l’islam

Cette ferveur, les experts accrédités du monde islamique contribuent à l’entretenir. On observera ici qu’à la différence des spécialistes de l’Amérique latine, de l’Afrique ou de l’Asie – que leur naïveté conduit à exprimer une solidarité avec les peuples qu’ils étudient –, la confrérie des orientalistes spécialistes du Moyen-Orient semble n’avoir rien réussi à produire d’autre que des Bernard Lewis et des Elie Kedourie ou la crétinerie incurable d’un P. J. Vatikiotis, chacun apportant sa part de mensonge au salmigondis de Netanyahou. Loin de proposer des analyses relatives à leur domaine de spécialisation (grâce auquel ils gagnent leur vie), des analyses qui pourraient éclairer, susciter l’empathie ou la compassion, ces mercenaires nous assurent que l’islam est bel et bien une religion terroriste. Leur position est d’ailleurs si détestable, si inacceptable humainement parlant, que John Gross, du New York Times, a refusé de la voir dans sa recension du livre. Aussi a-t-il salué tout particulièrement la contribution de Lewis, pour qui – selon la libre adaptation proposée par Gross – « rien dans l’islam en tant que religion n’incite particulièrement au terrorisme ». Or, si Gross avait lu le texte de Lewis au-delà du second paragraphe, il se serait aperçu que, pour ce grand homme, « il convient d’utiliser l’islam comme terme définitionnel et classificatoire dans l’analyse du terrorisme contemporain. »

Gross et Lewis sont symptomatiques de la déformation de l’esprit et du langage induite par le « terrorisme ». Le premier est tellement infecté par l’idéologie antinomique selon laquelle, d’une part, nul chercheur digne de ce nom ne saurait tenir des propos racistes et, d’autre part, on peut tout dire de l’islam et des Arabes pourvu que l’on soit un chercheur digne de ce nom, qu’il renonce tout simplement à faire une lecture critique. Quant à Lewis, désormais débarrassé de tout scrupule, enivré de s’être plus ou moins mis dans la poche le New York Times, la New York Review of Books, la New Republic et Commentary, il enchaîne dans son article les mensonges et les demi-vérités. L’islam, nous dit-il, est – chose inouïe – une religion politique. Et, poursuivant sa psalmodie : tandis que Jésus s’est sacrifié sur la croix et que Moïse est mort avant d’atteindre la terre promise, Muhammad (un type fûté) a fondé un État qu’il a gouverné. Ce sont ces trois événements millénaires, et eux seuls, qui déterminent depuis lors l’histoire et la culture chrétienne, juive et islamique. Qu’importe si des leaders chrétiens et juifs ont – jusqu’à ce jour – fondé et gouverné des États, ou si des juifs et des chrétiens (bien oublieux de la charité du Christ et des malheurs de Moïse) ont mené, au nom du christianisme et du judaïsme, des batailles dont la cruauté n’a rien à envier à personne. Ce qui compte, explique Lewis, c’est qu’à l’heure actuelle, on assiste à « la réaffirmation de l’association entre la politique et l’islam », comme si, dans le monde contemporain, Israël n’était pas le plus parfait exemple de conjonction de la religion et de la politique, ou comme si le pasteur évangéliste Jerry Falwell et le président Ronald Reagan ne passaient pas leur temps à mêler religion et politique. Mais non, pas du tout, ce sont les musulmans, ces partisans invétérés de l’amalgame entre politique et religion, qui, à l’image de leur fondateur, se rendent coupables de cet atavisme. La lecture de telles absurdités a de quoi rendre fou.

Tout cela fait de Terrorism: How the West Can Win une incitation à la violence contre les Arabes et les musulmans. Ce livre vient attiser un climat de haine dans lequel on considère comme allant de soi que, lorsqu’un retraité juif américain, Leon Klinghoffen, est brutalement et gratuitement assassiné par un commando palestinien, le New York Times consacre près de quarante colonnes à sa mort, mais que lorsqu’Alex Odeh, pas moins américain que le précédent, est assassiné tout aussi gratuitement et brutalement, au même moment en Californie, on ne lui en réserve que six. Sommes-nous désormais convaincus de l’insignifiance de la vie de millions d’Arabes et de musulmans au point de considérer leur mort comme un fait banal, sans importance, quels qu’en soient les responsables – nous-mêmes ou nos alliés judéo-chrétiens de prédilection ? Croyons-nous vraiment que les Arabes et les musulmans ont le terrorisme inscrit dans leurs gènes ?

Le pire, d’un point de vue intellectuel, dans cette escroquerie que constitue le terrorisme, c’est que ses hyperboles, ses affirmations sans preuve et ses tautologies grotesques semblent ne rencontrer que bien peu de résistances. Même à admettre que la presse, pratiquement sans exception, soit acquise à une conception imbécile de l’intérêt journalistique, du spectacle et du pouvoir au point d’être incapable de distinguer des actes de désespoir isolés, dénués de toute portée politique, et des tentatives orchestrées de génocide, on n’en peine pas moins à comprendre comment, ou pourquoi, les personnes censément au fait de ces questions ne disent rien ou bien décident de hurler avec les loups. Seule une poignée d’individus, comme Noam Chomsky et Alexander Cockburn, semblent prêts à poser publiquement la question de savoir pourquoi les faits ne sont jamais discutés, ou comment l’appréciation des faits entièrement au regard de la race, du mouvement ou de la foi de celles et ceux qu’ils impliquent a pu devenir la norme. Si vous dites que les États-Unis ont fourni les bombes à fragmentation dont Israël s’est servi pour tuer des enfants palestiniens à Beyrouth, vous serez rejeté, et par extension, votre déclaration, non pas parce que ladite déclaration n’est pas conforme à la vérité, mais parce que vous êtes un « porte-parole des Palestiniens (ou des Arabes, ou des musulmans) », comme si cela vous condamnait irrémédiablement à répandre des mensonges terroristes. Or, personne ne va dire à Claire Sterling ou à Jillian Becker4 que leurs affirmations invérifiables à propos de « conventions terroristes internationales » et d’« accords terroristes », ne constituent pas des preuves recevables. Quant aux autres orientalistes, ils ne dénoncent pas Lewis et Kedourie pour la boue qu’ils déversent régulièrement sur la culture arabe et islamique, alors que, dans n’importe quel autre domaine, on tiendrait ce genre d’attitude pour une forme de racisme ou d’incompétence crasse.

Un appel à la raison

Si l’on met de côté les bombardements aériens passés et futurs, l’emballement autour du terrorisme est dangereux parce qu’il renforce un narcissisme pseudo-patriotique déjà énorme et effréné. N’y a-t-il donc aucune limite à la folie qui convainc tant d’Américains qu’il est désormais imprudent de voyager et qui, en même temps, les rend aveugles à la souffrance et à la violence que tant de personnes en Afrique, en Asie et en Amérique latine doivent endurer, tout simplement parce que nous estimons que leurs oppresseurs locaux – que nous avons rebaptisés « combattants de la liberté » – peuvent continuer de massacrer au nom de l’anticommunisme et de l’antiterrorisme ? N’est-il pas possible de s’impliquer en politique sans ressasser les mêmes slogans préfabriqués ? Qu’est-il advenu de la précision, du discernement et de l’humanisme critique que nous érigeons en vertus cardinales de l’éducation libérale et du patrimoine occidental ?

N’essayez pas de répondre immédiatement à ces questions. Prenez plutôt un traité, un article, la transcription d’une émission de télévision, un éditorial, une déclaration publique, un livre traitant du terrorisme – n'importe quoi ou presque : toutes ces choses sont interchangeables – et interrogez son auteur comme vous interrogeriez quelqu’un qui prétendrait que l’univers est gouverné depuis un bureau situé à l’intérieur de la grande pyramide d’Égypte. Nos problèmes, et ceux du monde, ne vont pas du tout disparaître : ils finiront par apparaître au grand jour, bien qu’ils soient aujourd’hui occultés sous le signe du terrorisme. La tâche principale des intellectuels américains n’est pas de s’en prendre à la Libye, ni de dénoncer le communisme soviétique, mais d’imaginer comment la puissance colossale de leur pays pourrait être mise au service de la coexistence avec d’autres sociétés, en lieu et place de la violence qu’il leur fait subir. À l’évidence, nous ne risquons pas d’avancer sur cette voie à coups d’abstractions métaphysiques, quand, au même moment, nous menons la charge à travers le monde comme si nous étions le seul peuple qui compte. Et nous n’avancerons pas davantage en nous déclarant en perpétuel état de siège, main dans la main avec les jusqu’au-boutistes les plus endurcis du Moyen-Orient, dans cette folie dont on ne voit pas la fin.

 

Article paru dans The Nation, 14 juin 1986. Traduit de l’anglais par Thierry Labica.

 

Par Edward W. Said

16 juillet 2026