Depuis une vingtaine d’années, la question de la vie vivable et de ses conditions est au centre d’un nombre grandissant de mouvements de lutte : « De l’argent pour les salaires, pas pour la guerre » ; « On bloque tout parce qu’on n’a rien » ; « Soignez les soignants pour soigner les patients », peut-on entendre lors de manifestations et de journées d’action. De plus en plus de personnes témoignent des difficultés qu’elles rencontrent pour nourrir leurs enfants, se loger, se soigner, prendre soin de leurs proches… Alors que les besoins en matière de soin au sens large croissent du fait du vieillissement de la population, de l’augmentation du taux de pauvreté et de l’exposition accrue à des conditions de vie et de travail pathogènes, nos capacités collectives à prendre soin les un·es des autres se raréfient – et ce malgré les promesses d’un « nouveau monde » et les applaudissements aux soignant·es pendant l’épidémie de Covid-19. C’est cet apparent paradoxe qu’examine Premilla Nadasen, professeure d’histoire au Barnard College à l’université Columbia, dans Care: The Highest Stage of Capitalism.
L’autrice soutient que la marchandisation croissante des activités de soin ou de reproduction sociale est en train de devenir l’une des principales sources de profit pour la classe capitaliste, avec le soutien des États néolibéraux. De son point de vue, le paradoxe n’en est pas un : l’accroissement de nos besoins de soin, conjugué à l’affaiblissement de nos capacités collectives à y répondre, qu’illustre la détérioration des services publics depuis trente ans dans les pays du Nord, permettrait aux entreprises capitalistes de se présenter comme les mieux placées pour prendre soin de nous – et tirer profit de nos vulnérabilités.
Cette thèse est déployée au fil de sept chapitres où transparaît l’engagement de l’autrice aux côtés d’organisations communautaires et de syndicats de travailleuses domestiques états-uniennes. Auparavant, Nadasen, née en Afrique du Sud et petite-fille de domestique, a consacré ses travaux aux organisations de défense des droits des travailleuses domestiques et au mouvement états-uniens de lutte pour les droits sociaux1. La plupart des chapitres commencent ainsi par le récit de la vie et du combat d’une travailleuse de care : Carolyn Reed, qui créa la première organisation des employé·es de maison dans les années 1970 ; Johnnie Tilmon, qui contesta l’obligation de travail faite aux bénéficiaires de l’aide sociale dans les années 1960 et fut à l’origine du mouvement pour les droits sociaux ; Edith Mendoza, migrante philippine exploitée par un diplomate allemand et qui rejoignit l’organisation de travailleuses migrantes Damayan Migrant Workers. Plus généralement, les voix des travailleuses de care irriguent l’analyse. Ces récits déploient le principe méthodologique d’une réflexion politique par le bas, ancrée dans les vécus, les analyses et les aspirations de ces activistes du quotidien que sont les travailleuses du care – un principe inspiré du féminisme noir, dans la lignée duquel l’autrice s’inscrit explicitement.
L’attention portée à la voix des travailleuses de care n’empêche pas Nadasen de mener une réflexion conceptuelle et théorique ambitieuse. Care, écrit-elle de façon provocatrice, n’est « pas un livre sur le travail des femmes, mais sur le fonctionnement du capitalisme ». Le livre est porteur d’une critique virulente du « discours du care », principale modalité sous laquelle les questions du soin et de la reproduction sociale ont été thématisées dans les espaces public et académique depuis trente ans. De ce point de vue, Nadasen se rapproche des théoriciennes féministes de la reproduction sociale comme Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser2. La perspective intersectionnelle qu’elle adopte la mène cependant à défendre une thèse différente, tant sur le plan analytique que sur le plan politique.
Le premier intérêt de cet ouvrage est ainsi de mettre en lien des travaux qui, dans le contexte français, ne dialoguent pas : les théories féministes de la reproduction sociale et les travaux sur le care ou le prendre soin, que Sandra Laugier, Patricia Paperman et Pascale Molinier ont introduits en France il y a une vingtaine d’années3. Nadasen ne se contente pas, cependant, de prendre parti en faveur de l’une ou l’autre approche : elle met au jour leurs limites respectives en montrant qu’elles manquent la manière dont la reproduction de la vie constitue de longue date une source de profit au sein d’un capitalisme racial. C’est là que réside le second intérêt de l’ouvrage : l’analyse du care au prisme de la race, et pas seulement du genre, permet de déployer une compréhension renouvelée de l’exploitation capitaliste et de dessiner des perspectives d’émancipation inédites.
Du care-émotion au travail reproductif
Le terme de care paraît simple à comprendre. Le care a à voir avec le fait de soutenir, nourrir, s’occuper de, aider, aimer les êtres humains. C’est « le travail qui rend possible tous les autres » – comme le clamait un slogan d’abord utilisé au début des années 2000 par l’organisation new-yorkaise de défense des droits Domestic Workers United, et ensuite adopté par l’Alliance nationale des employé·es de maison.
Ainsi commence le livre de Nadasen, qui souligne que l’importance des activités de care n’a jamais paru si évidente que lors de la pandémie de Covid-19. Ces activités relèvent en effet d’un « travail essentiel » sans lequel la vie humaine ne pourrait être ni maintenue, ni reproduite. Pourtant, les lieux, les formes et les agent·es du care sont pluriels : le care peut être rémunéré ou non ; source de profit ou vecteur de solidarités ; il peut se dérouler dans le foyer, dans des institutions publiques ou privées, dans des associations ou des réseaux informels d’entraide ; il peut être direct quand il consiste à répondre sans médiation aux besoins d’un être humain, ou indirect quand il vise à entretenir les conditions relationnelles et matérielles qui rendent cette réponse possible ; il peut être visible ou invisibilisé, etc.
Au-delà de la simplicité apparente du terme, c’est son équivocité et le caractère contradictoire de ses usages que souligne Nadasen, qui propose de distinguer le « discours du care », l’« économie du care » et le « care radical ». Le premier terme désigne un ensemble de discours publics et académiques apparus depuis une trentaine d’années, qui insistent sur l’importance des activités de soin et demandent leur revalorisation. Le second renvoie à une organisation particulière, en l’occurrence capitaliste, des activités de soin et de soutien aux personnes, dans laquelle la richesse est accumulée par certains acteurs (entreprises, État, familles) au détriment d’autres et grâce à leur travail. Le dernier fait signe vers un ensemble de « pratiques de care alternatives et transformatrices, émergeant des mouvements sociaux et connectées à eux ».
Le « discours du care » repose sur quelques propositions faciles à résumer : les vies humaines sont caractérisées par le besoin et l’interdépendance ; elles dépendent toutes pour leur développement et leur maintien du soin et du soutien donnés par d’autres ; ces autres sont le plus souvent des femmes dont l’activité est invisibilisée ou dévalorisée ; cette activité repose sur l’engagement et l’implication émotionnelle de celles qui l’effectuent. Ces thèses sont au cœur des éthiques du care, courant de pensée lancé en 1982 par Carol Gilligan, avec le livre Une voix différente, puis développé par des autrices comme Joan Tronto ou Eva Feder Kittay4. Sur la base d’une anthropologie de la vulnérabilité5, ces travaux ont développé une critique originale du libéralisme politique, en soulignant qu’une société juste devait reconnaître la vulnérabilité de ses membres et organiser équitablement la réponse aux besoins, en mettant au centre de la réflexion politique la question « Qui prend soin de qui et dans quelles conditions ? » Ils ont aussi mis en évidence « la crise du care6 » que connaissent les pays du Nord avec l’entrée massive des femmes sur le marché du travail dans les années 1970 et le vieillissement de la population.
D’abord développé aux États-Unis, le discours du care est arrivé en France tardivement, d’abord dans les cercles académiques, puis dans le débat public, où Martine Aubry, première secrétaire du Parti socialiste, l’introduit en 2010 en prônant une « société du soin mutuel7 ». Nadasen en reconnaît les apports, mais les objections qu’elle lui adresse n’en sont pas moins sérieuses. Selon elle, ce discours est aveugle aux liens qu’entretiennent le care et le capitalisme, le care et la race. Il participe à la logique du capitalisme néolibéral, en lissant et en faisant disparaître les relations de travail et d’exploitation et l’accès inégal aux ressources ». Pour ces raisons, et malgré la portée progressiste qu’il revendique, il risque de nourrir les inégalités et les rapports d’exploitation qui structurent l’organisation actuelle des pratiques de care.
C’est en resituant l’émergence du discours du care dans une temporalité historique longue que Nadasen élabore ses objections. Devenant dominant dans les années 1990, avec la transformation néolibérale du capitalisme, il se substitue à un autre discours, porté par les femmes de couleur issues des milieux populaires et souvent employées au domicile de personnes aisées, qui conceptualisait les activités de soin et de reproduction sociale comme du travail exploité, soulignait l’absence de droits subie par ces travailleuses et leur faible rémunération, et, enfin, insistait sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’un « travail d’amour ». Bien au contraire, le discours de l’amour et l’idée que les travailleuses « feraient partie de la famille » fonctionnent idéologiquement : ils masquent la dureté du travail et les multiples rapports de domination au sein desquels il prend place.
Plus que le terme de care, Nadasen récuse une manière de concevoir le travail de soin au sens large, qui insiste sur l’implication émotionnelle des travailleuses plutôt que sur la matérialité du travail, sur l’universalité des besoins au détriment des rapports de domination. Cette conception exprime selon elle le point de vue des femmes blanches des classes moyennes, qui occupent une position duale dans les relations de care : elles sont des pourvoyeuses de soin dans la sphère domestique, où leur travail est invisibilisé et exploité ; mais elles sont aussi employeuses d’autres femmes, moins bien positionnées dans la hiérarchie sociale, auxquelles elles confient leur foyer, leurs enfants, leurs parents âgés… et dont elles attendent un engagement émotionnel8. Penser l’ensemble des activités de care sous le prisme de cet engagement est donc problématique. D’un point de vue politique, cela conduit à promouvoir des politiques en phase avec les attentes de ces femmes privilégiées, visant typiquement « la conciliation vie privée-vie professionnelle ». Or, ces politiques ne répondent pas aux difficultés rencontrées par les travailleuses de care rémunérées et peuvent même renforcer la domination de classe, de race et de nationalité dont elles sont l’objet. D’un point de vue théorique, cette conception du care obscurcit tout un pan des activités de care et celles qui les effectuent : les activités rémunérées, qui font l’objet d’une exploitation spécifique.
En effet, reprenant une thèse soutenue par Evelyn Nakano Glenn9, Nadasen affirme que les activités de care rémunérées s’enracinent davantage dans le travail forcé auquel ont été soumis les corps racialisés dès la naissance de la modernité capitaliste que dans le travail exploité des femmes au foyer de la classe moyenne. Dans le cadre de la colonisation et avec la mise en place du système esclavagiste aux États-Unis, le corps des femmes racisées a d’emblée été assigné au travail de soin et de reproduction sociale au sein des foyers des colons blancs, tandis que leurs capacités reproductives ont été utilisées pour reproduire la force de travail nécessaire au fonctionnement des plantations. Une fois l’esclavage aboli, les femmes racisées, nées aux États-Unis ou migrantes, ont continué à être employées massivement comme domestiques, sans bénéficier de la protection du droit du travail émergent10. Lors de l’avènement de l’État social au xxe siècle, elles ont été exclues des programmes d’assistance, puis soumises à l’obligation de travailler pour bénéficier des aides sociales, ce qui les a poussées vers les emplois les moins rémunérés, les moins protégés. Aujourd’hui, alors que le capitalisme industriel a laissé place au capitalisme néolibéral, l’organisation racialisée des activités de care persiste : ce sont principalement des femmes de couleur issues des classes populaires, souvent migrantes, qui occupent les emplois précaires et subalternes de femme de ménage, d’aide ménagère, d’aide à domicile, d’aide-soignante ou d’assistante maternelle11.
En revenant sur la généalogie raciale oubliée du travail de care, Nadasen montre que les activités de care sont profondément hétérogènes : toutes ne se ressemblent pas, toutes ne se valent pas non plus. Paradoxalement, c’est le travail de care rémunéré qui constitue le point le plus aigu de l’exploitation, car s’y cumulent et s’y confortent différentes formes d’oppression : de genre, mais aussi de classe, de race et de nationalité.
Cette analyse la conduit à deux préconisations riches de ramifications politiques. La première est terminologique : aux termes de « care » et de « pratiques de care », qu’on réservera aux activités qui impliquent contact direct et engagement émotionnel, il faut préférer ceux de « travail reproductif » et de « travail de reproduction sociale ». Plus larges, ils incluent aussi des activités visant le maintien de la vie sans impliquer de contact direct avec autrui – comme la cuisine, l’entretien, le ménage, le bricolage ; surtout, ils évitent de reproduire l’injonction à l’implication émotionnelle et représentent mieux la réalité du travail du point de vue de celles qui l’effectuent. La deuxième préconisation, méthodologique, illustre la perspective intersectionnelle de Nadasen : c’est depuis le point de vue des plus opprimées qu’il faut repenser l’organisation du travail de reproduction sociale si l’on veut dégager les voies d’une transformation sociale juste, qui permette à tous·tes de vivre une vie décente. À ne pas le faire, on se condamne à reproduire les rapports de domination pluriels qui structurent ces activités, dont dépend chacun·e et sur lesquelles reposent nos sociétés.
Le travail reproductif comme source de profit
La perspective de Nadasen se rapproche de celle des théoriciennes féministes de la reproduction sociale, issues de la tradition marxiste. Elle rappelle que, depuis les années 1970, ces dernières ont montré que le développement capitaliste reposait centralement sur le travail reproductif effectué gratuitement par les femmes au sein du foyer et des communautés de vie comme le quartier. Or, dans le système capitaliste, le travail reproductif sert à reproduire la force de travail, sans laquelle aucune production ni aucun profit ne peuvent avoir lieu. L’appel à « donner un salaire au travail domestique », lancé par le Collectif féministe international créé à Padoue en 197212, visait à mettre ce travail en lumière et à récuser le discours de l’amour qui sert à le recouvrir. Si ce travail était rémunéré par l’État, le profit deviendrait impossible et le capitalisme s’effondrerait.
Nancy Fraser a récemment fait sienne cette perspective théorique dans une réflexion sur la « crise du care » où elle analyse les transformations historiques de l’organisation du travail de care dans le contexte capitaliste13. Selon elle, c’est la nécessité de pourvoir au travail reproductif sans menacer la possibilité du profit qui a conduit, pendant la phase du capitalisme industriel, à l’élaboration du discours des sphères séparées, assignant les hommes au travail productif rémunéré et les femmes au travail reproductif non rémunéré dans l’espace du foyer – une norme valable principalement pour les femmes blanches des classes moyennes et supérieures.
Le développement de l’État social au xxe siècle a permis aux femmes d’intégrer massivement le marché du travail et donné naissance à une nouvelle norme, le travail reproductif, reposant pour partie sur le travail gratuit des femmes au sein du foyer et pour partie sur les services publics. Cet équilibre relatif a cependant volé en éclats depuis les années 1980 : la destruction des services publics, associée à la baisse des salaires, a nourri la « crise du care », qui se traduit par la difficulté croissante, pour les familles de classe moyenne, de prendre soin de leurs membres. La thèse de Fraser est cependant que cette crise doit s’interpréter comme le signe d’une contradiction ou d’un « paradoxe socio-reproductif » structurellement inscrit dans l’ordre capitaliste, mais qui s’intensifie dans certaines périodes historiques.
En vertu de ce paradoxe, le capitalisme fragilise régulièrement le travail de reproduction sociale et menace ainsi sa propre condition de possibilité. Ces moments de crise ouvrent cependant l’opportunité de luttes nouvelles, dont l’enjeu est autant le renversement de la hiérarchie entre production et reproduction que le tracé de nouvelles frontières entre ces deux sphères d’activité. La crise actuelle peut ainsi conduire les travailleuses de la reproduction sociale à prendre conscience de leur pouvoir et à lutter collectivement pour la réappropriation de leur activité et de leur vie. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’appel à la grève féministe que relaient Fraser, Arruzza et Bhattacharya dans Féminisme pour les 99 %14.
Nadasen reconnaît que le travail de reproduction sociale constitue une condition de l’accumulation capitaliste. En revanche, elle ne partage pas l’optimisme des théoriciennes de la reproduction sociale. D’un point de vue historique, le capitalisme a régulièrement menacé les conditions de la reproduction sociale, ce qui ne l’a pas empêché de se transformer et de se développer. La crise que diagnostique Fraser est donc moins un point de rupture qu’un élément inhérent au développement capitaliste. D’autre part, et surtout, la reproduction sociale, entendue comme activité de production et de maintien des corps, n’est pas une simple condition d’existence du capitalisme et de sa perpétuation ; elle peut en effet être investie directement par la logique capitaliste et devenir source de profit.
L’usage dont les corps racisés sont l’objet depuis les débuts du développement capitaliste témoigne de la marchandisation de la vie en tant que puissance – puissance de créer et puissance de produire. Comme l’écrit Nadasen :
Tout au long de l’histoire états-unienne, les personnes noires et non blanches n’ont jamais vraiment eu l’opportunité de produire la vie autrement que pour le profit. Leurs capacités reproductives ont été utilisées pour produire la force de travail et simultanément comme une source de profit capitaliste.
Quant aux transformations contemporaines de l’économie du care, manifestes dans la marchandisation croissante des activités de soin, elles témoignent de la marchandisation de la vie dans sa vulnérabilité – en tant que vie marquée par le besoin et la dépendance. Dans le contexte actuel, en effet, ce sont les besoins de soin qui deviennent sources de profit. Si donc la reproduction sociale est en crise, cette crise constitue l’occasion de nouveaux profits pour la classe capitaliste. Un nombre croissant d’entreprises proposent désormais de répondre aux besoins des familles des classes moyennes et supérieures en matière de soin, mais aussi à ceux des familles pauvres, contraintes de recourir à l’endettement pour se loger, se soigner ou éduquer leurs enfants.
La crise du care signale bien une transformation du capitalisme, mais elle n’est en rien l’indice de son affaiblissement. Au contraire, elle nourrit son expansion vers de nouveaux secteurs d’activité et renforce du même coup les inégalités de genre, de classe et de race déjà existantes. L’économie du care contemporaine repose ainsi sur deux mouvements conjoints et complémentaires : à l’appauvrissement de la classe ouvrière, tout particulièrement de ses franges féminisées et racisées, dont les conditions d’emploi sont dégradées et les droits sociaux progressivement rognés, répond la floraison d’acteurs, le plus souvent privés, qui s’enrichissent en proposant des services autrefois assurés par les communautés ou les services publics (garde d’enfants et d’animaux domestiques, soutien scolaire, ménage, cuisine, repassage, soin aux personnes âgées et aux personnes handicapées, bricolage, jardinage…). Parallèlement, ont émergé des plateformes destinées à mettre en relation les travailleur·ses du care et leurs « client·es » – comme care.com aux États-Unis, qui génère des profits gigantesques.
Certaines des pages les plus intéressantes du livre sont dédiées à la manière dont l’État néolibéral intervient dans le développement de cette économie. Une intervention qui est loin de se limiter au définancement des services publics ou au financement des entreprises concernées par le biais d’exonérations fiscales. C’est principalement par le biais de partenariats public-privé que l’État soutient l’économie du care. Dans le cadre de ces dispositifs, dont Nadasen analyse plusieurs exemples dans les secteurs de la lutte contre la pauvreté et de l’aide sociale à l’enfance, l’argent public est détourné de sa finalité première et vient nourrir des acteurs privés au détriment des publics officiellement visés. Ce constat conduit l’autrice à récuser l’idée qu’une politique émancipatrice du care puisse aujourd’hui être portée par l’État, qui « a renoncé à son engagement présumé d’atteindre l’égalité et, de fait, avance à toute allure sur la route de l’exacerbation des inégalités ».
D’un point de vue politique, Nadasen considère que c’est aux organisations communautaires et aux mouvements sociaux qu’il revient de se saisir de la question de la reproduction sociale, en mettant en évidence les intérêts communs de plusieurs groupes à partir desquels repenser les contours du sujet révolutionnaire. Ces groupes, ce sont d’abord l’ensemble des travailleur·ses de la reproduction sociale, rémunérés ou non, précaires ou non, légaux ou non, nationaux ou non – dont les conditions d’emploi fortement dégradées rendent possible les profits des entrepreneurs du care, avec le soutien de l’État. Ce sont aussi les bénéficiaires de l’assistance sociale, dont les besoins fonctionnent désormais comme des sources de profit. Ce sont enfin les membres des classes populaires et des classes moyennes, dont la capacité à répondre à leurs besoins et à ceux de leurs proches, fortement fragilisée, repose aujourd’hui sur l’exploitation des travailleur·ses de la reproduction sociale.
L’horizon abolitionniste du care radical
La préconisation de Nadasen repose sur un constat : l’appropriation de la question de la reproduction sociale par les mouvements sociaux est déjà en cours. Et, plutôt que dans une illusoire contradiction du capitalisme néolibéral, c’est dans l’activisme passé et présent des militant·es du quotidien qu’elle nous invite à trouver des raisons d’espérer – dans leurs résistances à l’exploitation et à la marchandisation de la reproduction sociale, et dans les manières inédites qu’ils et elles ont inventé de prendre soin les un·es des autres et du monde, dans les interstices de l’économie du care et à distance de l’État. C’est sans doute dans la description attentive de ces résistances et de ces expérimentations que la démarche d’historienne de Nadasen est la plus précieuse. Elle lui permet de rendre justice à la combativité et à l’inventivité des travailleur·ses de la reproduction sociale et d’ancrer la réflexion normative dans des expériences historiques attestées, qui fonctionnent comme autant de « préfigurations » d’un avenir meilleur, ou comme les ferments de ce « nouveau monde » évoqué dans le sous-titre du dernier chapitre.
La question des résistances et de leurs modalités est au cœur du chapitre 4. Nadasen y offre une brève histoire de l’autre mouvement ouvrier américain, ce mouvement invisibilisé, porté non par les syndicats mais par les travailleuses de la reproduction sociale, rémunérées ou non, qui ne bénéficiaient pas des protections du droit du travail et qui ont lutté pour obtenir des conditions juridiques et financières leur permettant de vivre décemment de leur travail et de prendre soin de leur famille et d’elles-mêmes. Ces luttes, menées par des travailleuses domestiques, des mères célibataires, des aides ménagères, souvent mobilisées dans un premier temps sur la base de leur appartenance communautaire, Nadasen les analyse avec précision. Elles font émerger une figure de la travailleuse typique de l’époque néolibérale en raison de la précarité de son statut. Et, tout en modifiant la compréhension de la classe ouvrière, elles offrent des pistes pour repenser les alliances et renouveler les répertoires d’action collective à l’époque contemporaine. En lisant ces pages, on ne peut pas ne pas penser à la grève victorieuse menée, en France, par les femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles entre 2019 et 2021.
La question de l’avenir est au cœur du dernier chapitre, dont le titre, « But Some of Us are Brave », rend explicitement hommage à des autrices majeures de la pensée féministe noire15. Ce chapitre conclusif déploie la notion de care radical comme alternative à l’organisation capitaliste du care, soulignant qu’elle s’ancre dans les expériences menées de longue date au sein des mouvements antiracistes, féministes, trans et handi. Les membres de ces groupes marginalisés ont souvent été enrôlé·es dans l’économie du care en tant que travailleur·ses exploité·es, tout en étant exclu·es de cette même économie en tant que destinataires légitimes de care et exposé·es à des formes spécifiques de violence sociale. Pour cette raison, iels ont appris à prendre soin d’elleux-mêmes autrement et dessiné les contours d’un care « non hiérarchique, anticapitaliste et collectif », basé sur le refus de la distinction tranchée entre pourvoyeur·se et destinataire de care, et intégré dans un projet plus large de transformation sociale visant à affirmer l’égale valeur de toutes les vies.
Nadasen s’arrête sur les programmes de survie communautaires mis en place par le Black Panther Party en 1969 ou sur les actions moins connues menées par les Young Lords à la même époque16. Ce dernier mouvement, né à Chicago à la fin des années 1950, est d’abord un gang composé de jeunes portoricains qui cherchent à se défendre contre d’autres gangs dans le quartier pauvre de Lincoln Park. Il se transforme en 1969, quand l’un de ses membres, Cha Cha Jimenez, découvre l’action des Black Panthers lors d’un séjour en prison. À sa sortie, il s’engage dans le combat contre un projet de rénovation urbaine, articule les luttes contre la pauvreté et contre la domination coloniale à Porto Rico, et crée la Young Lords Organisation avec le soutien de membres des Black Panthers. Comme ces derniers en Californie, les Young Lords mettent en place un programme de petits-déjeuners gratuits et ouvrent une crèche. Leur initiative essaime à New York, où de jeunes portoricains créent, à l’été 69, une branche des Young Lords. Ils se font connaître en allant balayer les rues de East Harlem et brûler les poubelles que les services de la mairie ne ramassent pas, malgré la chaleur – une action restée connue sous le nom d’« offensive des poubelles ». Puis ils organisent des petits-déjeuners gratuits, des distributions de vêtements, des cours d’histoire et créent, avec des travailleurs portoricains du Metropolitan Hospital, le Health Revolutionary Union Movement. Celui-ci porte à la fois des revendications politiques révolutionnaires en matière de santé – gratuité des soins, contrôle populaire des établissements de santé, programmes d’éducation à la santé – et des actions concrètes, notamment de dépistage et de prévention des maladies produites par la pauvreté et le racisme, comme le saturnisme et l’anémie. La question du care, d’emblée constituée en question politique et ressaisie dans toutes ses dimensions, est ainsi au cœur de leur action. Comme ils l’écrivent dans leur programme :
Nous voulons une société socialiste. Nous voulons la libération, les vêtements, la nourriture gratuite, l’éducation, la santé, les transports, l’eau, le gaz, l’électricité et l’emploi pour tout le monde. Nous voulons une société où les besoins du peuple passent avant tout, et où nous apportons de l’aide et de la solidarité aux peuples du monde, pas l’oppression et le racisme.
L’action des Young Lords vise la transformation radicale des conditions quotidiennes d’existence. Elle repose à la fois sur des initiatives concrètes et des coups d’éclat médiatiques destinés à mettre la pression sur la municipalité de New York et les institutions politiques. Cet exemple de care radical, comme les autres mentionnés par Nadasen, pose ainsi deux questions : à quelles conditions ces expérimentations, dont la réussite dépend de leur enracinement dans des communautés locales, peuvent-elles prendre de l’ampleur et révolutionner la société de fond en comble ? Dans quel rapport avec les institutions existantes, qu’elles soient politiques, sociales ou économiques, ces expérimentations doivent-elles se placer ? Plus précisément, doivent-elles être conçues comme des alternatives aux institutions existantes, et se développer sans rapport avec elles, ou bien comme des leviers de leur transformation, auquel cas des formes d’alliance deviendraient envisageables, dont il faudrait préciser les conditions ?
Nadasen ne répond pas véritablement à ces deux questions. Comme on l’a vu, elle estime que l’État ne peut plus être utile à celles et ceux qui militent pour une transformation radicale de la société en général et de l’organisation du soin et de la reproduction sociale en particulier. On peut cependant s’interroger sur cette conclusion. Si elle permet de mettre en lumière l’importance d’autres formes d’engagement politique, portées par des acteur·ices du quotidien intervenant au plus près des besoins des gens et des communautés, elle présente deux problèmes : d’abord, elle peut avoir pour effet de limiter la puissance transformatrice des actions entreprises ; ensuite, il est possible qu’elle se fonde sur une vision de l’État et, plus largement, des institutions politiques existantes qui minimise leur hétérogénéité interne et les rapports de force qui s’y jouent. Or, tout cela peut servir de levier pour des alliances politiques.
Malheureusement, Nadasen n’envisage pas la possibilité de telles alliances ni la manière dont les expérimentations qu’elle décrit pourraient être étendues. Se référant au féminisme anticarcéral et abolitionniste d’Angela Davis17, elle soutient qu’il faut tenir ensemble deux exigences : s’engager dans des actions concrètes et immédiates pour répondre aux besoins et mener des actions de long terme au service d’un changement culturel et politique radical. « La conception abolitionniste du care requiert de prendre soin des gens ici et maintenant, et dans le même temps de travailler au développement de long terme d’une vision égalitaire et inclusive de l’éthique du care, et au démantèlement de l’économie du care orientée vers le profit. » Dans cette vision égalitaire et inclusive, les pratiques de care seraient déracialisées, dégenrées, équitablement réparties entre toutes et tous ; elles seraient ancrées dans une conception relationnelle des subjectivités et appréhendées comme une responsabilité collective.
Cela suppose de repenser l’organisation et la finalité du travail en général. Nadasen renoue ainsi avec des idées défendues dans le champ des éthiques du care par Joan Tronto ou le Care Collective18, qui soulignent le caractère central de la question de l’organisation du care pour tout projet de société démocratique. Mais la spécificité de son analyse, qui rejoint sur ce point celle de Fraser19, tient à la thèse selon laquelle l’instauration d’une société du care requiert l’abolition du capitalisme et celle des rapports de genre et de race dont il s’est historiquement nourri et sur lesquels il se développe aujourd’hui selon des modalités nouvelles. Si l’autrice conclut un peu vite « qu’il n’existe pas de carte pour nous guider », son livre a l’immense mérite de mettre ce point en évidence et de montrer que cet horizon est déjà inscrit dans le réel comme un de ses devenirs possibles.



