Note de la rédaction : Nous reprenons ici un article publié en 2012 dans le troisième numéro de la Revue des livres. Si son sujet n’a rien perdu de son actualité, nous tenions aussi à rendre hommage à Pascale Casanova, décédée en 2018. Productrice et animatrice de « L’atelier littéraire » sur France Culture (1997-2010), elle s’est surtout imposée comme une théoricienne de premier plan avec La République mondiale des lettres (Seuil, 1999), en étudiant les rapports de domination au sein du champ littéraire international, la production conjointe d’une littérature universelle et de littératures minoritaires. Ce texte en donne un aperçu.
Merci à Didier Giner de nous avoir autorisé·es à le republier.
« À la conférence sur la littérature du Commonwealth, écrit ironiquement Salman Rushdie, j’ai parlé avec le poète australien Randolph Stow, l’Antillais Wilson Harris, le Kenyan Ngũgĩ wa Thiong'o, Anita Desai de l’Inde et la romancière canadienne Aritha Van Herk. J’ai été convaincu qu’il était impossible de dire ce que pouvait raisonnablement signifier la “littérature du Commonwealth”. Van Herk parla avec éloquence du problème posé par la nécessité de tracer des cartes imaginaires du grand vide canadien, Wilson Harris s’élança dans de grands envols de lyrisme métaphysique, Anita Desai parla en murmures de son roman, et je me demandai ce qu’on pouvait bien lui trouver en commun avec le marxiste engagé Ngũgĩ, un écrivain ouvertement politique, qui exprima son rejet de la langue anglaise en lisant son œuvre en swahili, avec une version en suédois lue par son traducteur, ce qui nous laissa complètement abasourdis1. »
Si Rushdie ignore le kikuyu, comme (presque) tout le monde, il comprend le rejet de l’anglais. Ngũgĩ est le premier écrivain africain qui ait refusé la règle tacite du jeu colonial : la domination linguistique. L’un des premiers qui ait à la fois pointé l’évidence de l’usage des langues européennes comme langues littéraires africaines et qui l’ait courageusement et explicitement refusé. Le seul (jusqu’ici) qui ait écrit un livre d’adieu à l’anglais, en anglais, pour s’expliquer sur son choix, politique autant que littéraire. Ngũgĩ n’écrit plus de fictions en anglais depuis l’écriture de ce livre il y a vingt-cinq ans (1986). Il écrit désormais dans sa langue maternelle : le kikuyu.
C’est une révolution symbolique que, nous Français, nous n’avons pas perçue. Decolonizing the Mind est aujourd’hui un classique partout dans le monde, et nous sommes les derniers en date à le traduire. Nous n’y avons rien compris. Quoi ? Ils voudraient écrire en langues africaines ? Mais ils seraient fous – quand nous leur avons fait un si beau cadeau ! Un peu forcé il est vrai, mais enfin, cela en valait la peine ! Senghor l’a dit lui-même dans son fameux article « Le français, langue de culture » qui, une fois encore, faisait quelques variations sur le français langue de l’universel, et dans lequel il affirmait qu’il préférait « pour tout dire, la syntaxe de la raison à celle de l’émotion2 ». Il y avouait l’invraisemblable étendue de sa dépendance : « Je pense en français, je m’exprime mieux en français que dans ma langue maternelle3. » Comme s’il était entendu que Senghor et Césaire aient été aveuglés par la langue, soumis de façon évidente devant l’instrument par excellence de la violence coloniale. Benjamin Péret écrivait ainsi à propos de ce dernier : « J’ai l’honneur de saluer ici le premier grand poète noir qui a rompu ses amarres et s’élance, sans se préoccuper d’aucune étoile polaire, d’aucune croix du Sud intellectuelle, avec pour seul guide son désir aveugle4. » Curieuse façon de rompre les amarres… Comme si écrire en français était une si belle chose qu’il était tacitement entendu qu’« ils » dussent « nous » en remercier. Tout se passe comme si, chez « nous », la question de la langue d’écriture imposée aux colonisés ne se posait pas. Césaire « s’est senti Africain » mais il est soigneusement resté dans le giron français…
Comme l’a magnifiquement dit Wole Soyinka, critiquant l’intellectualisme de la Négritude : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude. Il bondit sur sa proie et la dévore. » Le Cahier d’un retour au pays natal et plus encore le Discours sur le colonialisme – dans lequel Césaire affirme notamment que « la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral », et qu’« [a]u bout […] de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès, lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent5 » – sont, certes, de magnifiques protestations, de grandioses refus, des malédictions apparemment beaucoup plus virulentes que celles de Ngũgĩ, mais comparés à ses actions concrètes, ce ne sont que des imprécations rhétoriques, de la « Poésie » qui a fini au Panthéon.
Ngũgĩ tient à souligner la contradiction politique dans laquelle étaient pris les poètes francophones : « en récompense de ses loyaux services, Senghor s’est vu gratifier d’une place d’honneur à l’Académie française », écrit-il. « Nous » sommes le Prospero de la pièce de Shakespeare qui s’écrie : « je t’ai pris en pitié, je me suis donné la peine de t’apprendre à parler ; alors que toi-même – sauvage –tu ne connaissais pas ta propre pensée, alors que tu allais jacassant comme une brute, j’ai doté tes intentions de vocables qui les pussent exprimer [. ..] Je fournis à tes idées des mots qui les firent connaître », et à qui Caliban-Ngũgĩ répond, plein de rage et de colère : « Vous m’avez appris à parler, et tout le profit que j’en ai tiré, c’est de savoir maudire : que la peste rouge vous emporte pour m’avoir enseigné votre langage6. » Caliban rechignait à parler l’anglais et Senghor et Césaire étaient agrégés de français. Voilà la différence !
Ngũgĩ est plus sérieux, en un sens, plus cohérent avec lui-même, moins « littéraire », moins narcissique aussi, plus préoccupé d’un « peuple » qui, à certaines conditions, pourrait devenir un « public ». « La composition du public décida du choix de la langue et le choix de la langue décida du public ». On trouve bien dans Décoloniser l’esprit quelque chose de l’ordre d’une idéalisation, d’une mythification des « ouvriers et des paysans » figurant les volontés simples et bonnes du peuple, d’une croyance naïve dans un public idéal et actif, mais qu’importe puisqu’elles donnent à tout le texte son souffle et son indéniable puissance critique.
Sartre avait bien souligné le problème dans « Orphée noir », sa préface à l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française de Senghor (1948), lorsqu’il écrivait : « ce qui risque de freiner dangereusement l’effort des Noirs pour rejeter notre tutelle, c’est que les annonciateurs de la négritude sont contraints de rédiger en français7 leur évangile […] Ils doivent avoir recours aux mots de l’oppresseur […] C’est dans cette langue à chair de poule, pâle et froide comme nos cieux […], c’est dans cette langue pour eux à demie morte que Damas, Diop, Laleau, Rabéarivelo vont verser le feu de leurs ciels et de leurs cœurs [. ..] Et comme les mots sont des idées, quand le nègre déclare en français qu’il rejette la culture française, il prend d’une main ce qu’il repousse de l’autre ; il installe en lui comme une broyeuse, l’appareil-à-penser de l’ennemi8. »
Selon Ngũgĩ, la colonisation des cerveaux est une colonisation qui s’ignore, bien pire que la première, insidieuse, invisible : « Le principal moyen par lequel ce pouvoir nous fascina fut la langue. Il nous soumit physiquement par le fusil ; mais ce fut par la langue qu’il subjugua nos esprits ». Il poursuit plus loin : « La langue de l’enfant africain scolarisé était étrangère. La langue des livres qu’il lisait était étrangère. La langue dans laquelle il réfléchissait était étrangère. La moindre de ses pensées se coulait dans le moule d’une pensée étrangère ». Ngũgĩ décrit très précisément la domination symbolique et son inexorable reproduction : « Il n’apprenait pas seulement à associer la langue de son peuple à l’infériorité sociale, à l’humiliation, aux châtiments corporels, à des formes d’intelligence et d’aptitude foulées aux pieds, voire purement et simplement à la bêtise, l’incohérence, et la barbarie ».
Il évoque comme un moment fondateur le fameux colloque des « écrivains africains de langue anglaise » organisé en 1962 par l’université de Makerere en Ouganda, auquel étaient invités tous les créateurs de langue anglaise ainsi que des représentants de la Négritude, mais dont, par extraordinaire, étaient exclus les écrivains en langues africaines. Par quelle aberration les Africains se sont-ils aliénés eux-mêmes ? Étaient-ils symboliquement si dominés, si dépendants, si faibles que l’idée d’avoir recours à leurs ressources propres leur ait été à ce point étrangère ? Que Ngũgĩ fût le premier écrivain kikuyu, hors les écrits et traditions populaires, voilà bien ce qu’il y a de plus étrange… « Comment a-t-il été possible que nous, écrivains africains, fassions preuve de tant de faiblesse, se demande Ngũgĩ, dans la défense de nos propres langues et de tant d’avidité dans la revendication de langues étrangères, à commencer par celle de nos colonisateurs [...]. Peut-on rêver meilleur exemple de haine de soi, et déférence plus servile, envers tout ce qui, même mort, provient de l’étranger ? »
On comprend, à la lecture du récit de son arrestation et de son année en prison après qu’il ait écrit et monté une pièce en kikuyu dans son village kenyan, à quel point ce choix relève, aujourd’hui encore, d’une forte subversion politique. Il rapporte le choix fondateur, magnifique, d’un peuple, les Kikuyus, auquel l’écrivain appartient (plutôt que les Kenyans ou les Anglais), dont il parle la langue et pour lequel il veut écrire, comme aurait pu le faire Kateb Yacine, s’il en avait eu la force, avec les Berbères (plutôt que les Algériens ou les Français).
Les deux écrivains ont en commun leur conversion consécutive au théâtre – le théâtre étant apparu comme une évidence, conciliant à la fois l’idée de littérature proprement nationale et de public spécifique. Ce domaine est de surcroît plus proche des visées révolutionnaires de Ngũgĩ, quoiqu’elles ne fussent pas absentes des préoccupations de Kateb Yacine non plus : le théâtre est le genre politique et populaire par excellence. C’est une littérature qui reste au plus près des réalités des classes populaires pour peu qu’on en change – ce qu’ils ont tous deux fait – les modes de production et les moyens de la mise en scène. Mais, alors que Yacine se consacrait tout entier à l’oralité du théâtre en langue amazigh (Ngũgĩ parle d’« oralitture ») dans l’Algérie des années 1960 et décidait d’arrêter d’écrire, ce n’est qu’après son arrestation par le pouvoir kenyan en 1977, alors qu’il passait un an dans les geôles kenyanes, à Kamiti, une prison de haute sécurité, que Ngũgĩ opta de façon définitive pour la langue kikuyu. Il tenta alors d’écrire un roman dans cette langue. « Je me devais d’écrire dans la langue qui m’avait valu d’être incarcéré ». Comme il n’avait pas droit au papier, il écrivit sur le papier toilette de la prison.
Il eut tout à inventer : c’était en effet « le premier roman écrit en kikuyu ». Celui qui avait étudié la sophistication des récits de Joyce ou de Faulkner à l’Université, qui avait publié plusieurs romans afro-européens, devait-il en revenir à la linéarité de la narration ? Comment s’accorder sur une norme orthographique ? Quelle histoire raconter ? Avec quels moyens narratifs ? À l’aube de la naissance de la littérature, les problèmes sont légion. La cellule 16 se transfigure et devient une « chambre à lui », une camera oscura presque à la façon de Virginia Woolf, qui lui permet de se retirer et de réfléchir, hors de l’agitation du monde et d’où sortiront une création et un engagement nouveaux. Le problème majeur qui se posait à Ngũgĩ était celui du « langage fictionnel » approprié au « roman africain » par opposition au roman qu’il appelle « afro-européen ». « J’étais plus inquiet de mon lecteur qu’avant », dit-il, ajoutant : « Je me décidai pour une intrigue plus simple, une ligne narrative plus claire, un matériau narratif plus frappant – sans traiter pour autant avec condescendance le lectorat ouvrier et paysan pour lequel je voulais écrire ».
Bien sûr, Ngũgĩ ne représente qu’une des solutions les plus extrêmes qui s’offrent aujourd’hui aux écrivains africains qui refusent de reproduire la langue coloniale, et qui forment un éventail large qui va de l’anglais pourri (rotten English) de Ken Saro-Wiwa, à l’anglais cassé (broken English) de Amos Tutuola, de la réappropriation africaine de l’anglais normatif (Chinua Achebe) à l’anglais étrange (weird English) d’Evelyn Ch'ien… Il ne faut pas imaginer une planète littéraire africaine manichéenne ; le refus de l’anglais s’est fait subtil et beaucoup ont travaillé à conserver l’anglais comme grande langue de communication tout en la minant de l’intérieur. Et Ngũgĩ a été très critiqué au moment de la sortie de son livre, pour de multiples raisons : notamment pour n’admettre comme littérature proprement africaine que les textes écrits en langues africaines, mais aussi pour avoir privilégié une langue régionale comme le kikuyu et non pas un grand idiome de communication africain comme le swahili (et nombreux sont ceux qui se demandent s’il est lu en Afrique même, en dehors du lectorat kikuyu, lui-même plus restreint que le public kenyan). Amos Tutuola – qui a été traduit chez Gallimard par Raymond Queneau en 1953 – a pu diffuser l’imaginaire yoruba, avançait-on, ce que n’avait pas fait avant lui D. O. Fagunwa qui avait écrit en yoruba ; de même, argue-t-on autour de Ngũgĩ, les écrits de Achebe, Soyinka, Farah, Okri, etc. qui ont tous choisi l’anglais comme langue d’écriture, ont permis au monde de connaître la culture africaine. On s’interroge aussi sur la plus grande simplicité de ses écrits en kikuyu par rapport à ses autres livres. Il est même accusé par certains de tricher puisqu’il publie plus d’essais en anglais pour expliquer son travail narratif, que de fictions en kikuyu. Serait-il, par ce changement de langue, devenu un écrivain plus politique que narratif, un écrivain qui simplifierait des problèmes complexes ?
En choisissant d’écrire en langue africaine, Ngũgĩ affronte deux hydres gigantesques d’un seul coup : le néocolonialisme du Royaume-Uni (et d’autres, bien sûr) qui prend désormais des formes économiques, d’une part ; et le néocolonialisme des dirigeants africains qui miment l’indépendance pour mieux se soumettre, d’autre part. « Comment faire, en tant qu’écrivain, pour frapper votre lecteur en lui révélant cette soumission des dirigeants, quand les esclaves-dirigeants eux-mêmes ne se privent pas de la crier sur les toits ? Comment faire pour frapper votre lecteur en dénonçant les massacres, les pillages, les détournements de fonds, les abus de biens [. . .]. Plus je considérais la réalité néocoloniale du Kenya et plus je me demandais sous quelle forme la dépeindre ». Mais tel est le choix décidé de Ngũgĩ. La tâche qu’il s’est assignée. Écrire en kikuyu. Saint Georges si fragile confronté au dragon si énorme et si terrifiant. Il attend du renfort. Mais nous qui ne pouvons combattre dans cette lutte à ses côtés, nous connaissons la fin de l’histoire. Nous savons que saint Georges finit par terrasser le dragon.



