Revue des livres et des idées
Essai

L’évanescence d’Israël, ou les « juif·ves de gauche » contre la gauche (2)

Par Thierry Labica

12 mai 2026

Israël ne serait que la surface de projection d’un antisémitisme éternel. De cet État, de sa réalité et de son histoire, il ne saurait donc être question. Tel est le curieux discours tenu par les « juif·ves/sionistes de gauche ». Dans ce second volet, Thierry Labica montre que, si le fantasme n’est pas forcément du côté que l’on croit, ses effets sont bien réels, et ses conséquences politiques désastreuses.

Naufrage

Israël n’existe pas

Qu’en est-il à présent de l’argumentaire des « juif·ves de gauche » et des « sionistes de gauche » ? Quelle synthèse critique peut-on en proposer, au-delà des réfutations ponctuelles et des réponses défensives qu’impose le train incessant des procès en antisémitisme ?

En dépit de ses éventuelles nuances, leur discours repose sur une démarche invariante et paradoxale : la défense de l’État d’Israël nécessite tout un répertoire de manières de ne pas en parler. En résulte une discipline rigoureuse dont Eva Illouz fait l’aveu et donne l’illustration pratique. Elle dit ne vouloir « en aucun cas transformer l’analyse de la faillite d’une certaine gauche en un déni délibéré du rôle joué par Israël dans la négativité que la politique de son gouvernement peut susciter ». En d’autres termes, elle ne voudrait « en aucun cas » faire ce que font exactement les cinquante-cinq pages de son essai, dans un contournement un peu plus encore mis en exergue par la tentative d’en attribuer le tort à autrui, à savoir à cet « antisionisme qui n’a plus de rapport avec les actions concrètes de l’État d’Israël ou des politiques de son gouvernement1 ». De ces choses, en effet, Eva Illouz n’a à dire qu’en proportion inverse de ses appels répétés à un retour au concret de l’histoire, à l’empirie, à la « complexité » du « contexte ». C’est-à-dire rien.

Pour elle, la gauche contemporaine – « identitaire, éveillée [woke], décoloniale ou progressiste » – a trahi sa « haine ontologique » d’Israël en renonçant à participer à toute « communauté morale de la compassion » au lendemain du 7-Octobre2. L’explication de cette cruelle indifférence et de cette « haine vertueuse » – chargée de fantasmes en mal de « surface de projection » – serait à chercher du côté de l’influence de l’université américaine et de sa diffusion d’une pensée théorique affranchie de toute prise en compte des « contradictions, du chaos de l’histoire, du détail et de la complexité », « du contexte ». Convergent, pour produire ce dogmatisme sectaire, la pensée du pouvoir chez Foucault, la structure chez Althusser, l’orientalisme chez Said, l’analyse du changement climatique par Andreas Malm, l’anticolonialisme du dirigeant panafricaniste ghanéen Kwame Nkrumah, Chavez, Lula, le nazisme nationaliste et anti-impérialiste du Hamas, Oussama ben Laden, l’Iran, l’islam, les ONG internationales, des partis politiques, les Indigènes de la République, la France insoumise.

Ce bric-à-brac désespéré pourrait ressembler au transcrit d’un moment d’onirisme partagé entre Jean-Michel Blanquer et Caroline Fourest, assistés de l’occultiste compulsif Pierre-André Taguieff. Néanmoins, il prend utilement sens à travers une récurrence de motifs, un aveu involontaire et un non-dit fondateur.

La récurrence est celle de la disqualification de toute critique du colonialisme et de l’impérialisme, qu’Illouz associe même à l’islamisme et au nazisme3 . Pour elle, la persistance de la critique du colonial après les décolonisations doit être la preuve que ses adeptes vivent d’abstractions théoriques au service de la détestation d’Israël et du sionisme, soit des juif·ves.

L’aveu, quant à lui, se fait entendre dans l’accusation en miroir selon laquelle la gauche progressiste « haineuse » d’Israël a renoncé à toute considération contextuelle « complexe » (« projection fantasmatique » oblige). Ici, la démarche d’Illouz consiste à attribuer à ses adversaires cette défaillance qui précisément envahit et marque l’intégralité de son propre texte : le constat selon lequel, pour la « gauche progressiste », « la notion de contexte n’a plus lieu d’être4 » en est, en effet, la description la plus fidèle et la plus cinglante. La situation concrète à Gaza, dont tant ont pu suivre quasiment en direct les images et les témoignages épouvantables, n’y est pas mentionnée une seule fois ; les Palestinien·nes ne sont implicitement évoqué·es qu’au moment de réitérer l’argument sioniste ethno-archaïsant d’un Israël toujours déjà dans son bon droit : les juif·ves en Palestine ne sont-ils pas plus indigènes que les Arabes « puisque [leur] présence […] remonte à 3 000 ans5 » ? En cela, le propos d’Illouz offre un parfait exemple de cette insonorisation de la condition palestinienne quasi unanimement pratiquée par les défenseur·ses d’Israël en toute circonstance, extermination de masse comprise. Compassion, quand tu nous tiens !

C’est ici que l’on comprend le mieux la nécessité implicite qui anime le travail de déflexion et de dissolution historico-planétaire d’Eva Illouz : parler de tout, sauf de l’essentiel – entreprise d’occultation moralement et intellectuellement « complexe », il faut bien l’admettre. Nul besoin, donc, de parler de colonialisme, de l’histoire présente, récente et passée de l’expansionnisme continu israélien, ni du sionisme réellement existant. Toute cette réalité n’a plus aucune pertinence dès lors que le sionisme est réputé s’être substitué aux juif·ves en tant que « terrain propice à la projection fantasmatique6 ». En d’autres termes, pour Illouz, comme pour tous les protagonistes évoqués ici et bien d’autres encore, Israël n’existe pas.

Les crimes d’Israël, que n’importe qui peut constater chaque jour, se voient ainsi frappés d’irréalité, relégués au statut de purs fantasmes. La question de l’antisémitisme ne serait donc pas surdéterminée par la conjoncture d’une offensive génocidaire menée au nom des juives et des juifs de ce monde ; condamner Israël, et caractériser l’ampleur de ses crimes, serait toujours déjà s’en prendre à autre chose qui, en vérité, n’est pas et ne peut être Israël ; à travers « Israël », réduit à l’état de pur prétexte-abstraction, ce sont « les juif·ves » qui sont pris·es à partie et que l’on veut faire disparaître.  Ce contournement – cette déréalisation – confine à l’art7 et au détachement spirituel lorsque la défense de l’indéfendable, la justification de l’injustifiable, atteignent une limite au-delà de laquelle s’ouvre l’abysse de la dépravation morale.

Là où Eva Illouz procède à la dilution historico-planétaire du « contexte » qui lui est pourtant si cher, Delphine Horvilleur en propose la réduction narcissique à son propre tourment intérieur. Apprenant que l’écrivain israélien David Grossman avait reconnu, pendant l’été 2025, qu’un génocide était en cours à Gaza, elle a dit son désarroi devant « l’avalanche des mots » que venait de susciter la clairvoyance tardive de ce mentor. Auparavant en effet, seuls les « salopards » avaient fait usage du terme maudit, dans l’intention de salir et « délégitimer » Israël. Curieusement, Horvilleur n’avait pas encore pris la mesure de l’actualité ordinaire de l’intention génocidaire normale en Israël même, ni de l’entrain avec lequel nombre de figures politiques et médiatiques israéliennes s’étaient elles-mêmes chargées de cette entreprise de « délégitimation ». Par exemple, comment avait-elle pu passer à côté de ces posts publiés sur X par le producteur de télévision Elad Barashi en février 2025 ?

Je ne comprends pas ces gens ici en Israël qui ne veulent pas remplir Gaza de chambres à gaz, ou de wagons, et en finir avec cette histoire ! Il faut un Holocauste à Gaza […]. Hommes, femmes et enfants, par tous les moyens nécessaires, nous devons leur infliger une Shoah – oui, relisez ceci – H-O-L-O-C-A-U-S-T-E !

Les 2,6 millions de terroristes à Gaza méritent la mort !! Ils méritent la mort !! Ils méritent la mort !

À mon avis – des chambres à gaz, des wagons. Et d’autres méthodes cruelles de mises à mort pour ces nazis.

Sans peur, sans faiblesse – tout simplement broyer, éliminer, massacrer, aplatir, démanteler, écraser, briser. Sans conscience ni pitié – enfants et parents, femmes et filles – tous sont voués à une mort cruelle et terrible.

Exemples troublants, mais parmi tant d’autres. Horvilleur n’en n’était cependant pas à son coup d’essai. Ses Réflexions sur la question antisémite (Grasset, 2019) se livraient déjà à une attaque contre « l’extrême gauche » anti-impérialiste, anticoloniale, néo-féministe, antisioniste et donc antisémite. Elle prêtait à la gauche contemporaine des aspirations à une pureté « totalitaire » indiscernables des chimères des extrêmes droites nationalistes. Là encore, ces Réflexions contre la gauche « antisémite » s’assuraient tout le confort argumentaire d’une « analyse » procédant par simples allusions, dispensée de tout fait et de toute référence précise, pour se borner au simulacre d’un combat contre un adversaire imaginaire, anonyme et sur mesure. Mais à l’évidence, Horvilleur n’était en rien incommodée par la poutre dans son œil tandis qu’elle pourfendait ces préjugés et ces grossières « caricatures » pour lesquelles elle trahissait elle-même un penchant irrépressible.

Ce genre d’essai, en forme de triomphe auto-administré, dépourvu du moindre péril et de la moindre gloire, n’est pas le propre de Delphine Horvilleur ou d’Eva Illouz. Il s’agit d’un genre de circonstance pratiqué par d’autres (Deborah Lipstadt en 2019, Dave Reich en 2016, par exemple, dans le cadre de l’offensive générale anti-Corbyn8) et développé contre « la gauche progressiste », solidaire de la cause palestinienne, favorable au mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), et se référant au droit international. Cette littérature se caractérise par la monotonie avec laquelle s’y combinent et s’y déclinent certains modèles argumentaires antérieurs.

Le plus canonique d’entre eux est sans doute le « test des 3 D » énoncé en 2003 par l’homme politique israélien Natan Sharansky. Selon cet ex-dissident soviétique passé au Likoud et devenu une figure de premier plan en Israël, la distinction entre antisémitisme antisioniste et « critique légitime d’Israël » reposait sur trois critères : « la délégitimation, le double standard et la diabolisation ». L’efficacité de ce « test » peut être attribuée à trois facteurs principaux. Le premier est celui de l’autorité de son auteur, également président de l’exécutif de l’Agence juive pendant près de dix années, puis président de l’Institut d’étude de l’antisémitisme et des politiques mondiales (ISGAP) ; le second tient à son alliage de simplicité et d’approximation, qui autorise tous les usages ; le troisième concerne la conjoncture dans laquelle il est intervenu : le « test des trois D » avait qualité de slogan et d’arme politique dans un contexte marqué par la Conférence de Durban contre le racisme organisée par l’UNESCO durant l’été 20019. Israël et les États-Unis s’en étaient retirés avec fracas en signe de protestation, entre autres choses contre le projet de déclaration finale qui comportait la phrase suivante : « La Conférence mondiale constate avec une profonde inquiétude […] l’apparition de mouvements racistes et violents reposant sur le racisme, des modes de pensée discriminatoires, en particulier le mouvement sioniste fondé sur la supériorité raciale. »

Durban 2001 put dès lors acquérir le statut d’épisode – et de traumatisme – de référence. Désormais, la convergence entre solidarité palestinienne, revendications progressistes antiracistes, antisionisme et « islamisme », dessinait les contours d’une « gauche antisémite ». Deux ans plus tard, le « test » de Sharansky scellait cette association fatale, érigeant ainsi un premier dôme d’impunité pour Israël à l’âge du néo-conservatisme débarrassé de ses dernières apparences sociales-démocrates. Les armes de la lutte contre la gauche au sein de la gauche, dans la langue de la gauche, étaient maintenant prêtes à l’emploi.

Le propos étudié ici se situe dans cet héritage direct, consolidé par les analyses et les propositions stratégiques qui, un peu plus tard, ont émané du Reut Institute ou de publications du ministère israélien des Affaires stratégiques et de la Diplomatie publique, destinées à la lutte contre la « délégitimation » d’Israël10. La définition de l’antisémitisme par l’IHRA, adoptée sous forme de « résolution » par le Parlement français fin 2019, et le projet de loi Yadan, début 2026, s’inscrivent dans ce même sillage.

Fantasmes

Ce qui suit relève donc de cette trame historique et n’échappe pas à son présupposé central : Israël n’est pas et ne peut pas être le problème. Étudions plus avant cette évanescence et la logique centrifuge qu’elle commande.

Des motifs ayant déjà cours bien avant octobre 2023 prennent un relief particulier dans les interventions plus récentes. Au premier chef, il y a l’idée selon laquelle le prétexte-abstraction « Israël » – et donc, en vérité, « les juif·ves » – n’existent que comme « surface de projection » pour tout un répertoire de « fantasmes ». Cette activité « fantasmatique », présumée dépourvue de référent empirique, est attribuée d’emblée et d’office au mouvement de solidarité avec la Palestine pris dans sa globalité. Celui-ci n’aurait pas cessé de trahir ses penchants « romantiques », « simplistes », « fétichistes », travers aggravés, selon Jonas Pardo, par une « vision du monde apocalyptique », prise dans l’orbite d’un imaginaire obsessif du « choc des civilisations » (deux expressions dont il y aurait beaucoup à dire mais dont on ne retient ici que les deux principales implications : l’imputation d’un dérèglement psychologique versant dans un fanatisme de nature religieuse, et la dilution de la situation israélo-palestinienne dans l’espace mondial, vidée de ses coordonnées politiques singulières).

À l’occasion, et sur un registre corrélatif de cette fièvre chiliastique, ou millénariste, certains n’ont pas craint de prétendre que l’émoi suscité par le sort horrible des enfants gazaouis aurait plus à voir avec l’accusation de crime rituel de l’antijudaïsme médiéval qu’avec la réalité du massacre en cours11. Si la communication israélienne ou pro-israélienne n’a pas hésité à brandir ce « trope », on notera également que, sur l’heure et demie que totalisent les deux entretiens de Jonas Pardo pour La Midinale, la situation à Gaza n’est évoquée qu’au prisme du « crime rituel ». Le massacre en cours ne serait donc que la « surface de projection » des « fantasmes » antisémites archaïques de celles et ceux qui s’en alarment. Là encore, la spécialiste des émotions Eva Illouz n’a pas trouvé matière à déploration savante : pour elle comme pour Pardo, c’est « l’inconscient culturel » des participant·es des manifestations qui est en cause. Révéler le vieil imaginaire antisémite censé l’imprégner est alors la seule urgence qui vaille.

De façon tout aussi unanime et récurrente, pour les « juif·ves de gauche » ou les « sionistes de gauche », ces emballements irrationnels se nourrissent tous d’un même mal : « l’ignorance », le déficit chronique de « complexité ». D’où, bien entendu, la nécessité de « former » et de porter la lumière parmi les ténèbres dans lesquelles errent toutes celles et ceux que les images et les témoignages du carnage en Palestine aveuglent à leur propres desseins « haineux ». Sur ce registre de la dénonciation de l’obscurantisme, Raphaël Zagury-Orly accède à une forme d’excellence. À propos des signataires d’une pétition internationale émanant du monde des arts, parue dès octobre 2023, le philosophe affirme : « Leur culture historique de la région frôle la nullité. […] [Leur] culture politique est d’une indigence inégalée. Leur culture théologique est risible. Leur rapport à l’Orient arabe ou juif est fabriqué de fantasmes et de sentiment de culpabilité à géométrie variable. Leur conscience politique est purement rhétorique et se résume à un post-colonialisme désespérément simpliste. Leur sensibilité à l’égard de la question juive est tout simplement inexistante12. »

Quel savoir, quelle érudition, et quelle « complexité » mobiliser contre cette « nullité », ces atavismes médiévaux, ces égarements irrationnels ? Pour certain·es, l’origine de l’hostilité à Israël et au sionisme n’est pas à chercher du côté de l’occupation et de l’enfermement, des invasions du Liban, des effroyables massacres de Sabra et Chatila de septembre 1982, de la répression des deux intifadas, de la construction du mur autour de la Cisjordanie, des quatre guerres israéliennes entre 2006 (Liban) et 2014 (Gaza) ; ni du côté de la répression sanglante des marches du retour à Gaza à partir de mars 2018, des expulsions du quartier de Sheikh Jarrah au nord de Jérusalem en mai 2021, des bombardements sur Gaza au printemps 2021, en août 2022, en mai 2023, des assassinats par centaines en période « calme », des attaques systématiques de la part de colons et de militaires en Cisjordanie, du règne de terreur raciste et de torture. Non, pour Julien Chanet, le rejet d’Israël est avant tout un héritage de la politique de l’Union soviétique poststalinienne et du vote de la résolution 3379 à l’Assemblée générale de l’ONU en 1975, qui « considère que le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale13 ».

Jonas Pardo avait déjà défendu cette thèse, expliquant que la caractérisation du sionisme comme « projet colonial occidental » émanait non pas des faits constatés eux-mêmes, mais des théories du sionisme élaborées par « la Russie d’après Staline » et qui « ont ensuite essaimé dans les mouvements anti-impérialistes, par l’intermédiaire des pays alignés sur le bloc communiste14. » Là encore, d’Israël, il ne saurait être question. Évitement réitéré dans le propos liminaire de Pardo lors d’une session du colloque intitulé « L’antisémitisme aujourd’hui en France », organisé au campus Condorcet en janvier 2025 : « les gauches s'éloignent du sionisme à partir de la guerre des Six Jours ». À la suite d’une ellipse en forme de trou noir historique, Pardo affirme que le sionisme tel que redéfini par Soral et Dieudonné « s'est transmis à gauche dans une trajectoire qui reste encore à préciser ». Ces précisions, nous les attendons encore, mais reste ici l’évidence d’un antisémitisme de gauche.

Pour ne pas parler d’Israël, on emprunte d’autres voies encore. La plus fréquentée, la plus autoroutière peut-être, passe par le présupposé d’une hostilité arabe congénitale. Naturellement, quelque quatre-vingts années d’état de guerre, de colonisation, de populations déplacées et de camps de réfugiés, de soutien euro-américain indéfectible à Israël comme aux pires tyrannies régionales n’ont aucune espèce de pertinence. Là encore, le problème est ailleurs, et formulé à l’occasion dans des versions « de gauche » de l’idée néo-conservatrice d’« âme arabe ». Le site du RAAR propose une analyse de ce type, rédigée par le militant belge Fouad Benyekhlef, adepte strict de la « surface de projection ». Selon lui, dans ce contexte musulman, « [l]e sionisme devient un mot-écran. Un mot mobilisé, mais vidé de sa substance, pour mieux recueillir tout ce qu’on cherche à y déverser. Et ceux qui s’enivrent d’antisionisme n’y cherchent que rarement Israël : ils s’y cherchent eux-mêmes. L’antisionisme devient le théâtre d’une quête identitaire, souvent recentrée sur soi. Plutôt qu’affronter la réalité dans toutes ses dimensions, certains préfèrent la nier. »

L’analyse développe l’idée d’un « inconscient musulman » alimenté par la frustration et l’envie revanchistes qu’aurait entraînées une inversion historique des places : « L’ascension d’Israël, sa puissance technologique et économique, mais aussi l’émancipation que symbolise le projet sioniste, viennent heurter un imaginaire marqué par des siècles de domination islamique. Ce retournement agit comme un miroir blessant : ce n’est donc pas seulement l’existence d’Israël qui dérange, mais avant tout l’inversion de places. »

Tout dédié à ses spéculations psychologistes, l’auteur, dans une sorte d’expérience de désertification intellectuelle minutieuse, n’a pas daigné s’abaisser à proposer le moindre élément factuel, la moindre référence empirique ni la moindre citation du moindre auteur. Il faut apprendre ici à nager parmi les derniers détritus « experts » d’un orientalisme pentagonal remontant aux profilages de la mentalité persane à l’époque du renversement de Mohammad Mossadegh, en 1953, et encore mis au service des dévastations néo-impérialistes du Moyen-Orient en ce début du xxie siècle. En cela, on peut dire qu’à sa manière, le RAAR innove, « à gauche », en matière d’antiracisme raciste. Voyons toutefois le bon côté des choses : le « sionisme de gauche » méthodologique a peut-être trouvé son maître. J’émets, en tous cas, cette proposition constructive.

Reste enfin un autre motif de ce « déni délibéré du rôle joué par Israël » dont Eva Illouz ne veut « en aucun cas » prendre la responsabilité : la Palestine, comme question nationale, n’existe pas non plus. L’affaire a de nombreux et célèbres précédents, certes. L’écho qu’elle peut trouver de nos jours « à gauche » n’en est pas moins remarquable, comme lorsqu’un appel publié sur le site de Left Renewal explique que « le processus de formation d’Israël comme foyer national juif impliquait une colonisation de peuplement ayant entraîné le déplacement de nombreux habitants initialement présents, au prix de crimes de guerre et d’expulsions » (mes italiques). Point de réalité sociale, économique, historique, culturelle et politique palestinienne, donc, mais « de nombreux habitants initialement présents », soit un problème relevant plutôt de la géographie physique, quelque part entre faune et flore. En outre, les auteur·ices de ce texte nous expliquent, comme Illouz15, que la dépossession et l’expulsion violentes desdits habitants n’étaient pas différentes d’autres processus de constitution étatique. Le sionisme n’aurait fait qu’écarter la non-société d’un non-peuple, chose d’autant moins répréhensible que ce genre de nettoyage ne serait que de routine dans l’histoire des États. La critique du sionisme faisant grief à Israël de ce qu’elle ne reproche pas à d’autres États, elle se révèle « illégitime » et intrinsèquement antisémite. En prétendant dénoncer un deux poids, deux mesures (double standard) en défaveur d’Israël, le texte de Left Renewal n’est pas sans rappeler le modèle historique du « test des 3 D » de Sharansky, arme de guerre contre toutes les critiques d’Israël – toujours recevables, toujours « légitimes », à la seule condition qu’on ne les formule jamais.

Cette négation ancienne (et, pour Israël, fondatrice) du fait national et de la question nationale palestiniennes a par ailleurs sa version plus bruyante : « HAMAS ! » dont tout peut être dit, sans limite ni restriction. « Proxy iranien » ; partie de la « nébuleuse » d’un « terrorisme islamiste » s’étirant des Philippines au Mali, et donc corps étranger oppresseur des Palestinien·nes elleux-mêmes ; « nazi » voleur de l’aide alimentaire ; décapiteur de bébés ; utilisateur de boucliers humains ; animé par « la cruauté la plus pure » dans sa « guerre à l’Occident » ; au pouvoir à Gaza à la suite d’un coup de force, etc., etc.

En la matière, les interventions d’Illouz ont été, pour ainsi dire, emblématiques. Chacune de ses références à cette organisation palestinienne – protagoniste-clé de la situation, quoi qu’on en pense –, s’avère propre à induire en erreur. Pour n’en prendre qu’un exemple, cette chercheuse de renom écrit dans sa réplique à Didier Fassin : « La charte modifiée de 2017 stipule que le Hamas mènera “le djihad contre Israël jusqu’à sa destruction”16. » Une seule phrase, plusieurs problèmes : Illouz ne propose aucun lien vers les versions, pourtant disponibles en ligne, de la déclaration des principes et objectifs généraux de 2017 ; elle ne distingue pas la charte de 1988 et celle de 2017, qui présentent pourtant des différences manifestes et profondes (la première contient des formulations notoirement antisémites, la dernière reconnaît Israël dans les frontières de 1967) ; mais, bien plus gravement encore, elle invente de toutes pièces une citation, la formule citée n’apparaissant nulle part dans la charte.

« HAMAS ! » est ainsi le nom d’une dérogation spéciale autorisant le plus strict dédain des faits et de l’importante littérature sérieuse qui leur est dédiée (de Sarah Roy à Leila Seurat, en passant par Jerome Slater, Tareq Baconi, Somdeep Sen, Avi Shlaim, Daoud Abdullah, Denis Sieffert et, bien sûr, Khaled Hroub). Le but de cette opération se conçoit aisément : faire de cette organisation un ogre légendaire, l’incarnation de l’Orient barbare et cruel, c’est abolir toute limite juridique et rhétorique en préalable au génocide, qui devient alors « juste ».

L’autre plan de vérité

Le 7-Octobre a exacerbé une lutte déjà ancienne pour le contexte. Dans quelle trame causale inscrire l’événement ? Pour les « juif·ves/sionistes de gauche », indistinctement de la quasi-intégralité du commentariat pro-Israël, la réponse était simple : aucune. Raphaël Zagury-Orly, par exemple, ne cachait pas son exaspération : pour les propalestinien·nes, « [i]l s’agit donc d’une simple “attaque”, qu’il faudrait encore et toujours contextualiser17. » L’événement paraissait exiger l’enjambement de quatre-vingts ans d’histoire pour être directement logé dans l’abysse du nazisme d’où il est présumé avoir surgi. Cette abolition du « contexte » a pu à l’occasion être revendiquée. Le 17 novembre 2024, la directrice de l’antenne française de l’American Jewish Committee (AJC France), Anne-Sophie Sebban-Bécache, expliquait sur France Culture que « cette question du contexte, c’est le poison à chaque fois qui fait qu’on n’est pas capable dans nos sociétés de bien identifier l’antisémitisme quand il se développe. […] Pour que les Français se rendent compte de ce qui se passe, il faut faire sauter ce verrou du contexte et faire bien comprendre [que] ce à quoi on fait face, c’est la haine des juifs. »

L’arrachement à la terre ferme est donc le préalable à la bonne compréhension du problème de l’antisémitisme « d’où qu’il vienne ». Il s’accompagne de deux diversions désormais familières, l’une concession, l’autre alibi. La dénonciation de Benjamin Netanyahou est devenue de rigueur : de ce personnage, il est possible et souhaitable de concéder le caractère calamiteux, preuve qu’il est « possible de critiquer Israël ». Si l’on oublie que, depuis trente ans, il est consubstantiel au pouvoir israélien et incarne le projet sioniste historique, on peut le voir comme un regrettable accident politique menaçant l’état d’apesanteur dans lequel doit être maintenue « la seule démocratie au Moyen-Orient », son « armée la plus morale au monde » et la « pureté de ses armes ».  

Quant à l’alibi, c’est celui du démantèlement des colonies de Gaza en 2005. Objet d’invocations rituelles, marquées de toute la commisération qui convient, l’épisode est érigé en manifestation ultime de la générosité sacrificielle israélienne, aussitôt trahie par le Hamas majoritaire dans l’enclave : « Israël a voulu donner de l’espace aux Gazaouis », écrit Zagury-Orly. Pour Illouz, Israël a remis l’enclave « aux Palestiniens clefs en main18 ». Ce sentimentalisme éploré se réconcilie pourtant mal avec les mots de Dov Weisglass, conseiller du Premier ministre israélien à l’époque, pour qui « la signification de notre plan de désengagement est le gel du processus de paix. Cela fournit le formol nécessaire pour qu'il n'y ait pas de processus politique avec les Palestiniens. » Citation célèbre19, qui aura échappé aux érudits autodésignés de cette histoire. Il demeure que l’expression « clefs en main » est avisée si l’on veut bien préciser la clé de quoi dans la main de qui : clé dans la main du pouvoir israélien pour l’encagement inhumain et pérenne de Gaza (après l’emmurement, commencé en 2002, d’une Cisjordanie vouée à l’intensification du processus de colonisation, planifiée, annoncée et encouragée par la reconnaissance américaine, en avril 2004, des colonies illégales existantes).

Abandon du contexte, donc, mais pour quelle autre destination ? Il n’est en effet pas simplement ou pas seulement question d’organiser l’oubli de l’oppression coloniale systémique de la Palestine, entre Israël-fantasme, évanescence responsable de presque rien, et Palestiniens nazifiés et dissous dans les « enjeux régionaux »20. Il s’agit avant tout de rejoindre un autre plan de vérité.

Face à l’ignorance, à la « nullité risible » d’expressions de solidarité antisémites par nature et prisonnières de leurs propres dénis, les « juif·ves/sionistes de gauche » revendiquent l’érudition requise par les mystères de la « complexité ». D’où l’invocation récurrente d’un ésotérisme inaccessible aux multitudes et dont il semble permis de s’autoriser en toute circonstance, au point de succomber à une sorte de cuistrerie. Tel formateur propose donc d’éclairer enfin la gauche syndicale, associative, politique, des administrations, des présidences d’université ; tel autre savant s’en va percer les secrets de l’« inconscient musulman » ; telle autre décrypte les origines théorico-historico-politico-mondiales de la crise du ressort compassionnel. C’est au philosophe Zagury-Orly qu’il faut reconnaître une maîtrise insurpassée de ce registre, « [lui] qui – pour le coup – [a] une vraie culture historique, qui [a] peut-être tout lu (de part et d’autre) sur la question21 ».

L’érudition secrète des « juif·ves/sionistes de gauche » concerne un autre plan de vérité formé par l’assemblage de quatre composantes bien connues. La première relève de cette autre histoire : le sionisme et Israël sont l’incarnation d’un projet d’émancipation nationale anticoloniale, et non une entreprise coloniale raciste conçue dans le cadre d’une stratégie impériale britannique et protestante. Dès lors, la nature même d’Israël ne peut correspondre à ce dont on l’accuse : ses multiples accaparements et dépossessions des Palestinien·nes (mais aussi des Libanais·es et des Syrien·nes depuis la fin du mandat français), son racisme congénital, son grand récit exceptionnaliste et civilisateur. Dans la perspective d’une « émancipation nationale » (au prix d’omissions et de réécritures massives), il doit être alors question, au contraire, de libération et de réappropriation légitime. D’où les guerres toujours déjà justes de l’État fort contre une société indigène historique, recodée, au mieux, en non-peuple, au pire, en occupante arabe illégitime et hostile.

Il paraît utile de s’arrêter brièvement sur ce point. Ses thèmes sont certes familiers mais paraissent encore requérir une articulation plus explicite qu’on ne le présume généralement. Disons ceci : on se défend, entièrement à raison, d’accepter la confusion entre sionisme et judéité-judaïsme. Reste qu’il faut nommer le ressort de cet amalgame présenté comme unité. Il est irrecevable si le sionisme est (ce qu’il est) un projet colonial, indissociable des idéologies et entreprises coloniales de la fin du xixe siècle au Moyen-Orient. En revanche, cet amalgame devient unité si le sionisme est conçu comme projet d’émancipation nationale, partageant de fait une communauté d’âme et d’expérience avec les luttes anticolonialistes. Inutile de répéter que le sionisme est une idéologie et un projet politique modernes qui ne peuvent être confondus avec le judaïsme tant que n’est pas explicitée et réglée la question du récit qui constitue le sionisme en aboutissement de quatre mille ans d’histoire juive, plutôt que comme déclinaison coloniale particulière d’un hégémonisme impérial.

La deuxième composante, archéo-religieuse, concerne le titre de propriété biblique que l’entreprise moderne de « libération nationale » entend également faire valoir. Il faut rappeler ici ce que le sionisme doit à la tradition non pas juive, mais protestante. Comme le souligne Yakov Rabkin, le danger de l’instrumentalisation de « la religion au profit des intérêts politiques et économiques du pouvoir […] réapparaît [dans le cas du judaïsme] avec l’essor du sionisme à la fin du xixe siècle, qui constitue à son tour, un emprunt à sa forme protestante inspirée par la lecture littérale de la Bible que, par ailleurs, le judaïsme rabbinique proscrit catégoriquement22 ». À cette composante religieuse est associée une troisième, relative à la dimension archéo-ethnographique de l’antériorité présumée d’un peuple spolié de sa terre et de son bon droit par des arrivants ultérieurs. On a vu quel genre d’usage discret, mais clair, pouvait en être fait par une représentante de la « gauche » académique et non « progressiste ».

Reste la quatrième composante, sans doute la plus importante, à savoir, la version alarmiste-éternaliste de l’antisémitisme inhérente à cette archéo-modernité : « les juif·ves » – rapporté·es à l’incarnation étatique sioniste – vivent sous une « menace existentielle » omniprésente et de tout temps ; cette menace – dans l’héritage de Theodor Herzl – existera toujours (malgré l’État d’Israël dont l’existence même était pourtant censée contribuer à y mettre un terme). D’où un discours de l’éternelle « résurgence » d’un mal immuable, du « virus », toujours déjà là, en attente d’être réveillé et « désinhibé », et dont le corollaire pratique est le culte sioniste de la force face aux « menaces existentielles ».

Les réalités de l’histoire, de la conjoncture, le contexte et la politique, peuvent désormais refluer vers leur statut de prétextes, simples déclencheurs contingents de ce texte-maître invariant et millénaire, porteur de l’ordre de vérité ésotérique plus profond dont peuvent alors s’autoriser toutes les imputations de « déni », d’aveuglement devant les pulsions éradicatrices. L’assurance de cette antériorité menaçante invite toutes les surinterprétations et toutes les anticipations du pire. On ne parle pas ici, bien entendu, de ce qui peut incontestablement donner à entendre l’écho des traumatismes juifs les plus extrêmes et irréparables. Il est plutôt question de l’éventualité du rien ou du « presque » rien valant pour preuve d’un mal sous-jacent et d’autant plus avéré qu’il demeure irréalisé.

L’imminence perpétuelle du désastre inspire tout un registre hyperbolique qui n’a cessé de s’illustrer, notamment en réponse à l’impopularité croissante d’Israël depuis le milieu des années 1970. L’écrivain Alain Finkielkraut en a fourni un exemple notoire en évoquant 2002 comme « une année de cristal à bas bruit ». Il a été toutefois durement concurrencé, notamment par Benoît Rayski, qui, en 2019, jugeait Jean-Luc Mélenchon coupable d’avoir « rafraîchi » les Protocoles des Sages de Sion pour les « remettre au goût du jour » (Atlantico, 15 décembre 2019). Ou peut-être préférera-t-on le commentaire fait par la présentatrice de CNN Dana Bash, à propos des étudiant·es mobilisé·es en Californie : « Encore une fois, ce que vous venez de voir se passe en 2024, à Los Angeles, rappelant les années 1930 en Europe. Je ne parle pas à la légère. La peur chez les juif·ves de ce pays est palpable en ce moment. » Par bonheur, les JJR ne sont en rien disposé·es à abandonner à d’autres ce terrain de l’incontinence larmoyante : « En fin de compte on attend de nous, juifves, que nous cessions d’exister en tant que tels à gauche, comme dans l’ensemble de la société23. »

Des « paroles que nous n’aurons pas prononcées »           

Mieux encore, sur cet autre plan de vérité, il est possible d’inventer de toutes pièces des propos qui n’ont pas été tenus, mais n’en sont pas moins « vrais », parce que conformes aux exigences de validation du pessimisme ontologique au fondement de la raison d’État sioniste. Écoutons Golem : « lorsqu’une banderole est déployée devant la Sorbonne Nouvelle avec le slogan “Sionistes, hors de nos facs”, il est évident pour les étudiants juifs que ce sont eux qu’on vise » ; « faire de la destruction d’Israël une priorité absolue affaiblit tous les combats de la gauche » ; « “La Palestine nous libère” revient finalement à dire “Les Juifs nous asservissent” » ; « il n’est plus rare sur les campus d’entendre des étudiants expliquer que “Hitler aurait dû finir le boulot pour éviter le génocide des Palestiniens” » ; « Aujourd'hui, on pourrait dire que l’antisémitisme à gauche prend la forme de “l’anticolonialisme des imbéciles” et consiste à rendre les Juifs collectivement responsables des crimes du gouvernement israélien et à légitimer ainsi, consciemment ou inconsciemment, les crimes antisémites envers les Juifs » (mes italiques).

Comme on peut s’y attendre, ce prêt généreux d’intentions et de propos jamais tenus n’a plus de raison de s’interdire les fabrications mensongères, directes ou par omissions. On incrimine Houria Bouteldja pour la phrase « Merah, c’est moi24 » sans en expliquer le sens pourtant simple (Bouteldja faisant référence à une communauté d’origines sociales) et en se dispensant de préciser que, dans ce même texte, l’autrice écrit « Merah, ça n’est pas moi » et qualifie l’assassin de « monstre ». De la même façon, contrairement à ce que prétendent Golem ou Pardo, Andreas Malm, penseur de l’écologie anticapitaliste, n’a jamais dit que « la destruction d’Israël pourrait sauver l’humanité mais aussi la planète », ni que, « pour sauver la terre du réchauffement climatique, il faut détruire Israël25 ».

On pourrait encore signaler la présence sur le site du RAAR du texte de procès en antisémitisme fait au dirigeant de gauche travailliste Jeremy Corbyn (« menace existentielle »), en pure conformité avec la campagne de diffamation gigantesque dirigée contre lui et dans l’ignorance totale de toutes les preuves de l’inanité de ces accusations, ou encore le communiqué du 9 novembre 2024 (toujours en ligne en 2026) validant le récit grossièrement mensonger des « agressions commises à Amsterdam contre les supporters israéliens » en marge de la rencontre entre l’Ajax et le Maccabi Tel-Aviv, récit discrédité dès le lendemain des événements, ou encore son communiqué du 30 janvier 2025 qui « condamne » Rony Brauman et l’accuse de propager des « horreurs » en participant (avec l’UJFP et Tsedek !) au « projet politique » de négation de la spécificité de la Shoah. Dans son empressement inepte, Golem va jusqu’à s’émouvoir de rumeurs concernant un projet Israel Global, rumeurs qui signaleraient une paranoïa anti-israélienne, et donc antisémite, généralisée : « Comment ne pas y voir une énième variation des Protocoles des Sages de Sion et du complot juif international qui asservirait les peuples26 ». Mais... il se trouve qu’Israel Global est le nom d’une campagne officielle dédiée au rayonnement d’Israël dans le monde. Ces surenchères et emballements interprétatifs ont leur précédent théorique, pour ainsi dire. Il y a plus de vingt ans, le chercheur Pierre-André Taguieff a proposé sa « schématisation » du modèle-type du discours antisémite tapi dans la critique d’Israël, en expliquant que, bien qu’elle « ne se réalise pas telle quelle dans les discours ordinaires27 », elle n’en est pas moins vraie.

Les expressions de colère et de condamnation, pourtant parfaitement prévisibles en temps de guerre et de famine génocidaires, exacerbées par l’impunité totale d’Israël, ne révéleraient donc rien d’autre, on l’a vu, qu’un complexe subliminal de passions archaïques « éradicatrices », comme autant de signes avant-coureurs de l’anéantissement prochain. Concernant cette attitude, Idith Zertal rappelle l’avertissement salutaire formulé par Arendt dans son « Réexamen du sionisme » (1944) : la conviction d’une invariance de la haine universelle des juifs, consciente ou inconsciente, et inévitable, « reflétait paradoxalement une forme d’adoption par les juifs de […] la vision antisémite de leur peuple. Une telle attitude, expliquait [Arendt], engendrait aussi une certaine forme de cynisme et de nihilisme politique qui, par définition, dévaluait le présent au profit d’un futur mythique et archétypal, éliminait la possibilité de rechercher et de formuler des solutions politiques aux problèmes historiques et, par conséquent, encourageait l’irresponsabilité politique28. »

C’est au poète Mahmoud Darwich que l’on doit le diagnostic probablement le plus clair et économe de ce cynisme et de cette irresponsabilité, dans le contexte israélo-palestinien. Face à l’hystérie déclenchée en Israël par son poème, « Passant parmi les paroles passagères », publié en 1988, dans les premiers mois de la première intifada, Darwich observa ceci : « On nous somme […] de rassurer les Israéliens en nous présentant comme des bêtes féroces qui veulent, au minimum, les rejeter à la mer. On nous somme de corroborer l’image qu’ils ont tracée de nous, afin que les paroles que nous n’aurons pas prononcées soient plus féroces et plus barbares que l’acte qu’ils ont commis. Qui de nous a donc rejeté l’autre, à la mer ou au désert ? Tout cela à cause des paroles que nous n’aurons pas prononcées mais qu’ils auraient bien voulu nous entendre dire. De la sorte, ce qu’ils auraient voulu nous entendre dire devient du vraiment dit, devient un acte consommé. Cela permettra d’assurer les éléments de la cohésion quand ils affirmeront : “Le monde entier est contre nous29.” »

Pour conclure

Le motif de la « résurgence de l’antisémitisme » et de sa sous-estimation a lui-même une histoire, et l’on a d’ailleurs quelque raison d’y voir la modalité privilégiée de l’actualité de l’antisémitisme et de ses « dénis » depuis sa disqualification dans l’espace public après la Seconde Guerre mondiale. En cela, notre situation présente un parallélisme certain avec celle du milieu des années 2000 : les accusations d’« abandon », de « désertion » et de « complicité » face à l’antisémitisme utilisées contre la gauche de nos jours étaient avant tout dirigées, il y a vingt ans, contre la presse et les médias (l’AFP elle-même étant accusée d’être « pro-arabe » et « judéophobe »), ce en dépit des très nombreuses preuves du contraire, méticuleusement documentées par Guillaume Weill-Raynal. La persécution du correspondant de France 2 à Jérusalem, Charles Enderlin, pour son reportage sur la mort du jeune Mohammed al-Durah sous les balles israéliennes, fut bien à l’image de ce contexte30. À cette même époque avait commencé à se répandre en France la thématique du « nouvel antisémitisme ».

De grandes différences séparent toutefois ces deux conjonctures. Vingt ans plus tard, le porte-parole de l’armée israélienne, Olivier Rafowicz, a pu librement et sans filtre propager son expertise militaire sur des chaînes françaises tandis que son armée assassinait par centaines des journalistes palestinien·nes que le philosophe Raphaël Enthoven – homme de la situation à sa manière – s’est ensuite chargé d’ensevelir collectivement sous des tombereaux de détritus négationnistes. À quelques rares détails près, cet aspect du problème était donc réglé, pour ainsi dire. Mais, par une dissociation radicale de la médiatisation, cette inflation des mensonges propagandistes a pour contrepoint le déferlement des images et témoignages du premier génocide filmé en direct, par ses victimes elles-mêmes (ainsi que par une partie des forces militaires qui l’ont perpétré). Or, on ne s’attaque pas aux réseaux sociaux, ou à al-Jazeera, au milieu des années 2020 comme on pouvait s’en prendre à l’AFP vingt ans plus tôt.

Le champ médiatique grand public s’est empressé de réparer l’offense qu’il n’avait pas commise à l’époque. Les accusations d’« abandon » de la question de l’antisémitisme se sont déplacées sur « la gauche » solidaire de la cause palestinienne et soucieuse de la préservation des règles et principes du droit international. La nécessité de s’attaquer au mouvement de solidarité, à la gauche et, plus encore, à toute la dynamique de politisation par la question palestinienne, en aura pris une urgence conjoncturelle nouvelle. La bataille (pour « former », fractionner et « rattraper » ou bannir, disqualifier et remplacer la composante juive antisioniste) est menée à partir de tout l’éventail des positions politiques, du soutien réactionnaire inconditionnel à Israël jusqu’à une gauche « juive » s’identifiant comme « radicale », « antiraciste », voire « révolutionnaire », mais restant convenablement silencieuse sur nombre de sujets à propos desquels son intervention était attendue : définition de l’antisémitisme par l’IHRA, criminalisation de BDS, négationnisme éditorial, extrême droite – problème bien moins urgent que l’UJFP, semble-t-il –, annulation d’un colloque sur la Palestine au Collège de France, poursuites pour terrorisme engagées contre Palestine Action en Grande-Bretagne… rien sur tout cela. En revanche, elle n’a pas manqué d’apporter sa caution à l’offensive contre la rapporteure spéciale de l’ONU, Francesca Albanese, à l’attaque gouvernementale contre l’université, au cessez-le-feu version Trump.

Par conséquent, les forces politiques, idéologiques, militaires à l’œuvre dans la catastrophe en cours, et la trajectoire historique qu’elles poursuivent, ne sont pas et ne doivent pas être le sujet. Le contexte n’est que le prétexte d’« obsessions » ataviques et de « fétichismes » « haineux » ; le présent historique et politique n’est plus que le voile illusoire d’une permanence archaïque transformant l’indignation horrifiée devant la mort en masse d’enfants en 2023-2026 à Gaza en résurgence d’antiques passions meurtrières antijuives. D’où ce constat aussi simple que nécessaire : les accusations adressées à la gauche – le « déni » de l’antisémitisme ou le refus de reconnaître sa réalité – relèvent strictement de l’accusation en miroir. Afin de reconduire la confusion entre judaïsme-judéité et sionisme (comme juste « émancipation nationale »), les « juif·ves/sionistes de gauche » déploient leur énergie au service d’une disparition paradoxale d’Israël, contestant à leur étrange manière son « droit d’exister ».

Entre pessimisme ontologique et apolitisme cynique, ces courants, sionistes, « a-sionistes » ou autres, ne cessent finalement de parler de leur angoisse paradoxale. À force de réduire Israël (comme nom ultime de l’expérience juive) à une « surface de projection » dans la tête d’ignorants antisémites qui s’ignorent ou pas, et sans jamais proposer la redescente sur Terre qui éclairerait enfin le monde sur la complexité du chaos de l’histoire, ils semblent s’être convaincus eux-mêmes de cette abstraction « fantasmatique ». Y est transférée et s’y rejoue sur le registre de l’anticipation apocalyptique l’expérience effective en cours.

La crainte de l’« éradication », la peur suscitée par la volonté présumée d’anéantissement d’Israël, l’isolement de « paria » et la délégitimation, la contestation du « droit d’Israël à l’existence », accaparent sur le mode d’un sombre prophétisme la condition effective déjà infligée aux Palestinien·nes : la délégitimation effective et chronique, l’isolement et l’enfermement si bien mis en exergue par l’arraisonnement répété des flottilles humanitaires, les privations multiples frappant les conditions même de la vie et jusqu’à la dignité rituelle due aux morts, l’éradication génocidaire, sans qu’aucun droit d’aucune sorte ne semble jamais devoir s’exercer en leur faveur, l’impossibilité d’exister sous quelque forme que ce soit, si ce n’est au titre de quémandeur·ses d’une aide humanitaire entièrement aléatoire et humiliante... Tout cela n’est pas une menace latente pour larmoiements préventifs, mais une condition historique réelle dont même l’injustice semble cependant vouée à être rejouée dans les simulacres convenus d’un agresseur paré d’un costume taillé dans le malheur qu’il inflige.

La colonisation israélienne ne se contente pas de la confiscation de la terre, de l’eau, des zones côtières, des revenus douaniers, du courrier ou de divers traits culturels. Le pessimisme maximaliste au service de la sauvegarde d’Israël contre « l’éradication » passe aussi par l’usurpation intégrale de l’expérience et de la condition politique palestiniennes elles-mêmes. Reste à déterminer ce que ce ton d’effroi doit au cynisme ; ce qu’il doit à une forme encore sincère, bien qu’égarée, de clairvoyance involontaire quant à la destruction de la société palestinienne ; mais encore, ce qu’il doit à la conscience de la crise historique du sionisme réellement existant, dont les diagnostics s’aggravent à mesure que les apparences tombent en ruines et qu’Israël voit émigrer des nombres records de ses citoyen·nes juif·ves.

Les expert·es en « dénis » et autres « non-sujets » savent décidément de quoi ils dissertent. Surtout si, pour finir, on ajoute celui qui concerne cette vieille hostilité antijuive d’origine sioniste. Celle-ci se fait entendre à la fois dans l’hostilité féroce dirigée contre les juif·ves antisionistes en France, mais aussi dans le mutisme général des « juif·ves/sionistes de gauche » devant l’essor, aux États-Unis, de toute une jeune génération de juives et juifs déterminé·es à émanciper leur judéité du sionisme. Les diatribes anti-UJFP et anti-Tsedek ! ne sont pas différentes de celles dirigées outre-Manche contre Jewish Voice for Labour ou Jewdas en son temps. Bien au-delà de leur périmètre local étriqué, elles charrient une longue histoire de hiérarchisation et de racialisation sioniste à l’égard d’autres juif·ves, Altjuden antithétiques de « l’homme nouveau », mizrahim issu·es de l’Orient arabe et du Maghreb ou Hébreux noir·eriss, aussi nécessaires qu’indésirables pour ce morceau d’« Europe » au Moyen-Orient. Rien de bien étonnant, alors, dans le fait que le sionisme, en tant que déclinaison historique d’une idéologie coloniale-raciale européenne, soit de nos jours véhiculé majoritairement par nombre de courants réactionnaires et d’extrême droite admirateurs du suprémacisme arabophobe, en miroir de leur détestation ancienne de toute orientalité, ou asianité, juives. « Combattre l’antisémitisme d’où qu’il vienne » : même quand cette provenance s’appelle sionisme ? 

C’est ici que l’on retrouve l’ultime ressort de l’hostilité viscérale à l’égard des organisations juives antisionistes. Celles-ci ne sont pas seulement coupables de déserter les réquisitions du nationalisme expansionniste israélien. Cette contestation juive du sionisme et de l’innocence intangible d’Israël entraîne la contestation de ce par quoi l’Europe a réinventé son grand récit des « valeurs » au lendemain du judéocide nazi. La réduction sioniste de la judéité, purgée de son altérité orientale, trace la frontière d’un « Occident » dont la forteresse Israël peut prétendre jouer le rôle d’avant-poste surarmé31. L’impunité garantie face à l’Autre arabe-palestinien nazifié aura rendu possible l’anéantissement génocidaire « juste ». En refusant une telle réduction et un tel blanchiment, la radicalité juive menace de briser le miroir consolateur que ce narcissisme fanatique de l’impérialisme contemporain ne finit pas de se tendre à lui-même. Pour les « juif·ves de gauche » comme pour les dirigeants de l’Union européenne, les juif·ves de gauche anti-impérialistes ne sauraient être ces juif·ves « vrai·es » parce qu’ils refusent de cautionner et de contribuer à cette morale.

Non-sujet d’Israël, non-sujet du sionisme génocidaire, non-sujet de l’antisémitisme d’origine sioniste, non-sujet de la reproduction islamophobe de la grammaire historique de l’antisémitisme (finance, entrisme, manipulation complotiste « dans l’ombre »), quasi-désintérêt pour la question de l’antisémitisme d’extrême droite, non-sujet de la gauche antisioniste dans le monde et dans son histoire, déni du problème de l’assignation officielle des juif·ves à un sionisme d’État, j’en passe. En matière de dénis, de non-sujets et autres disparitions opportunes, les « juif·ves/sionistes de gauche » se révèlent être de véritables virtuoses bien trop modestement oublieux de leurs propres talents.

D’autres expériences du même type devraient finir de nous alerter. À l’époque où Jeremy Corbyn dirigeait le Labour, le déraillement de la gauche, opéré en son sein même au nom de la lutte contre l’antisémitisme, a laissé derrière lui confusion, désorientation, découragement, là où une dynamique de masse, d’inspiration socialiste, était en capacité d’imposer la rupture avec trente années de normalisation réactionnaire. Aux États-Unis, selon un scénario comparable, la dynamique majoritaire de la candidature de Bernie Sanders lors des primaires démocrates de 2020 a été stoppée par des forces « de gauche », le courant Democratic Majority For Israel, agissant lui aussi au nom de la lutte contre l’antisémitisme.

À quels résultats politiques ces « combats » de « juif·ves et sionistes de gauche » auront-ils contribué ? En Grande-Bretagne, naufrage lamentable de la gauche « décorbynisée » et non « progressiste », démobilisation et poussée sans précédent d’une extrême droite fanatiquement sioniste ; aux États-Unis, sénilisme génocidaire de la Maison Blanche et basculement vers une oligarchie fasciste s’abandonnant à des enlacements toujours plus obscènes et criminels avec un pouvoir israélien au seuil de l’overdose de lui-même. Qu’ils soient travaillistes ou démocrates, les « juif·ves/sionistes de gauche » hors de nos frontières ont beau se draper dans leur « honte » et leur indignation face à la gauche « antisémite », ils traînent le bilan accablant de leur contribution « de gauche » à l’extrême dégradation de la situation politique et à l’impunité devant le pire. Si leurs équivalents français restent incapables d’en tirer les graves leçons, ne craignons pas de le faire pour eux et, en nous épargnant dorénavant toute posture défensive, de reconnaître le rôle peu digne qu’ils se sont choisi.

Par Thierry Labica

12 mai 2026