Chaque année, le canal de Panama, gigantesque infrastructure de 80 kilomètres de long reliant les océans Pacifique et Atlantique, risque d’être bloqué par la jacinthe d’eau. Chaque année, le canal est donc dragué de façon à extraire par tonnes cette plante qui, proliférant et s’accumulant dans ses eaux calmes, ralentit la circulation des navires et de leurs précieuses cargaisons et menace ainsi le commerce maritime mondial. À première vue, une énième histoire d’espèce invasive, de plante qui aurait quitté son milieu originel pour devenir nuisible aux projets des humains.
L’histoire de la jacinthe d’eau est pourtant bien plus complexe et subtile. C’est ce que nous apprend la lecture de l’ouvrage collectif signé par les anthropologues Anna Tsing, Jennifer Deger et Alder Keleman Saxena et l’architecte Feifei Zhou.
Originaire d’Amérique du Sud, et plus précisément du bassin amazonien, elle est introduite à la fin du xixe siècle dans les jardins botaniques occidentaux, des espaces conçus pour rassembler, classer, acclimater et étudier des espèces venues d’ailleurs dans le cadre des circulations impériales et scientifiques. Parce que les jacinthes prolifèrent rapidement dans ces jardins, la population excédentaire a pu finir dans les cours d’eau environnants, exploités mais aussi transformés par les projets des humains : barrages, canaux, systèmes d’irrigation, voies navigables, ces infrastructures engendrent des environnements particuliers, notamment des eaux plus stagnantes et homogènes – lesquelles favorisent la prolifération des jacinthes et leur font abandonner la reproduction sexuée pour la reproduction clonale.
La jacinthe d’eau constitue un cas exemplaire de ce que les autrices nomment la « féralité » (dans une acception un peu différente de la définition usuelle en écologie) : à savoir, la transformation d’un être ou d’une entité sous l’effet d’une infrastructure humaine, mais d’une manière qui échappe aux intentions de celles et ceux qui l’ont conçue. La « nouvelle nature », c’est précisément cela : la multiplication d’êtres féraux qui deviennent autant d’incarnations spécifiques et situées de l’Anthropocène.
C’est là tout le projet du Feral Atlas, site internet à l’origine de ce livre. Conçu par les quatre autrices et nourri par les travaux de chercheuses et chercheurs, d’artistes et de spécialistes du monde entier, le Feral Atlas rassemble une multitude de cas qui montrent comment les infrastructures humaines engendrent des formes de vie et des dynamiques qu’elles ne contrôlent plus. Certains des textes ont été traduits en français et compilés par les éditions Wildproject sous le titre L’Atlas féral. On trouvera dans cette version papier à la fois le moustique, le crapaud buffle et la jacinthe d’eau, mais aussi, de façon peut-être plus surprenante, les brouillards toxiques ou les sacs plastiques. Car la féralité n’est pas propre aux êtres vivants. La radioactivité, le dioxyde de carbone ou encore le feu sont des entités férales, produites dans et par les infrastructures humaines mais échappant à leur contrôle (les mégafeux de l’été en sont une bien cruelle confirmation).
Notre nouvelle nature est conçu comme le guide permettant tout à la fois de naviguer dans l’atlas féral et de l’étoffer. Il propose des outils pour apprendre à regarder ce que les autrices appellent des « patchs », ces nœuds spatio-temporels où se rencontrent des trajectoires humaines et non humaines, et où les grandes dynamiques du capitalisme, de l’impérialisme et du changement climatique prennent des formes concrètes.
J’évoquerai quelques éléments qui permettent de saisir en quoi l’exercice proposé par les autrices est indispensable pour formuler des réponses politiques aux multiples crises auxquelles les humain·es sont, très inégalement, confronté·es.
Un Anthropocène constitué de patchs
C’est peu de dire qu’en faisant de l’humanité prise comme espèce le sujet d’une nouvelle force géologique, le récit anthropocénique peut produire une abstraction qui, tout en décrivant correctement l’ampleur planétaire des transformations en cours, tend à mettre sur le même plan des êtres humains qui n’ont ni les mêmes responsabilités, ni les mêmes moyens d’action, ni les mêmes expériences de ces bouleversements.
La notion de patch introduite par les autrices constitue donc un point de départ analytique et un déplacement important. Un patch – que l’on parle d’une plantation, d’un parc immobilier ou d’un vortex océanique de déchets plastiques, par exemple – n’est pas simplement un morceau local d’un phénomène global : il permet de comprendre que le global lui-même est produit par une multiplicité de situations hétérogènes, qu’il ne subsume pas. Les manifestations du changement climatique, la destruction de biodiversité, les différentes sortes de pollution sont très inégalement distribuées ; elles s’incarnent et s’éprouvent différemment dans les paysages et dans les corps.
Si l’on cherche à expliquer l’Anthropocène à l’échelle d’un système planétaire homogène ou à celle de l’espèce humaine prise dans son entièreté comme Dipesh Chakrabarty le fait, il est difficile de faire tenir ensemble géologie, capitalisme, impérialisme et histoire locale – l’historien a d’ailleurs vivement critiqué le monisme explicatif de certaines analyses, qui ramènent l’Anthropocène au capitalisme ou à l’impérialisme. Les autrices proposent alors non de changer d’échelle, mais plutôt de multiplier les échelles en suivant notamment les entités férales. Elles défendent une analyse de l’Anthropocène par le bas, centrée sur la façon dont il se fabrique concrètement, en l’abordant non sur un mode moral mais bien sur un mode politique, en décrivant les types de rencontres occasionnées. Les histoires humaines peuvent « se réverbérer » jusqu’aux échelles géologique et planétaire, sans que ces dernières effacent les autres. L’échelle planétaire n’existe que dans le jeu entre les échelles.
En refusant de parler de l’humanité en général, en décrivant précisément les patchs, il devient dès lors possible de situer les responsabilités, de décrire les infrastructures qui organisent les transformations et de voir comment les entités non humaines, vivantes ou non, participent d’histoires que les humains ne contrôlent jamais entièrement.
De ce point de vue, le choix du titre français, Notre nouvelle nature, est profondément maladroit. En mettant au premier plan un « nous » dont on ne comprend pas bien à quel collectif il est censé renvoyer, la maison d’édition prend le risque de lisser les différences que le livre s’attache justement à faire apparaître. Le titre anglais – A Field Guide to the Patchy Anthropocene – disait plus simplement ce que fait l’ouvrage : fournir un guide pour arpenter un monde fragmenté, apprendre à en reconnaître les patchs, leurs infrastructures, leurs ruptures et leurs agents féraux. Notons également, marketing oblige, la taille de police plus élevée pour le nom de Tsing que pour ceux de ses co-autrices, accentuant sa place au sein d’un ouvrage qui se déclare pourtant collectif. C’est que, des quatre autrices, Tsing est la seule connue du public français, qui a découvert ses travaux d’abord avec la traduction en français aux éditions La Découverte du Champignon de la fin du monde. Vivre dans les ruines du capitalisme, puis avec le recueil publié aux éditions Wildproject sous le titre Proliférations.
Les titres ne sont pas anodins et la réception française des travaux de Tsing en est une illustration parfaite. « Vivre dans les ruines du capitalisme » est en effet une injonction qui a fait florès sous la plume d’une élite intellectuelle bourgeoise férue de philosophie consolatrice, à rebours de la pensée de l’anthropologue états-unienne. S’il est bien question de ruines chez Tsing et chez ses co-autrices, c’est moins pour vanter la nécessité de s’adapter que pour étudier et identifier les patchs encore vivables, les relations qui persistent, les alliances inattendues et les possibilités qui demeurent.
Ruptures, détonateurs et programmes de construction d’infrastructure
Partir des patchs permet également de lutter contre la tendance à transformer l’Anthropocène en une nouvelle époque géologique abstraite, dont il faudrait simplement déterminer la date de naissance. Le problème du « clou d’or » – le moment précis où commencerait l’Anthropocène – devient secondaire dès lors que l’on s’intéresse aux ruptures systémiques produites dans des lieux différents et à des moments différents par les projets humains.
Le livre identifie ainsi quatre grands programmes historiques de construction d’infrastructures qui ont fait « détoner » l’Anthropocène, des événements majeurs qui ont créé des ruptures systémiques et engendré de nouveaux modes de mise en relation. « Invasion » désigne les mouvements multi-espèces qui accompagnent l’expansion européenne à partir de la fin du xve siècle : déplacements de populations humaines et non humaines, destruction d’écologies indigènes et installation de nouveaux assemblages dans les territoires colonisés. Les colons ne sont en effet pas arrivés seuls, mais ont emporté avec eux d’autres espèces, les microbes étant l’exemple le plus connu pour leur participation au génocide des populations amérindiennes.
« Empire », à partir du xviie siècle, désigne les infrastructures de gouvernement, de commerce et de production mises en place pour organiser les territoires au bénéfice des métropoles, avec notamment la mise en place de plantations et la transformation des paysages coloniaux. Les autrices parlent de terratransformation pour montrer comment les Européens, tout en s’appropriant et en intégrant les savoirs et les écologies indigènes, créent de nouveaux systèmes qui doivent faciliter la gouvernance impériale. Les effets féraux sont innombrables. La jacinthe en est un exemple. Le moustique Aedes aegypti en est un autre, dont l’histoire est inextricablement liée à celle de la traite atlantique : par sa proximité avec les humains sur les bateaux, il développe le goût des corps disponibles et devient dans les Amériques un terrifiant vecteur de maladies, comme la fièvre jaune ; désormais anthropophile, il revient, par bateau encore, sur le continent Africain, où il prend le pas sur les moustiques locaux. L’histoire des épidémies massives toujours causées aujourd’hui par ce moustique appartient donc à l’histoire de l’esclavage.
« Capital » amplifie ces logiques à partir de la fin du xviiie siècle, avec l’industrialisation, en faisant de la transformation de la nature une condition de l’accumulation et en externalisant les coûts écologiques. Enfin, « Accélération » combine et intensifie ces trois programmes après la Seconde Guerre mondiale : les infrastructures d’extraction, de production, de transport et de transformation des milieux se généralisent à l’échelle planétaire.
Si les patchs permettent de situer et de décrire les transformations induites par les infrastructures capitalistes et impériales, la féralité permet de caractériser ce qui s’y joue : les effets des infrastructures humaines ne se réduisent jamais aux intentions de celles et ceux qui les ont conçues. Les êtres non humains s’engagent dans les projets humains, mais « pas de la manière dont les initiateurs de ces projets l’entendaient ». Le commerce mondial du bois favorise la dispersion de certains coléoptères ; le dioxyde de carbone, produit par les infrastructures industrielles, se disperse dans l’atmosphère et produit des effets que personne ne peut plus contrôler ; les antibiotiques, utilisés davantage pour la croissance des animaux que pour le soin des populations, ont généré une transformation massive des bactéries confrontées à ces flots de molécules chimiques déversées partout, compromettant ainsi durablement leur efficacité en santé humaine, avec des conséquences désastreuses.
Pour analyser ces transformations, les autrices regroupent les infrastructures selon les tâches qu’elles cherchent à accomplir, en une liste qu’elles engagent elles-mêmes les lecteur·ices à affiner ou compléter. Elles identifient ainsi ce qu’elles appellent des « provocateurs », toujours des verbes, parce qu’il s’agit moins de désigner des objets que des opérations qui provoquent des ruptures systémiques : brûler, entasser, jeter, grillager, pomper, prendre et lisser/accélérer. Les provocateurs permettent de rapprocher des infrastructures que l’on étudie habituellement séparément. Une centrale nucléaire et une centrale à combustibles fossiles ne sont pas identiques, mais elles peuvent être pensées ensemble à partir de certaines opérations qu’elles réalisent. De même, un barrage, une plantation, une route, une mine ou une infrastructure portuaire peuvent être regroupés non parce qu’ils constitueraient les manifestations d’une essence unique de « l’Anthropocène », mais parce qu’ils accomplissent une ou plusieurs tâches comparables et produisent des ruptures selon des mécanismes qui peuvent être décrits.
Histoire naturelle et épistémologie des patchs
Le projet de Tsing, Deger, Keleman Saxena et Zhou est enthousiasmant sur les plans épistémologique et politique, si tant est que les deux puissent être aisément séparés – ce que les autrices, tenantes des savoirs situés, ne font précisément pas. Elles déploient notamment les bases de ce que devrait être une histoire naturelle : les sciences naturelles doivent reconnaître les autres qu’humains « en tant que partenaires historiques incontournables et de plein droit », écrivent-elles, puisque les moustiques, jacinthes, coléoptères et autres créatures férales ne cessent de démontrer leur agentivité. Cette histoire naturelle-là est inséparable d’une histoire sociale, particulièrement concernant les questions de justice sociale et environnementale, puisque les humain·es n’ont pas une expérience homogène des conséquences entraînées par le développement des infrastructures capitalistes et impériales. Anna Tsing consacre trois chapitres à l’histoire et à l’historiographie, montrant comment les théories féministes et multi-spécifiques permettent de renouveler le matérialisme historique.
Une telle histoire implique cependant un travail exigeant et minutieux. Dans un contexte universitaire français où les injonctions à l’interdisciplinarité entre sciences naturelles et sociales se multiplient, il est important de souligner qu’il n’y a rien de simple ou d’évident à articuler des savoirs généralement enfermés dans des disciplines distinctes, où la pensée « en silo » prédomine. Saupoudrer un peu de biologie mal digérée sur des sources historiques, c’est se limiter à des récits éventuellement séduisants mais qui n’offrent aucune prise pour penser et agir sur le monde (la littérature, sans s’enorgueillir d’être scientifique, peut offrir les deux).
L’histoire naturelle telle que la pensent les autrices rappelle le tissage de Kyle Harper sur les pestes dans Plagues among the Earth et les travaux de Jacques Pépin sur l’histoire du VIH, qui articulent données génétiques et épidémiologiques, histoire de la colonisation et de la médecine, pour montrer comment un virus de chimpanzé s’est transmis à des humains et a profité des changements écologiques, sociaux, culturels et politiques induits par la colonisation pour proliférer et se répandre, aggravant les inégalités sociales et provoquant la stigmatisation de communautés entières.
Il faut également prêter attention à la façon dont les sciences (naturelles ou sociales) se sont constituées, notamment au travers des programmes d’infrastructure. L’histoire des sciences est aussi une histoire en partie raciste et colonialiste, une histoire d’extraction et de dépossession. Décoloniser l’histoire naturelle de l’Anthropocène, ce n’est pas simplement ajouter quelques savoirs indigènes à une science occidentale inchangée et non questionnée, encore moins extraire des savoirs chamaniques ou vernaculaires pour reconnecter l’humain au vivant qui l’entoure. C’est interroger les traditions impériales qui se sont présentées comme universelles et reconnaître que les savoirs locaux et vernaculaires peuvent modifier la description elle-même. « Ignorer les savoirs locaux et indigènes a souvent amené à faire de la mauvaise science et de la mauvaise politique », écrivent les autrices. À force de vouloir standardiser les preuves et unifier les connaissances, on risque de fabriquer « un monde composé d’un seul monde ».
Une telle attention ne conduit nullement à remplacer une grande théorie par un relativisme où toutes les affirmations se vaudraient. L’enjeu est plutôt de maintenir ouvertes les différences entre les formes de connaissance et de résister à l’obsession réductrice (et dominatrice) de la synthèse. Cette prudence vaut jusque dans la langue du livre. Les autrices savent que le terme « féral » lui-même voyage mal : dans les langues latines, il rencontre les mots associés au « sauvage », tandis que dans certaines langues non européennes, le terme même de « sauvage » est difficilement traduisible puisqu’il implique une séparation drastique entre des mondes humains et plus qu’humains qui n’a pas forcément de pertinence. La reconnaissance de telles difficultés est au cœur de leur méthode. Pluraliser l’Anthropocène implique de reconnaître les limites de ses propres catégories et de revendiquer des savoirs et connaissances situées.
Les autrices proposent ainsi une épistémologie des patchs, fondée sur trois principes : penser depuis des lieux précis, multiplier les modes de description et cultiver les connexions à travers les différences. Elles se réclament explicitement de la « théorie de la fiction-panier » d’Ursula K. Le Guin – référence devenue assez familière dans les milieux intellectuels français pour qu’il soit presque nécessaire de se méfier de son effet de mode – pour défendre des récits qui ne cherchent pas à tout organiser autour d’un héros, d’une causalité unique ou d’une intrigue totalisante. La méthode proposée est alors celle de l’empilement : empiler, c’est juxtaposer des matériaux hétérogènes sans les forcer à entrer dans une architecture théorique unique. Ce n’est pas renoncer aux grands tableaux : c’est considérer que les structures et les échelles sont elles-mêmes produites à travers la dynamique des patchs.
Politique
C’est ici que l’on trouve une véritable proposition politique. « Notre but, écrivent les autrices, n’est pas de séparer le naturel du culturel, nous explorons plutôt comment les patchs de l’Anthropocène émergent lorsque l’injustice sociale donne sa forme à la catastrophe environnementale. » Le geste est très éloigné d’une simple extension de la politique aux « non-humains ». Il ne s’agit pas d’attribuer à ces derniers une voix symbolique ni de leur conférer une agentivité abstraite. Il s’agit de décrire matériellement ce qu’ils font.
Décrire les infrastructures, les corridors, les ruptures, les alliances et les biologies férales ; identifier les relations qui rendent certaines formes de vie possibles et d’autres impossibles ; repérer les points où les systèmes se sont brisés et ceux où d’autres articulations pourraient apparaître. Les sargasses, les antibiotiques, les myrtilles radioactives, le feu ou les tsunamis de boue : tous ces exemples montrent que les catastrophes écologiques ne sont jamais seulement « naturelles ». Elles sont fabriquées par des infrastructures, des circulations, des décisions économiques, des rapports de propriété et des histoires impériales. Mais elles ne sont jamais non plus entièrement déterminées par ceux qui les ont produites.
Que faire de ces descriptions ? Le livre ne fournit évidemment aucune solution générale et c’est peut-être son apport politique principal. Si l’Anthropocène est constitué de patchs hétérogènes, les réponses doivent être situées. Une politique climatique et écologique planétaire est évidemment nécessaire, mais elle ne suffit pas à empêcher la circulation d’un pathogène végétal par une chaîne commerciale particulière, à modifier une monoculture ou à réparer les relations écologiques détruites par le développement de l’intelligence artificielle.
Cette proposition est d’autant plus intéressante et importante pour le lectorat français qu’elle permet de s’extraire de faux débats qui ont en partie structuré la réflexion écologique dans le milieu académique (et parfois militant).
Le premier, installé depuis la publication par Philippe Descola de Par-delà nature et culture – ouvrage qui a fait date en remettant sur le métier l’opposition que son titre cherchait à dépasser –, impose désormais d’aborder les crises écologiques sous l’angle du changement ontologique : il s’agirait de dépasser, dans un geste nécessairement virtuose, le naturalisme des Modernes, cette bizarrerie anthropologique qui postule haut et fort l’exceptionnalité humaine. Ou, a minima – un changement ontologique ne se décrétant pas –, de faire des hybridations entre le régime ontologique des modernes et d’autres régimes, comme l’analogisme ou l’animisme. Si Descola, ethnologue chevronné, est d’une grande prudence quant à la façon de penser ces hybridations, loin de tout exotisme postcolonial, ce n’est pas le cas de tous·tes les penseur·ses : certain·es tendent à s’approprier des expériences indigènes et des savoirs vernaculaires, laissant ainsi largement ignorée la logique colonialiste et extractiviste sous-jacente à de telles pratiques.
Le second débat oppose, d’un côté, un anticapitalisme qui, en partie dans une réaction épidermique à Bruno Latour et à ce qui s’en approche (et au prix d’une forme d’ignorance et d’un manque de rigueur intellectuelle), suspecte toute attention aux autres qu’humains de « dépolitiser » l’écologie et, de l’autre, des discours sur « le vivant » qui, célébrant une nature à ne pas nommer comme telle (parce que c’est dépassé), font du capitalisme, du racisme et du sexisme de simples éléments qu’il faut bien considérer pour les déplorer et nous offrent ainsi, dernier avatar du néolibéralisme, de poétiques séances de développement personnel pour donner l’impression que l’on peut encore respirer à pleins poumons dans des atmosphères saturées de particules fines et de pesticides – tant que c’est en pleine conscience.
En partant des patchs, en décrivant les infrastructures et les relations qu’elles perturbent, le livre déplace la question, rendant ces positions et oppositions inopérantes. Il n’est pas nécessaire de choisir entre l’attention aux autres qu’humains et la critique des infrastructures capitalistes et impériales. Il faut au contraire comprendre leurs articulations comme autant de prises pour imaginer ce qu’il faudrait démanteler. Tel est le sens de la formule qui clôt presque le programme politique de l’ouvrage : « Nous avons conçu ce livre comme un ensemble d’outils pour “démolir”. Démanteler d’immenses morceaux d’infrastructures impériales et industrielles pourrait être notre meilleure chance pour perpétuer une Terre vivable pour nous comme pour les plus-qu’humains. » Le verbe est important. Il ne s’agit pas de réparer un système qui fonctionnerait mal ou d’atténuer ses effets. Il s’agit de défaire les coordinations qui produisent des catastrophes, présentes et à venir.
La reconnaissance de l’hétérogénéité qui caractérise ce « patchy Anthropocene » (difficilement traduisible en français), apporte une dimension politique supplémentaire. Dans la discussion qu’elles livrent des travaux de Jason Moore sur le Capitalocène – dont l’un des mérites, et non le moindre, est de rappeler que les transformations écologiques ne sont pas les conséquences indistinctes de « l’humanité », mais qu’elles sont liées à des rapports sociaux et économiques historiques –, les autrices soulignent que le risque est de faire du capitalisme, « écologie-monde », un système sans extérieur, certes incarné différemment en fonction des lieux et des époques, mais englobant toute forme de vie et toute relation.
Or, si tout est immédiatement rapporté à la logique du capital, les êtres vivants risquent paradoxalement de redevenir les simples marionnettes d’une structure humaine toute-puissante. C’est précisément ce que la notion de féralité permet d’éviter. Le capitalisme contrôle certaines vies plus que d’autres, mais même les vies les plus contrôlées conservent des dynamiques que le capitalisme ne peut entièrement organiser. La photosynthèse, la digestion, la reproduction ou l’évolution ne sont pas des productions du capitalisme, même lorsque celui-ci cherche à en capter la valeur. C’est pourquoi les autrices insistent sur la notion d’articulation : le capitalisme n’est jamais seul, mais toujours en relation avec d’autres modes de production, d’autres formes de vie, d’autres histoires.
Peut-être est-ce là, finalement, le meilleur enseignement de la jacinthe d’eau. Elle ne permet ni de raconter une fable sur une nature innocente qui se vengerait de l’humanité, ni une histoire rassurante dans laquelle l’ingénierie humaine maîtriserait le vivant. Elle oblige à regarder ce qui se passe lorsque des infrastructures impériales et capitalistes rencontrent des capacités biologiques qu’elles ne contrôlent pas.
De nombreux travaux, visibles entre autres dans L’Atlas féral, pensent depuis longtemps ensemble écologie et capitalisme. C’est notamment le cas dans les études des sciences et des techniques, les humanités environnementales ou encore les études multi-espèces, autant d’approches qui irriguent la pensée des autrices. La méthode de l’empilement qu’elles proposent n’est pas un vœu pieu, elle est à l’œuvre dans certaines propositions scientifiques et militantes de par le monde, y compris en France, même si elle n’est pas revendiquée comme telle.
Car, au-delà des faux débats sur écologie et capitalisme qui occupent la bourgeoisie intellectuelle française, souvent encline à se payer de mots, nombre d’entre nous reconnaissent que la catastrophe est déjà là. Le « nous » est ici situé : je suis une chercheuse, anthropologue, qui parle au nom de celles et ceux qui produisent certains savoirs et reconnaissent que ces derniers ne sont pas innocents. Et qui revendiquent donc une pratique scientifique militante. Tout savoir est politique : il ne suffit pas de le dire, il faut en tirer les conséquences dans les approches que nous mobilisons. Toute description (pour les autrices, d’un patch, pour d’autres, d’un objet ou d’une pratique donnée) implique des propositions, qu’il s’agit de mettre en évidence et de discuter collectivement. Autant de prises pour appréhender quoi et comment démolir, mais aussi pour organiser l’élaboration de mondes meilleurs.



