Qui sont les Kurdes ? Leurs premières traces remontent à l’Antiquité, mais ce n’est qu’au Moyen Âge, après la conquête arabe et la conversion de la majorité d’entre eux à l’islam, qu’ils apparurent véritablement comme un peuple distinct. Selon les chroniqueurs de l’époque, ils occupaient une place singulière au sein des mondes islamiques. Intégrés mais remuants, les Kurdes paraissaient plus attachés aux liens de parenté valant pour appartenance tribale qu’à la destinée de l’oumma. S’ils donnèrent à l’islam l’une de ses dynasties les plus illustres – les Ayyoubides, grâce à l’entregent de Saladin –, ils concentrèrent véritablement leur pouvoir politique au sein d’émirats et de principautés autonomes, qui passèrent au fil du temps sous suzeraineté seldjoukide, mamelouke et turco-mongole, puis safavide et ottomane.
Azadî démontre pas à pas que l’histoire des Kurdes est celle d’un peuple situé aux confins d’empires, habitant des montagnes qui jouaient le rôle de frontières pour les souverains de Constantinople et d’Ispahan, captif d’une géographie tenant simultanément du refuge et de la prison. De par leur emplacement stratégique, à la lisière d’empires multinationaux, les princes de ces marches surent, au fil des siècles, cultiver leur autonomie et constituer des fiefs prospères, à l’exception des minorités alévies, en conflit plus ou moins ouvert avec les autorités de leur temps.
Avec la Première Guerre mondiale, les Jeunes-Turcs au pouvoir depuis 1913 parachevèrent le projet de transformation d’un empire multinational en un État-nation, construit sur le modèle européen. L’Empire ottoman passa progressivement d’un gouvernement de millet (nations), permettant aux minorités religieuses d’écrire leurs propres lois et de collecter l’impôt, à un État centralisé, conçu comme l’État-nation des Turcs sunnites. Les Jeunes-Turcs enrôlèrent sans peine de nombreuses tribus kurdes dans leur dessein d’épuration ethnique et procédèrent au génocide des minorités chrétiennes – Arméniens, d’abord, puis Grecs pontiques et Assyro-Chaldéens –, mettant un terme à des millénaires de présence chrétienne en Anatolie. Ils ne s’arrêtèrent pas là : en avril 1916, ils firent déporter 750 000 Kurdes, dont les deux tiers périrent de faim.
Ces morts, annonciateurs de nombreux autres, n’empêchèrent pas la majorité des Kurdes de rejoindre les troupes de Mustafa Kemal Atatürk dans la guerre d’indépendance turque, en échange de vagues promesses d’autonomie, sous la bannière de l’islam et de la fraternité turco-kurde. Ils furent cependant les dupes du traité de Lausanne, qui consacra en 1923 les frontières de la Turquie, tandis que les États nouvellement créés de Syrie et d’Irak concrétisèrent les projets franco-britanniques de division, d’assujettissement et de partage du Moyen-Orient.
Divisés en quatre États, en proie eux-mêmes aux impérialismes français et britannique, puis américain, les Kurdes connurent une situation inédite qu’Azadî explique en faisant appel au sociologue İsmail Beşikçi et à son concept de « colonie internationale ». D’après lui, les Kurdes ont été opprimés deux fois : une première fois par les puissances occupantes (Turquie, Iran, Irak et Syrie) et une seconde fois par les impérialismes occidentaux, jouant des destinées du peuple kurde à leur propre profit. Ainsi, depuis Winston Churchill massacrant les Kurdes de Mossoul jusqu’au génocide d’Anfal (où près de 180 000 Kurdes brûlèrent vifs sous le gaz moutarde fourni gracieusement à Saddam Hussein par le département d'État américain), les puissances occidentales ont directement contribué aux tentatives d’effacement du peuple kurde.
Surtout, Azadî pointe le rôle prépondérant de ces États dans la répression des mouvements politiques kurdes. Jusqu’à la capture d’Abdullah Öcalan, en 1999, la Turquie fut le principal destinataire de l’aide militaire américaine, et la contre-guérilla turque fut entraînée par la CIA. Puis, du traité de Saadabad entre l’Irak, l’Iran et la Turquie (1937) aux accords de Damas entre la Turquie et la Syrie (2011), en passant par les accords d’Alger entre l’Iran et l’Irak (1975), des pays rivaux surent s’accorder car chacun éprouvait le besoin de réprimer sa minorité kurde. La rivalité entretenue par les puissances impérialistes éloigna les uns des autres des pays frères (et dirigés par deux branches d’un même parti, le Parti Baas pour l’Irak et la Syrie) et les précipita dans des conflits sanglants (guerre Iran-Irak, guerre du Liban). Ces tensions arrangeaient les puissances étrangères, qui profitaient de l’état de guerre pour écouler leurs stocks d’armes et arracher à vil prix les ressources naturelles de ces pays.
Emportés par une spirale de violence, les pays de la région s’évertuèrent à consolider leur assise nationale en étouffant systématiquement la moindre possibilité de dissension. Les États de fondation récente, à l’identité fragile – comme l’Irak et la Syrie –, et la vieille monarchie iranienne semblaient tous s'accorder sur un point : se renforcer au détriment de leur minorité kurde. Cette dynamique s'observait également en Turquie, dont la construction nationale s'est opérée sur le génocide et la répression des minorités.Dans ce cas précis, la répression n’était que la forme la plus brutale d’une dépossession bien plus vaste, qui visait à priver les Kurdes de leur voix et du bénéfice des multiples ressources de leur territoire (les eaux du Tigre et de l’Euphrate, les minerais, le pétrole et les nombreuses terres arables), en les reléguant à un statut permanent de sous-citoyenneté.
La lutte d’un peuple nié
Il n’existe pas de pays où les Kurdes n’ont pas été en proie à une entreprise radicale d’effacement de leur identité, dans les quatre États exerçant leur souveraineté sur eux. Ils ont été niés, privés de leur langue et de leurs noms, et, parfois, comme en Syrie, de leur citoyenneté. Ces délimitations, dessinées par la convoitise des puissances coloniales, se sont immiscées dans chaque aspect de leur existence, mettant à mal des stratégies de survie vieilles de plusieurs siècles, dépendant des réseaux de solidarité et d’allégeance clanique. Massacrés, ils ont aussi été systématiquement victimes de déportation visant, d’une part, à les civiliser, en les arrachant à la terre qui les avait vus naître, et, d’autre part, à rendre tout changement irréversible, en organisant la découpe et le partage de terres distribuées à des centaines de milliers de colons turcs ou arabes.
Azadî détaille les nombreux crimes dont les Kurdes ont été victimes. Crimes qui ne sont pas une chose du passé : en 2018, 150 000 Kurdes ont dû fuir la région d’Afrin au nord de la Syrie, au profit de 400 000 Arabes et Turkmènes, dans une région qui ne comptait que 300 000 habitants avant la guerre civile. En Iran, les Kurdes subissent les assauts perpétuels de Téhéran et sont même (malgré leur nombre restreint) la principale cible de la répression qui s’abat sur les opposants au régime. Enfin, en Turquie, perdurent des régimes d’exception inspirés des systèmes coloniaux, qui privent des millions de citoyens kurdes (qui représentent environ un quart de la population du pays) de leurs droits politiques et culturels, entraînent la destitution de la quasi-totalité des élus du Bakur (Kurdistan nord) et l’emprisonnement de milliers de militants politiques, souvent pour des motifs futiles, dans le silence complice des États européens. C’est à ces personnes incarcérées qu’Azadî dédie son livre. Outre qu’elle démembre les familles, cette incarcération de masse ravive sans cesse dans la population kurde le souvenir douloureux du coup d’État du 12 septembre 1980, dans le sillage duquel des dizaines de milliers de personnes – pour la plupart militants de gauche ou kurdes – furent détenues, torturées ou assassinées.
Citant Frantz Fanon, Azadî rappelle que c’est l’oppression qui déclenche la résistance. La lutte s’organise tôt, avec la mobilité comme arme première : les Kurdes combattants apprennent à faire de leur géographie un atout. En effet, tout au long du xxe siècle, les différentes organisations kurdes se sont saisies des frontières comme d’une force dans leurs combats. C’est en passant en Syrie, après les massacres de dizaines de milliers de Kurdes insurgés en 1925 à la suite du Cheikh Saïd, que les survivants continuèrent à faire vivre l’idée kurde. De même, c’est en traversant le Caucase vers l’Union soviétique voisine, que Mustafa Barzani et ses troupes en déroute survécurent à l’anéantissement de la république de Mahabad et achevèrent de se convertir au socialisme. Ce reliquat d’armée, dont l’épopée rappelle celle de la Sierra Maestra, inspira fortement la première génération de jeunes Kurdes de Turquie déplacés vers les villes, dont la migration s’accompagna d’une rupture avec les structures sociales traditionnelles prévalant chez leurs aînés.
Soumis dès le plus jeune âge à l’institution scolaire, les jeunes Kurdes de Turquie vivaient dans leur chair leur statut de colonisés. Battus, insultés et humiliés à l’école de la République turque, ils grandissaient à l’ombre d’un État suprémaciste proclamant que « le maître dans ce pays est le Turc ». Sur chaque colline et dans chaque ville du Bakur, l'omniprésence des drapeaux et de la devise kémaliste « Heureux celui qui se dit turc » matérialisait la pression exercée sur l’identité kurde. Cette rhétorique agissait comme une injonction au renoncement : elle faisait miroiter la prospérité à ceux qui consentiraient à délaisser langue, histoire, coutumes, noms et tout ce qui fondait leur être pour se dissoudre dans le bloc majoritaire. Un troc où l'individu devait, en somme, sacrifier jusqu’à son existence au profit de l'ordre colonial. À l’instar d’Ilan Pappé, Azadî définit le projet colonial turc avant tout comme une entreprise de déshumanisation et d’extermination du colonisé, et fournit une démonstration implacable de la violence avec laquelle l’État turc s’est échiné à extirper le Kurde hors de lui-même. Il cite notamment le cas de l’Institut des jeunes filles d’Elazig, où des jeunes femmes kurdes étaient soumises à un traitement brutal de civilisation, qui n’est pas sans rappeler les pensionnats pour autochtones en Amérique du Nord.
Face à une population brutalisée mais toujours plus éduquée, cet ordre ne pouvait que se fracasser sur une jeunesse kurde déterminée, et de plus en plus inspirée par la vague anticoloniale agitant le monde. Elle s’y joignit progressivement, lors de phases d’éveil successives, d’abord avec l’émergence de revendications d’ordre culturel, entraînant en 1959 l’arrestation et la condamnation de quarante-neuf poètes kurdes proches du Parti ouvrier de Turquie (TIP), puis, en 1969, avec la création des Foyers révolutionnaires et culturels de l’Est (DDKO).
Ces éveils, qui secouèrent la Turquie malgré une répression féroce, entraînèrent la conversion progressive d’une majorité des militants kurdes aux idées de gauche, jusqu'au déclenchement de l’insurrection armée par le PKK en 1984. Réfugiée au Liban dans les années qui suivirent le coup d’État de 1980, l’organisation développa un rare savoir-faire militaire auprès de la résistance palestinienne, qu’elle épaula dans ses combats contre l’armée israélienne. De retour en Turquie, le PKK lança le 15 août 1984 une première opération militaire contre la gendarmerie turque. Cette opération, présentée comme une grande victoire, fut en réalité en demi-teinte, et sa portée symbolique surpassa de beaucoup l’efficacité militaire. À partir de là, le feu de la révolte put s’emparer de campagnes où, grâce à un travail acharné d’implantation, la guérilla marxiste parvint à rallier au combat anticolonial une paysannerie kurde pourtant conservatrice.
Plus encore, le PKK s’en prit frontalement à l’organisation sociale qui prévalait jusqu’alors, notamment en s’emparant de la question agraire. Ce faisant, l’organisation lia le combat anticolonial à la question sociale, en désignant les seigneurs féodaux pour ce qu’ils étaient, les exploiteurs du peuple kurde et les valets du pouvoir turc. Il trouva ainsi de nombreux partisans dans des villages marginalisés, où se concentrait une population paupérisée et de plus en plus acquise aux idées de libération nationale. Le soulèvement atteignit son point culminant dans les années 1990, où, aux côtés d’organisations marxistes-léninistes turques, le PKK étendit son contrôle sur une majorité des terres kurdes hors des villes. Face à cette affront insupportable, l’État turc décida de se lancer de toutes ses forces contre le PKK et le milieu lui permettant d’exister.
D’abord, la Turquie décréta l'état d’urgence en 1987. Puis ce fut la guerre sale, qui vit périr près de 40 000 personnes (majoritairement des combattantes et combattants du PKK, mais aussi bon nombre de civils) et disparaître des milliers d’autres. Pour régler la question kurde une fois pour toutes, l’armée turque et ses supplétifs miliciens (korucu) dévastèrent plus de quatre mille communes kurdes, jetant des millions de personnes sur les routes de l’exil. Un certain nombre d’entre elles atteignirent l’Europe, où la diaspora constitua des bases arrière pour poursuivre la lutte, à distance du pouvoir turc. Pour les autres, ce fut un exode rural massif – la population de villes kurdes comme Amed (Diyarbakir en turc) doubla de population en l’espace de dix ans. Il n’est pas rare, aujourd’hui, d’entendre des Kurdes facétieux dire que la plus grande ville kurde au monde est Istanbul. Nous ne pouvons leur donner tort, puisque trois à quatre millions de Kurdes y vivraient aujourd’hui. Privés définitivement de leur territoire, ils se trouvent, avec les sept à dix millions de Kurdes de l’Ouest, irrémédiablement liés au destin de la Turquie, l'entièreté de leurs existences s’étant déplacée vers des villes à majorité turque.
À cette rupture anthropologique majeure, il faut ajouter le cas des Kurdes assimilés de provinces à peuplement mixte, comme Meletî (Malatya) ou Mereş (Kahramanmaraş), où le souvenir kurde s’étiole devant la tentation de se faire turc, au bénéfice des quelques avantages garantis par ce statut. En effet, s’il reste méprisé par les élites turques pour son accent, son teint olivâtre et ses rustres manières, le Kurde qui se supprime peut espérer accéder à de hautes fonctions, à l’image de l’ancien Premier ministre Turgut Özal ou du ministre des Affaires étrangères actuel, Hakan Fidan. Voici le choix cornélien auquel doit faire face le Kurde assujetti au colonialisme : refuser son infériorité et lutter, ou se renier dans un espoir d’ascension sociale.
Ce dilemme, qui plonge les Kurdes dans un désarroi psycho-social majeur, s’explique aisément à travers le prisme de la pensée de Frantz Fanon. Dans une nation qui ne connaît pas l’altérité, faire le choix de vivre (en kurmandji jiyan, qui constitue un slogan en soi pour le mouvement kurde), c’est s’exposer à la mort sociale ; à l’inverse, se renier, c’est se jeter dans l’abîme, ne plus exister pour soi, sa lignée et les siens. Azadî cite l’exemple d’un militant qui n’a découvert ses racines kurdes qu’à l’adolescence, ses parents les ayant tues comme un secret honteux ou une menace. La vérité a surgi de manière absurde au milieu d’une discussion banale sur les préjugés racistes visant l’anatomie des Kurdes, auxquels la rumeur attribuait une queue, entre autres attributs simiesques. Et qu’en est-il de tant d’autres, ayant grandi en ville, ne sachant plus dans quelle langue parler avec leurs grands-parents non turcophones ? On estime aujourd’hui que trois enfants du Bakur sur quatre ne parlent plus la langue de leurs ancêtres. Cette aliénation pèse lourdement sur la trajectoire des Kurdes de Turquie : on y dénombre aujourd'hui plus de deux cent mille mineurs impliqués dans des réseaux criminels, parmi lesquels se trouverait une majorité d'enfants kurdes. Rejetés, sans repères et livrés à eux-mêmes, ils sont aussi nombreux à avoir rejoint les rangs de l’État islamique, alors même que les combattantes et combattants des Unités de protection du peuple (YPG, organisation liée au PKK) leur tenaient tête avec bravoure. Les jeunes Kurdes, aussi, « s’ensauvagent ».
Une résistance toujours vivace
À l’heure où Azadî écrit son livre, la guérilla du PKK a vécu. Le processus de dissolution et de désarmement lancé par Abdullah Öcalan poursuit son chemin, sans que se dessinent l’amnistie ou la solution parlementaire espérées de longue date. Depuis la capture de son dirigeant, en 1999, avec l’aide des agents du Mossad, le parti a pourtant amorcé une transition vers le modèle du confédéralisme démocratique et s’est progressivement retiré du territoire turc, tournant la page d’une histoire dont l’épilogue fut l’écrasement dans le sang de la dernière tentative insurrectionnelle de la jeunesse kurde urbaine, en 2015.
Défait militairement, le mouvement kurde a néanmoins su imposer son agenda dans le paysage politique en constituant une multiplicité d’organisations, associatives, sociales, culturelles et politiques, qui rendent désormais indéniable le fait kurde en Turquie. En faisant élire des dizaines de députés et maires, il a fait retentir sa langue jusqu’à l’Assemblée nationale turque. Malgré l’échec des divers processus de paix enclenchés à l’initiative du mouvement kurde depuis les années 1990, l’existence kurde, bien que menacée, est désormais reconnue, ce qui constitue une victoire en soi. La sociologue turque Pinar Selek parle d’une « danse à mille têtes » qui a bouleversé les rapports de classe, de genre et de nationalité, et qui aurait rendu le mouvement kurde incontournable dans les luttes sociales en Turquie ; mais aussi irrévocablement changé le visage de la société kurde, devenue plus inclusive, plus démocratique et presque entièrement paritaire malgré son conservatisme initial. L’irruption de la politique kurde a en outre rajeuni et donné un souffle nouveau aux mouvements féministes, syndicaux et queers, jusqu’à occuper le leadership de la gauche radicale turque.
Nous pouvons faire le pari que le mouvement kurde a su se rendre incontournable au-delà : l’avenir politique de la Turquie reste entièrement suspendu aux négociations actuelles, avec le faible mais réel espoir de voir ce pays se démocratiser. Si le verrou nationaliste sautait, les fondements même de la société turque se verraient ébranlés, le consensus nationaliste cimentant l’ensemble des relations sociales, économiques, politiques et culturelles du pays. La place de choix de la Turquie au sein de l’OTAN découle de son imbrication avec le projet nationaliste turc, et du soutien apporté par les États-Unis à une Turquie forte et anticommuniste, dont l’hégémonie vient consolider l’assise américaine dans la région. Encore aujourd’hui, le PKK figure sur les listes d’organisations terroristes de l’Union européenne et de Washington, et les polices de l’Occident collaborent sans relâche avec leur allié turc dans la répression des militantes et militants kurdes. C’est aussi cette réalité que rappelle Azadî : loin de constituer un sanctuaire, une ville comme Paris constitue le terrain de jeu des services secrets turcs et de ses agents troubles, qui assassinèrent des figures politiques kurdes de premier plan en 2013 et 2022. Ici et là-bas, l’antiterrorisme sert de clef de voûte à la répression des mouvements politiques subversifs, kurdes ou révolutionnaires.
En Syrie, les combattantes et combattants des YPG fondus dans les Forces démocratiques syriennes ont dessiné un système politique inclusif, où les minorités nationales et religieuses ont su trouver des espaces pour perpétuer leur existence, grâce à la création d’institutions autogestionnaires sur le modèle du confédéralisme démocratique. Ces organes, bien que trustés par le Parti de l’union démocratique (PYD, lié au PKK) et ses affidés, ont accueilli en leur sein une diversité inégalée de membres, allant de la villageoise kurde analphabète au chef de tribu arabe. Ils ont constitué une rupture franche avec l’ordre précédent, en permettant aux exclus de la société syrienne de s’imposer comme sujets politiques à part entière, à défaut de s’exercer au pouvoir.
Loin d’être anodine, cette pratique paraît aujourd’hui d’autant plus précieuse qu’elle aussi a vécu. Ces derniers mois, les troupes post-jihadistes d’al-Joulani ont renoué avec des décennies de tradition politique centralisatrice en s’emparant des vastes régions sous contrôle kurde. Les femmes, comme les minorités nationales et religieuses, se trouvent de nouveau exclues du paysage politique, au profit d’un pouvoir conservateur, qui à ce jour n’a porté de coups qu’à ses populations alaouites et druzes, alors même que l’occupant israélien stationne à quelques dizaines de kilomètres de Damas. La réconciliation avec Israël, sous l’égide des États-Unis, a fait prévaloir les forces d’al-Joulani aux yeux des Occidentaux, au détriment des Forces démocratiques syriennes. Le retrait du soutien militaire américain précédemment obtenu dans le cadre du combat contre l’État islamique a entraîné la fin de l’expérience du Rojava (Kurdistan Sud). Malgré leur défaite, les Kurdes sont parvenus à arracher quelques garanties constitutionnelles et une autonomie locale dans certains cantons. Toutefois, ces acquis relèvent pour l’instant du cosmétique, et on les imagine avec peine subsister dans un État revenu aux logiques centralisatrices préexistantes.
Et maintenant ?
Désormais, tous les regards sont tournés vers le Rojhelat (Kurdistan Est) et la possibilité d’une insurrection kurde qui viendrait soutenir au sol la campagne de bombardement américano-israélienne menée sur l’Iran. Les dirigeants kurdes, que ce soit ceux du Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK, lié au PKK), du Komala (social-démocrate, du Kurdistan Sud), de l’Union patriotique du Kurdistan (social-démocrate, du Kurdistan Sud) ou du Parti démocratique du Kurdistan (conservateur, du Kurdistan Sud), sont pourtant formels : s’ils disent tous leur intérêt pour la chute de la République islamique d’Iran, ils refusent de mourir pour le compte de Donald J. Trump.
Sans doute tirent-ils aussi les leçons d’un siècle d’histoire, au cours duquel les Kurdes ne sont jamais parvenus à briser leur isolement, victimes de leurs illusions et des fausses promesses de leurs bourreaux. Enfermés dans cette impasse, ils subissent le joug conjugué de leurs occupants turcs, iraniens, irakiens et syriens, et de leurs alliés de l'Ouest. Boudés par les pays du Sud global, qui voient en la Turquie et l’Iran actuels – comme autrefois dans l’Irak et la Syrie – les leaders d’un monde multipolaire, ils demeurent les grands exclus de la scène internationale.
Le mouvement kurde a, certes, mobilisé la société kurde dans sa diversité et fait naître une multitude de réseaux de résistance. Néanmoins, il n’a pas réussi à s’emparer définitivement de son autonomie et a essuyé défaite sur défaite. Pris dans le piège du culte de la personnalité d’Abdullah Öcalan, le PKK a subi une dissolution actée d’en haut (de la prison-île d’Imrali, où plusieurs centaines de gardes séquestrent son fondateur), alors même que les organes civils du mouvement kurde subissent une répression massive. En Syrie, l’expérience imparfaite mais réelle du Rojava a démontré qu’une alternative politique inclusive pouvait exister pour les Kurdes au Moyen-Orient. Hélas, cet espoir a été anéanti par le retrait brutal du soutien états-unien, qui a révélé la fragilité d’un modèle n’ayant pu prospérer qu’à l’ombre de l’Oncle Sam.
Face au génocide à Gaza, à la destruction du Sud-Liban et à l’accaparement de ce qu’il reste de la Cisjordanie par Israël, il apparaît plus que jamais que le seul pouvoir effectif est celui de la force brute et de son corollaire technologique. Là où Azadî interroge la dissolution comme l’aboutissement potentiel de décennies de luttes, avec un transfert de pouvoir du militaire au politique, on peut affirmer sans ciller qu’il s’agit plutôt d’une capitulation, devant un ennemi perçu comme trop puissant dans un monde dénué de règles. Le confédéralisme démocratique devient alors une stratégie de survie, dans laquelle la société civile vient remplacer un mouvement de guérilla menacé d’extinction par une Turquie désormais dotée de son propre complexe militaro-industriel de pointe.
Privé de ses armes, le mouvement kurde espère désormais poursuivre la lutte par le biais de ses théâtres, de ses assemblées, de ses maisons de jeunes, de ses maisons d’édition, de toutes ces institutions qui font aujourd’hui du peuple kurde un sujet politique collectif. Reste désormais à acquérir la reconnaissance institutionnelle, premier jalon potentiel d'une transformation majeure. Tant qu'elle ignorera les revendications du peuple kurde, la Turquie restera prisonnière de ses besoins sécuritaires et de la tutelle américaine, sacrifiant ainsi toute possibilité d’indépendance réelle et de développement véritable.
En contestant le découpage colonial de la région, le mouvement kurde porte en lui la possibilité d’une émancipation collective contre l’hégémonie américano-israélienne. Le kolbar, hors-la-loi transgressant les lignes de démarcation, incarne la figure du révolté, qui ne se satisfait plus du consensus colonial. Cependant, cet horizon s’éloigne, car il manque le bras armé ou politique pour l’atteindre. Le mouvement kurde échoue à formuler une réponse stratégique à l'urgence de notre temps : que faire ?

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