Revue des livres et des idées
Recension

Not All Women

Par Dayna Tortorici

2 juillet 2026

Non seulement il existe un féminisme réactionnaire, mais le racisme, le colonialisme, l’homophobie, le mépris de classe traversent toute l’histoire de ce mouvement. Se confronter à sa part obscure, explique Dayna Tortorici, c’est se donner les moyens de l’orienter dans une direction réellement égalitaire.

Weegee, The Critic

Weegee, The Critic, 1943, tirage gélatino-argentique, Whitney Museum of American Art.

À propos de

Sophie Lewis, Enemy Feminisms: TERFS, Policewomen and Girlbosses Against Liberation, Chicago, Haymarket, 2025, 320 p.

En 1979, dans son discours de clôture du colloque de la National Women’s Studies Association, qui se tenait à Lawrence, au Texas, Barbara Smith tenta de convaincre un parterre de femmes blanches que le racisme faisait obstacle à la « concrétisation du féminisme ». Au cours des six années qu’elle avait passées dans le mouvement, elle avait, en tant que « féministe noire déclarée », constaté des évolutions prometteuses dans cette direction. Par exemple, les féministes avaient créé des groupes consacrés à l’étude du racisme ; il y avait de plus en plus de femmes de couleur dans les revues du mouvement. 

Des « coalitions réelles et égalitaires » commençaient à se former entre femmes blanches et femmes de couleur. Néanmoins, les premières semblaient considérer qu’elles endossaient la responsabilité de leur racisme pour faire une faveur aux secondes, « strictement pour aider les femmes du tiers-monde ». Smith soulignait que ce n’était pas le cas. « Le racisme est une question féministe », déclara-t-elle, et, si des membres de l’assistance en doutaient (« J’entends certaines d’entre vous râler intérieurement : “Oh non, pas encore ça” »), elles n’avaient qu’à consulter « la définition essentielle du féminisme » : « Le féminisme est la théorie et la pratique politiques consistant à lutter pour la libération de toutes les femmes : femmes de couleur, femmes de la classe ouvrière, femmes pauvres, femmes handicapées, lesbiennes, vieilles – mais aussi femmes blanches, économiquement privilégiées et hétérosexuelles. Tout ce qui se situe en deçà de cette ambition de libération totale n’est pas du féminisme mais relève d’une volonté d’auto-élévation féminine. »

Après avoir énoncé cette définition mémorable, Smith nomma un autre obstacle à une victoire féministe : l’antiféminisme des femmes du tiers-monde, « alimenté par une histoire de méfiance justifiée ». Pour convaincre les femmes de couleur de ne pas rejeter le féminisme en bloc, elle affinait donc sa définition : « De mon point de vue, on ne peut dire que les Blanches racistes soient véritablement féministes, du moins pas au sens où je conçois ce terme. En soi, le féminisme serait parfait. Les problèmes surviennent à cause des mortelles qui le pratiquent. En tant que femmes du tiers-monde, nous devons définir pour nous-mêmes un féminisme responsable et radical au lieu de postuler que l’auto-élévation des bourgeoises constitue le tout du féminisme. »

Une importante contradiction affleurait dans ce cri du cœur : l’« auto-élévation des bourgeoises » n’est absolument pas du féminisme et, en même temps, n’est pas « le tout du féminisme ». Il s’agit, en d’autres termes, d’un féminisme, peut-être même du féminisme dominant ; mais ce n’est pas celui-là que défendait Smith. Quarante-sept ans plus tard, cette contradiction continue de nous troubler. Quelle formulation est la plus vraie : la première ou la seconde ? Le non-féminisme s’est-il emparé du mainstream au point de supplanter le véritable féminisme ?

L’idéalisme stratégique et ses limites

Le féminisme aspire à « libérer toutes les femmes » – « la moitié de l’espèce humaine », écrivait Mary Wollstonecraft en 1792 : cette idée compte parmi les plus anciennes du féminisme occidental. Mais, si les propriétés essentielles du concept allaient de soi, il ne serait pas nécessaire de préciser, « de mon point de vue », « au sens où je conçois ce terme ». Smith savait qu’en pratique, celui-ci ne désigne pas un mouvement unitaire et défendant également la cause de toutes les femmes. C’est un terme générique, qui recouvre des mouvements disparates, souvent en lutte les uns contre les autres, et dont le principal point commun – parfois, le seul – se trouve être le rejet de la construction hiérarchique du genre connue sous le nom de suprématie masculine. En sa qualité de cofondatrice de Kitchen Table: Women of Color Press, maison d’édition qui publia des classiques du mouvement (Home GirlsThis Bridge Called My Back), Smith contribua à la floraison de féminismes qui définirent en grande partie la « troisième vague ». Simultanément, sa fameuse formule (« Tout ce qui se situe en deçà de cette ambition de libération totale n’est pas du féminisme mais relève d’une volonté d’auto-élévation féminine ») est devenue la maxime de celles pour qui il n’existe qu’une seule vraie position « effectivement féministe ».

Aujourd’hui, lorsque l’on cite ces phrases de Smith, c’est souvent pour affirmer le caractère intrinsèquement bon du féminisme. Depuis les années 2010, les féministes de gauche ont pris l’habitude de rejeter comme « non féministe » tout mouvement qui contrevient à l’essence du féminisme parce qu’il prône des conceptions étriquées ou rabougries. Pour elles – dans les rangs desquelles, pour que les choses soient claires, je m’inclus –, le féminisme « pro-vie », le féminisme suprémaciste blanc, le féministe carcéral, le féminisme capitaliste, ça n’existe pas. Celles qui prétendraient le contraire se racontent des histoires, dans le meilleur des cas, et, dans le pire, se servent des oripeaux du féminisme pour faire passer en douce les projets les plus douteux. Aux États-Unis, cette tendance – que j’appelle « idéalisme stratégique » – a sans doute atteint son point culminant avec la Marche des femmes de 2017, où le slogan viral lancé par Flavia Dzodan, « MON FÉMINISME SERA INTERSECTIONNEL OU SERA DE LA MERDE », figurait sur un nombre incalculable des pancartes qui inondèrent ce jour-là les rues de Washington. Dans la fièvre du premier mandat de Donald Trump, le langage de l’idéalisme stratégique saturait tellement les discours que les femmes qui ne se reconnaissaient pas dans l’approche intersectionnelle se mirent à déplorer ce que le féminisme était devenu. « Y a-t-il une place pour les sionistes au sein du féminisme ? » se demandait par exemple une éditorialiste du New York Times en mars 2017 – et, de son point de vue, ne pas leur accorder cette place, c’était trahir la grande promesse d’inclusion de toutes les femmes, défenseuses de l’apartheid comprises.

La position des idéalistes stratégiques était… stratégique, précisément. L’élection de Trump avait suscité l’une des plus larges mobilisations féministes depuis des décennies : si des militantes de longue date pouvaient orienter cette vague de nouvelles féministes vers une plateforme féministe de gauche, il deviendrait possible de faire participer des centaines de milliers de personnes à des campagnes importantes, objectivement féministes mais que la gauche bourgeoise refusait de considérer comme telles. Comme chez Barbara Smith, l’opération discursive consistait à affirmer qu’être féministe en 2017 impliquait de fait d’être anticapitaliste, anticarcérale, antiraciste et décoloniale, pour les droits handis, les droits des trans, la dépénalisation du travail du sexe et l’écologie. Les femmes qui avaient rédigé le texte officiel de la Marche des femmes croyaient-elles vraiment que, pour citer de nouveau cette éditorialiste sioniste, « une féministe fièrement revendiquée qui défend les droits reproductifs, l’égalité salariale, une meilleure représentation des femmes à tous les niveaux de l’État et des mesures pour combattre les violences contre les femmes » n’était pas vraiment féministe si elle s’opposait à l’augmentation du salaire minimum, aux luttes contre le Dakota Access Pipeline, à la décolonisation de la Palestine ? J’en doute. Mais l’action de ces militantes n’était pas non plus un leurre destiné à « détourner » le féminisme au profit d’une gauche supposée non féministe. Pour ces femmes comme pour Smith, le féminisme est une lutte visant à libérer les femmes les plus opprimées – chose qui n’est possible qu’en se mobilisant sur plusieurs thématiques simultanément. Elles ne se servent pas du féminisme pour promouvoir des causes politiques sans rapport avec lui ; elles placent ces causes politiques au cœur même de leur féminisme.

Pour l’essentiel, en tentant d’éliminer les « mauvais » féminismes pour mieux circonscrire le territoire du féminisme de gauche, l’idéalisme stratégique a produit des effets positifs. Les femmes blanches, cis, valides et bourgeoises occidentales – qui, parce qu’elles n’ont pas à subir de stigmatisation raciale, nous ont rendues plus vulnérables aux sirènes de l’universalisme – ont souvent toute leur éducation politique à faire quand elles rejoignent le mouvement. Il peut être démoralisant d’apprendre que, non, on n’est pas le sujet révolutionnaire de l’histoire. Mais ce temps d’éducation politique, les personnes qui ont tenté d’imposer dans le mainstream le féminisme intersectionnel l’ont considérablement raccourci, en permettant aux néophytes d’accéder beaucoup plus facilement aux textes féministes de gauche. En outre, l’idéalisme stratégique a mis en avant les problèmes rencontrés par les femmes marginalisées, en affirmant, là encore à la manière de Smith, que la solidarité avec les travailleuses du sexe et les personnes trans était essentielle à tout féminisme digne de ce nom. Bien que la transphobie et la putophobie restent prégnants dans le féminisme mainstream, le fait de marteler sans relâche que les droits des personnes trans et des travailleuses du sexe relèvent des droits des femmes a permis aux jeunes féministes de comprendre que leurs grands-mères SWERF et TERF1 n’avaient pas le monopole du féminisme.

Dans le même temps, cette stratégie a semé la confusion. S’il n’y a de féminisme que fidèle à sa forme idéale – idéale pour nous, féministes antifascistes, antiracistes et socialistes –, comment désigner ces ennemies politiques dont l’appartenance au mouvement féministe ne fait pas le moindre doute aux yeux de l’opinion ? Peut-on réellement dire que Hillary Clinton n’est pas féministe parce que c’est une va-t-en-guerre et une impérialiste ? Que Germaine Greer n’est pas féministe parce qu’elle est transphobe ? Que Sheryl Sandberg n’est pas féministe parce qu’elle est du côté des patrons ? Qu’Ayaan Hirsi Ali n’est pas féministe parce qu’elle est islamophobe ? On peut le dire, bien évidemment, et beaucoup ne s’en privent pas. Mais on peut aussi se demander ce que cette approche nous empêche de comprendre de nos ennemies et des contours de cette chose nommée féminisme.

À la rencontre de l’ennemie

Avec Enemy Feminisms, Sophie Lewis nous permet de sortir du piège de l’idéalisme stratégique. En balayant deux cents ans de féminisme de langue anglaise, elle montre que cette tradition a toujours été clivée. Entre les utopistes radicales et les conservatrices peureuses ; entre les cosmopolites libertaires et les xénophobes ou les apologistes de la prison ; entre les communistes et les capitalistes libérales, mais aussi les fascistes. Puisque le conflit fait partie de l’histoire de notre mouvement, il est temps d’abandonner le mythe réconfortant selon lequel le féminisme serait, partout et tout le temps, une force bénéfique. « Ayons le courage d’avaler la potion amère », écrit-elle, et nommons ces tendances néfastes pour ce qu’elles sont. Oui, les féminismes fascistes sont des féminismes ennemis ; malheureusement, ce sont bel et bien des féminismes. Et elle ajoute : « Poser la question “Dans quel camp es-tu ?” est le niveau élémentaire de la physique politique. Le camp des femmes n’existe pas. Il n’a jamais existé. »

Féministe, antifasciste et utopiste revendiquée, la chercheuse indépendante queer est surtout connue pour son travail sur l’abolition de la famille. Ses deux premiers livres, Full Surrogacy Now: Feminism Against the Family (2019) et Pour en finir avec la famille. Abolir, prendre soin, s’émanciper (2022 ; trad. fr. N. Grunenwald, Hystériques & AssociéEs, 2025) sont radicaux, accessibles et – malgré leurs titres polémiques – profondément raisonnables et rassurants. Ils défendent le dépassement de la famille nucléaire par la diversification des configurations de care. Bien qu’Enemy Feminisms soit animé par le même esprit utopique, son autrice considère qu’il s’agit d’un livre d’une tout autre nature. Au lieu de nous annoncer la possibilité d’un avenir radieux, il nous plonge dans un passé moche et refoulé. 

Comme pour prévenir tout malentendu, elle écrit au début du livre : « Il y a peu, j’aurais moi aussi eu une réaction violente si quelqu’un m’avait dit que le féminisme lui-même est mauvais ou contre-révolutionnaire. » « En 2012, un type de gauche avec qui je prenais l’ascenseur m’a dit que le féminisme était une entreprise bourgeoise. Je me suis retenue de le défoncer. » Pendant plus de dix ans, Lewis a, de son propre aveu, « mis un signe “égale” entre le féminisme et la “bonne” politique dans un monde qui allait à rebours de tout ça. » À chaque fois qu’elle rencontrait « des réactionnaires se faisant appeler féministes (chose dont la fréquence [la] déconcertait) », elle disait : « Ce n’est pas du vrai féminisme […]. Quoi que ces personnes se racontent, elles ne sont pas féministes. »

Mais cette position a fini par devenir intenable. Il y a en effet, parmi « ces personnes », des figures fondatrices du féminisme. Dans sa Défense des droits de la femme, Mary Wollstonecraft avançait des idées impérialistes, moralisatrices et misogynes. Elizabeth Cady Stanton fut membre du mouvement abolitionniste, et pourtant elle affichait fièrement son racisme, de même que Carrie Chapman Catt : présidente en 1917 de l’Association nationale américaine pour le droit de vote des femmes, elle espérait prouver que « la suprématie blanche sortira[it] non pas affaiblie, mais renforcée, par le suffrage féminin ». On voudrait passer outre des épisodes de ce genre, n’y voir que des accidents de parcours – c’était un produit de son époque –, mais, comme le démontre Lewis, l’affaire ne se résume pas à une poignée de remarques malencontreuses. Au contraire, il est difficile d’établir une séparation franche entre l’éthos réactionnaire de nos ancêtres et leur féminisme. Et ce n’est pas en rejetant en bloc leur héritage que l’on se purgera de leurs préjugés, de leurs erreurs de raisonnement, de leurs égarements politiques. Les ignorer, c’est se condamner à reproduire leurs erreurs. Ce n’est qu’en « s’appropriant cette mauvaise parentèle, écrit Lewis, citant la philosophe Alexis Shotwell, que le féminisme pourra se rendre des comptes, se transformer, scissionner en conséquence, et prospérer ».

Un bestiaire

Dans cet esprit, Lewis a compilé un « bestiaire des féminismes ennemis », où elle présente douze archétypes classés dans un ordre à peu près chronologique. Il y a tout d’abord l’Anglaise « esclavagisée » et expatriée : la féministe impérialiste de la fin du xviiie et du début du xixe siècle qui compare à l’esclavage l’assujettissement des femmes blanches de la bourgeoisie et encourage les dames les plus audacieuses à émigrer dans les colonies, où elles pourront s’ébattre librement dans la brousse et faire profiter les indigènes de leur influence morale. Il y a ensuite l’Abolitionniste anti-antiraciste : la suffragiste américaine de la fin du xixe et du début du xxe, qui s’élève contre l’esclavage mais s’accommode fort bien de la suprématie blanche. Puis viennent la Civilisatrice, « exploratrice » blanche devenue une vedette féministe grâce à ses expéditions africaines ; la Prohibitionniste de l’ère progressiste (années 1890-années 1920), qui pourfend le vice et qui, en tentant de sauver les femmes pauvres et « perdues » de la prédation sexuelle des ivrognes, fait du féminisme une branche de la charité chrétienne. La situation empire encore avec la Féministe du Ku Klux Klan (KKK) – proto-girlboss et descendante spirituelle de la suffragiste esclavagiste – et, de l’autre côté de l’Atlantique, avec la blackshirt, terroriste suffragiste devenue fasciste encartée. Pour clore en beauté cette première partie du bestiaire, nous avons la Policière : cette volontaire qui, dans l’Angleterre des années 1910-1920, déserte le combat pour la liberté des femmes afin de… combattre la liberté des femmes. « Il se passe des choses vraiment moches dans les sectes », écrit Lewis à propos de l’influence d’Alma Bridwell White, première évêque états-unienne dont les positions pro-femmes et anti-Noir·es conduisirent certaines féministes blanches à rejoindre les rangs du KKK. « Et il se passe des choses encore plus moches quand les chef·fes de secte trahissent leurs disciples. » Lorsqu’Emmeline Pankhurst, dirigeante d’un groupe de suffragettes britanniques, le SWPU (Union sociale et politique des femmes), demanda soudain à ses acolytes de ne plus verser de l’acide dans les boîtes aux lettres ni poser des bombes chez les hommes politiques mais de contribuer à l’effort de guerre, un certain nombre d’entre elles, écœurées, décidèrent de rejoindre les rangs des flics et des nazis.

Nous voilà maintenant à New York dans les années 1970, où l’on fait la connaissance de la pornophobe : la féministe culturelle animée par la peur et qui, dans sa campagne contre les violences sexuelles masculines, prône l’interdiction totale de la pornographie, y compris des productions érotiques butch. Elle est représentée par Andrea Dworkin, Catharine MacKinnon, Susan Brownmiller et le groupe Women Against Pornography, entre autres. Dans les années 2000, nous saluons nos contemporaines : la Patronne, dont la féminité vient mettre un peu de douceur dans le capitalisme (OK, elle est PDG de Lockheed Martin, mais au moins ce n’est pas un homme !) ; la Fémonationaliste, cette « fille des Lumières » qui déclame des tirades islamophobes au nom de l’égalité des femmes ; la Féministe pro-vie, qui argue que, contrairement aux apparences, l’avortement et la contraception sont antiféministes parce qu’ils s’appuient sur « la norme du corps masculin, dépourvu d’utérus » ; enfin, la Femme adulte humaine, TERF qui soutient mordicus que la transféminité n’est qu’un complot misogyne.

Chaque chapitre du livre examine un archétype en étudiant le parcours d’une ou plusieurs femmes. De sacrés personnages, pour certaines. Le Pilier de feu, église de la Féministe du KKK dont nous avons parlé, l’évêque Alma Bridwell White, est la seule congrégation religieuse américaine à défendre à la fois l’amendement sur l’égalité des droits « depuis le début » et le KKK « pendant sa tonitruante renaissance, dans les années 1920 ». Après avoir fondé une église, une maison d’édition, un magazine, une station de radio et un temple portant son nom (le Temple d’Alma), White crée une communauté modèle dans le New Jersey, Zarephath, dont les membres doivent se dépouiller de toute leur fortune, porter d’étranges uniformes et « accept[er] [son] autorité totale sur tous les sujets, qu’il s’agisse de la toilette, de l’exercice, du régime alimentaire (végétarien), de la prière, du choix de l’époux·se, du sexe, de l’entretien des chaussures ou de la tenue des journaux intimes ».

Mary Sophia Allen, ancienne suffragiste du WSPU et policière volontaire, porte une coupe d’homme et demande à ses coéquipières de l’appeler « monsieur » (Lewis la désigne du pronom « elle » par déférence envers ses biographes, qui s’obstinent à la féminiser : La Pionnière de la policeUne femme à la croisée des cheminsLa Dame en bleu – tels sont les titres des ouvrages qui lui sont consacrés). Au début des années 1920, elle est poursuivie pour refus de patrouiller en uniforme alors qu’une force de police féminine – dans laquelle elle n’a pas été engagée – vient d’être officiellement créée. Cela cause une certaine confusion dans l’opinion. Durant la décennie suivante, elle devient une fanatique d’Hitler, à qui elle consacre des textes élogieux. Selon un touriste qui l’a rencontrée lors d’un séjour en Suisse, « [e]lle a, à de nombreuses reprises, déclaré être une amie intime d’Hitler » et « parlé d’Hitler chaque soir au dîner ».

Grâce à son style mordant et au goût camp qu’elle manifeste pour l’extravagance de ses personnages, Lewis parvient à faire passer une pilule amère: car comment accepter que nous autres, féministes, nous leur soyons liées? Qui oubliera la civilisatrice May French Sheldon? Suffragiste américaine, femme de banquier, elle se définit comme une «voyageuse anglaise». Au printemps 1891, elle mène ce qu’elle appelle « l’expédition de la reine blanche», traversée en caravane du Kenya et de la Tanzanie, «sous le prétexte de collecter des impressions ethnographiques et de faire avancer la science, mais aussi pour prouver qu’une femme est capable de ce genre d’aventure». La presse prétend qu’elle voyage «seule et sans escorte»; en réalité, elle est accompagnée par cent cinquante Africain·es recruté·es pour l’occasion. «À des moments-clés de son périple», écrit Lewis, Sheldon sort un costume pour le moins excentrique, composé d’une «robe de bal à sequins argentés, [d’]un sabre cérémonial incrusté de pierres précieuses, [d’]une tiare, [d’]un ensemble de longues chaînes et de broches, enfin [d’]une perruque blonde». À son retour aux États-Unis, on applaudit le courage et l'adresse de celle qui a su obtenir des informations sur l’existence des Africaines auxquelles aucun ethnologue masculin n’avait eu accès. Plus tard, elle fera l’apologie du génocide au Congo belge.

Lewis traite ces femmes comme elles le méritent, sans la moindre commisération. Sheldon « fouette ses porteurs » et ne recule devant rien pour prendre possession des bijoux qui lui plaisent : « Une fois, elle fait couper les jambes d’un cadavre de femme pour s’emparer des chaînes de cheville qui les ornent. » Quant à Allen, qui patrouille dans la ville-garnison de Grantham, elle met joyeusement en place, de 18 h à 7 h du matin, un couvre-feu exclusivement réservé aux femmes ; elle arrache les bébés « illégitimes » à leur mère ; espionne des femmes pour le compte de leur mari. White n’est pas seulement cheffe de secte ; elle publie trois ouvrages en défense du Klan et soutient que « l’esclavage était une bonne chose, que le 15e amendement doit être aboli et que les “fils de Cham” (les personnes noires), guère capables de souffrance, ne s’épanouissent jamais autant que lorsqu’ils servent les “fils de Japhet” (les Blanc·hes), car Dieu l’a voulu ainsi ».

Critères du féminisme

Pour quelles raisons Lewis qualifie-t-elle ces femmes de féministes ? Défenseuse de l’« impureté » en politique, elle n’est pas du genre à proposer une définition prescriptive du féminisme. Pourtant, son livre en appelle une, qu’il ne nous donne que de façon détournée : « Tout cela, c’était du féminisme, pas un féminisme libérateur, certes, mais du féminisme au sens où il contestait les contraintes patriarcales imposées à un certain groupe de femmes, si peu nombreuses soient-elles. » De cette définition opératoire qui en vaut d’autres, on peut extrapoler quelques principes. L’antiféminisme féminin et pro-femmes ne compte pas ; ni les complaintes féministes au bénéfice d’une seule. Pour être féministe, un mouvement ou une personne doit militer contre la suprématie masculine au nom d’un groupe particulier. Mais cette personne ou ce mouvement n’a pas à être démocratique ni de gauche.

Au fil du livre, une poignée d’autres critères se font jour. Peut être raisonnablement qualifiée de féministe toute personne associée à une institution reconnue comme telle ; toute personne considérée comme telle par la presse mainstream ; toute personne maîtrisant la philosophie féministe ; toute personne ayant exercé une influence considérable sur les générations ultérieures de féministes. Lewis n’affirme pas que ces critères sont définitifs, mais elle les convoque à titre probatoire, afin de justifier l’inclusion d’un archétype dans la catégorie. Sheldon, par exemple, constitue un cas-limite classique. Militait-elle vraiment pour une certaine catégorie de femmes ou ne s’intéressait-elle qu’à elle-même ? La réponse n’est pas évidente, mais la « reine blanche » donnait des conférences dans des universités féminines et fut l’une des premières célébrités féministes aux États-Unis. Si cela ne suffit pas à justifier son intégration dans la catégorie, le type qu’elle incarne reste pour le moins répandu : le féminisme contemporain regorge de sauveuses blanches, de vedettes féministes, de femmes badass qui brisent le plafond de verre en se lançant dans des entreprises douteuses, d’apologistes du génocide… On peut toujours tenter de renier la Civilisatrice ; elle n’en continue pas moins d’avoir sur nous une emprise réelle.

En synthétisant les idées égrenées dans cet ouvrage, on peut dire qu’il existe deux grands types de féminismes ennemis : celui qui défend le féminisme au nom d’arguments fascistes ; celui qui défend le fascisme au nom d’arguments féministes. Le premier affirme que les femmes méritent la liberté, l’égalité, des opportunités, un accès à la vie publique, car cela sert la cause fasciste : le colonialisme de peuplement, la suprématie blanche, l’hégémonie chrétienne, le capitalisme. Ses défenseuses ont tendance à chercher à convaincre les hommes et à présenter le féminisme comme une aubaine pour l’ordre dominant (ou, à l’inverse, à prétendre que l’antiféminisme lui sera néfaste à long terme). Elles expliquent que l’effacement des femmes est une forme d’obscurantisme nuisible à l’empire (l’Anglaise « esclavagisée » et expatriée) ; que la race blanche ne peut « se développer correctement » si la femme n’est pas traitée en égale de l’homme (la Féministe du KKK) ; que les femmes sont par nature les défenseuses de la morale (la Prohibitionniste) ; que, du fait de leur aversion naturelle au risque, elles font de meilleures dirigeantes d’entreprise (la Patronne).

D’autre part, celles qui promeuvent le fascisme au nom d’arguments féministes s’adressent à tous·tes quand elles affirment qu’il sied aux femmes d’embrasser des méthodes ou des causes fascistes. C’est parce que ces femmes sont féministes qu’elles soutiennent les lois anti-trans, les décrets antipornographie, l’État carcéral, les politiques migratoires xénophobes ou la criminalisation du travail du sexe. À leurs yeux, seul l’État peut garantir la liberté des femmes en enfermant les prédateurs sexuels (la Policière), en abolissant le vice à grande échelle (la Prohibitionniste), en conditionnant le droit de vote à un certain niveau d’éducation (l’Abolitionniste anti-antiraciste) et en protégeant les pays occidentaux « éclairés » des hommes musulmans, arriérés et antiféministes (la Fémonationaliste). En conséquence, les féministes ennemies peuvent déclarer : « Seul le fascisme pourra terminer le travail entamé par les femmes militantes entre 1906 et 1914 », comme l’a fait l’ancienne secrétaire du WSPU, Norah Elam, en 1935. Ou bien, telle l’évêque Alma White, dans un éloge du lynchage : « Ce sont toujours les femmes qui ont le plus souffert des violations de la loi ; les partisans de l’ordre public sont les soutiens de la cause des femmes. »

Malgré cette différence d’orientation, les deux types de féminisme ennemi possèdent beaucoup de points communs. À quoi les reconnaît-on ? Pour commencer, ils jouent la carte de la peur, en mettant l’accent sur le danger au détriment du plaisir ; ils prêchent la pureté ; la technophobie ; les opinions figées ; le refus de la surprise et de la nouveauté ; le désir de frontières étanches – entre les hommes et les femmes, les Noir·es et les Blanc·hes, le synthétique et le naturel, le corrompu et le pur, l’étranger et l’autochtone. Ils prônent souvent l’anticommunisme, de même que le maternalisme chrétien : l’exaltation des « valeurs familiales » et la valorisation du foyer, safe space des femmes. Essentialistes, ils mettent en avant les valeurs féminines innées, la compassion, la douceur, la moralité. Auxiliaire de l’essentialisme, le « réalisme sexuel », « appréhension du genre comme question biologique immuable », qui s’exprime d’ordinaire dans la diabolisation du désir sexuel masculin et la défense de solutions séparatistes. La pureté sociale, l’innocence comme arme, le complexe de la sauveuse, la manie de vouloir discipliner les autres femmes – autant de marqueurs du féminisme ennemi. Sans oublier le sectarisme, la folie des grandeurs, le culte des héros, le souci des hiérarchies strictes, la mythologisation de soi, la croyance dans la noblesse de l’uniforme.

Mais, s’il existe un trait commun aux féminismes ennemis, c’est bien le racisme. On peut en énumérer quelques sous-genres glanés dans le bestiaire de Lewis. Il y a par exemple, sous la bannière de l’eugénisme, l’hostilité au sexe et à la procréation interraciaux, le discours du perfectionnement de la race, la peur de la contamination raciale. Dans la rubrique du nationalisme et de la xénophobie, le discours de la « régénération raciale », la collaboration avec l’État, le goût de la guerre, l’idée que l’inégalité est un concept « étranger », qui corrompt la « pureté » des valeurs nationales. Dans la catégorie de la suprématie blanche, la supériorité des femmes blanches sur les hommes non blancs, l’occultation constante des femmes de couleur, le souci maniaque de protéger l’intégrité physique des femmes blanches. Dernier point mais non des moindres, les analogies bizarres avec l’esclavage : l’oppression des Blanches riches s’apparenterait à celle des personnes noires réduites en esclavage.

Toute l’histoire du féminisme est, Lewis le montre, semée d’analogies de ce genre. Dans sa Défense, Wollstonecraft évoque à plus de soixante-dix reprises l’esclavage subi par son sexe. Josephine Butler, qui compte parmi les premières réformatrices à s’être opposées à la réglementation du travail du sexe dans l’Angleterre du xixe siècle, « appelle “codes esclavagistes” toutes les lois encadrant l’existence des prostituées » et accuse les États qui réglementent ou soutiennent le travail du sexe en période de guerre « de conspirer à “réduire les femmes au pire état d’esclavage jamais connu sur cette Terre” ». Selon James Mann, membre du Congrès qui fait adopter l’une des premières lois interdisant le trafic d’êtres humains aux États-Unis, la traite des femmes est « bien plus horrible que ne l’a jamais été le trafic d’esclaves noirs dans l’histoire du monde ». En 1933, Mary Sophia Allen tient (inexplicablement) le nudisme pour une « nouvelle forme d’esclavage ». En 1976, Andrea Dworkin soutient que l’esclavage des personnes africaines était calqué sur l’antique modèle de l’esclavage des épouses (blanches) : « Désormais, le fouet qui servait à lacérer le dos des femmes blanches était aussi employé contre la chair noire. »

Robin Morgan, féministe radicale et transphobe fanatique, élargit encore l’analogie : « Nous savons ce qui se joue lorsque des Blancs portent un blackface ; la même chose est à l’œuvre lorsque des hommes s’habillent en drag. » Quant à la poète Adrienne Rich, elle écrit en 1980 : « La pornographie est un esclavage. […] Et, traditionnellement, la mise en esclavage des femmes en tant que femmes est presque passée inaperçue. »

Ce catalogue – beaucoup moins schématique dans l’exposé de Lewis – permet de repérer les traces de féminisme ennemi partout où elles se présentent aujourd’hui : dans la « rhétorique rouge-brune » de Tucker Carlson lorsqu’il étrille ces entreprises tolérant à peine les employées enceintes ; chez Kamala Harris, quand elle promettait de « faire en sorte que l’Amérique conserve toujours la force de combat la plus puissante, la plus létale au monde » ; dans les émissions de télé à la gloire des flics ; sur les t-shirts déclarant « LE FUTUR EST FÉMININ » (slogan inventé par la pornophobe Sally Miller Gearhart, qui voulait réduire la population masculine et la ramener à 10 % de la population humaine totale) ; dans les articles de presse exaltant les « lionnes du désert » que sont les soldates de l’armée israélienne ; dans le racisme passif des femmes blanches « sympas » ; dans le séparatisme prôné par certains écoféminismes ; dans le soutien que certaines féministes apportent à des lois qui précariseront encore davantage les travailleur·ses du sexe ; dans l’adage féministe pro-armes « Dieu a créé les hommes et les femmes, Sam Colt les a rendus égaux » ; ou encore chez les féministes MAGA du Congrès qui réclament la publication des dossiers Epstein au nom des survivantes.

L’héritage du féminisme ennemi est aussi présent dans des choses que l’on dit sans s’en rendre compte – dans ce que Lewis appelle les « scripts » empruntés à Wollstonecraft et compagnie. Après avoir lu Enemy Feminisms, on réfléchira à deux fois avant d’avancer un argument essentialiste au nom de la cause féministe. Cela ne signifie pas qu’on ne le fera pas : dans certains contextes, il reste bien commode d’invoquer la générosité ou la sociabilité « naturelle » des femmes. Au moins aura-t-on conscience de ce à quoi l’on adhère en tenant ce genre de propos.

Des alliées potentielles ?

Les féministes ennemies peuvent-elles devenir des camarades ? La question m’a parfois traversé l’esprit en lisant l’ouvrage de Lewis, en particulier quand elle rappelle son parcours. À 19 ans, elle participait à des actions devant des clubs de strip-tease ; aujourd’hui, c’est une féministe « contre la cis-sité [cisness] », pour reprendre le mot d’Emma Heaney, partisane d’un féminisme révolutionnaire qui « aboli[ra] le genre en tant que différentiel, tout en transformant les genres pour en faire des différences fécondes, intéressantes et source de plaisir ». Bien que Lewis ne le dise pas ouvertement, il existe peut-être un télos de la conscience féministe : une trajectoire politique qui, s’affranchissant progressivement des oppositions binaires et des certitudes, conduit à la permissivité, à l’ouverture, à l’imagination utopique. 

Comme elle l'écrit dans l’introduction, le livre a failli s’intituler Le Féminisme des imbéciles – allusion à la fameuse phrase d’August Bebel, « l’antisémitisme est le socialisme des imbéciles », qui, explique-t-elle, « éclaire une tragédie ». Dans un autre monde, tel antisémite aurait pu être anticapitaliste ; mais il a préféré adhérer à l’équation « capitalisme = finance = juif·ves ». De la même manière, les féministes qui composent le bestiaire de ce livre « sont parties d’un élan radical ». « Chacune de ces femmes s’est dit : “Il y a quelque chose qui cloche dans la vie genrée, quelque chose que l’humanisme tel que nous le connaissons est incapable de résoudre » (c’est exact). Or, au lieu de persévérer dans cette voie, qui les aurait amenées à comprendre que le genre lui-même n’a absolument rien de naturel – ce qui, certes, peut donner le vertige –, elles ont lâché l’affaire. »

« Lâcher l’affaire », c’est se trouver un adversaire plus facile à appréhender : « la prostitution, la féminité queer [femmeness], la transféminité, la gestation pour autrui, le patriarcat oriental, la violence de son partenaire intime, les obstacles genrés à l’accès à l’éducation, les écarts de salaire, la stigmatisation de l’avortement, ou, à l’inverse, l’absence (imaginaire) de stigmatisation de l’avortement ». S’en tenir à ça, c’est descendre du bus trop tôt. Il en résulte une conséquence intrigante : il doit être possible de rattraper certaines personnes – surtout des jeunes, qui, mal conseillées par une personne plus âgée, par ailleurs pleine de bonnes intentions, se sont peut-être trompées d’arrêt – et de les faire remonter dans le bus.

Dans Hegemony How-To: A Roadmap for Radicals (2017), Jonathan Smucker propose une cartographie du « spectre des allié·es » : il y a, de gauche à droite, les allié·es actif·ves, les allié·es passif·ves, les personnes neutres, l’opposition passive, l’opposition active. « La bonne nouvelle, écrit-il, c’est que, pour gagner politiquement, il n’est pas nécessaire de gagner ses plus ardents adversaires. » Parvenir à activer les allié·es passif·ves, c’est accroître considérablement le champ que l’on couvre et commencer à orienter vers soi la totalité du spectre : les neutres deviennent des allié·es passif·ves, les ennemi·es passif·ves deviennent neutres, les ennemi·es actif·ves des ennemi·es passif·ves… Alors, des idées que beaucoup jugeaient totalement fantaisistes – la dépénalisation du travail du sexe, le droit à l’avortement, l’accès des enfants à un parcours de soins leur permettant d’affirmer leur genre – finissent par sembler relever du sens commun.

Où placer les féminismes ennemis sur ce spectre ? Certains, affichant fièrement leur nature fasciste, sont irrécupérables ; mais d’autres se trouvent plutôt au milieu. Serait-il possible de les faire basculer de notre côté grâce aux arguments simples, convaincants et solides exposés par Lewis ? On ne peut que l’espérer. Mais cette dernière a la sagesse de nous rappeler qu’il est inutile de s’épuiser à essayer de gagner les adversaires actif·ves. Il existe suffisamment d’allié·es au-delà des frontières du féminisme. Nous sommes plus nombreux·ses que nous ne le pensons. Le reconnaître, ce n’est pas concéder l’inanité ou la défaite du féminisme, mais embrasser son potentiel émancipateur. Transformer, scissionner, prospérer – et pourquoi pas ? Nous n’avons pas de temps à perdre.

 

Article paru dans n+1, n° 52, hiver 2026. Traduit de l’anglais par Nicolas Vieillescazes.

Par Dayna Tortorici

2 juillet 2026