Il y a bien des raisons de détester ce monde. Divisé par des hiérarchies racistes, fondé sur la domination patriarcale, organisé par et pour les corps jugés valides, hostile à l’enfance et à toutes les formes de vie non domestiquées, il paraît invivable à quiconque le regarde d’un œil désabusé. La question se pose alors de savoir pourquoi c’est celui que nous continuons d’habiter. Comment comprendre qu’un monde aussi absurde, injuste et hostile à la vie ait pu se perpétuer jusqu’à aujourd’hui ?
C’est cette question que soulève Søren Mau. Mais, pour la traiter, il faut selon le philosophe danois en préciser les termes, en commençant par mettre de côté les deux réponses qu’on est spontanément conduit à lui apporter : une réponse en termes de violence et une réponse en termes d’idéologie. La perpétuation des injustices qui structurent notre monde ne s’explique, à ses yeux, ni par l’usage d’une force qui s’exercerait directement sur les corps, ni par la diffusion de discours mystificateurs qui embrumeraient les esprits. Elle s’explique en premier lieu par notre dépendance totale aux institutions du capital, qui conditionnent matériellement la reproduction même de la vie. Dans l’ordre des raisons, le « pouvoir économique du capital » vient donc avant le sexisme, le racisme, le validisme, l’adultisme ou toute autre forme de domination que peut secréter notre monde. C’est sur fond de ce pouvoir que ces formes se détachent. Et c’est en conséquence par l’analyse de ce pouvoir que doit commencer toute critique sociale qui prétend à la radicalité.
Ainsi, et même si l’expression n’apparaît guère dans l’ouvrage, on peut lire Contrainte muette comme une longue justification de l’idée, constitutive du marxisme, selon laquelle la reproduction d’ensemble de la société est « en dernière instance » déterminée par l’économie. Trois principaux arguments en faveur de cette idée se dégagent des réflexions de Mau, qui sont autant de manières d’expliquer la perpétuation de l’injustice. Si le pouvoir économique revêt une importance particulière, c’est tout d’abord qu’il s’agit d’un pouvoir universel, étendu à toute la société, de sorte que personne n’est vraiment en mesure de s’y opposer ; c’est ensuite qu’il s’agit d’un pouvoir automatique, qui tend à se reproduire par lui-même, de sorte qu’il échappe aux efforts que l’on peut accomplir pour en interrompre la continuité ; et c’est enfin qu’il s’agit d’un biopouvoir, qui porte sur la possibilité même de la vie, de sorte qu’il est presque suicidaire de chercher à s’en émanciper. Il va de soi qu’aucun de ces arguments ne constitue un appel à nous résigner à la non-liberté. Leur fonction est bien plutôt de nous faire prendre la mesure de la profondeur du pouvoir économique du capital, et, partant, de l’ampleur des transformations sociales qu’il faudrait imposer pour espérer connaître un jour la liberté.
Le pouvoir universel du capital
Commençons par le plus intuitif. Dans les sociétés contemporaines, tout le monde n’est pas soumis aux discriminations racistes ou à l’oppression sexiste. Mais personne n’échappe à ce que Marx appelait dans Le Capital la « contrainte muette des rapports économiques ». Quels que soient notre genre, notre race, notre âge ou nos capacités, nos existences sont toutes enchaînées à ces institutions typiquement capitalistes que sont la propriété privée et le marché. Universel, le pouvoir du capital l’est donc au sens où il s’exerce sur la totalité de la population, quoique de manière différenciée.
Au sein de cette population, il faut en effet distinguer celles et ceux qui ne possèdent que leur force de travail de ceux qui possèdent les moyens de production. Les premier·es sont des prolétaires qui n’ont d’autre choix que de travailler au profit des seconds, lesquels sont des capitalistes qui n’ont d’autre choix que de s’approprier le travail d’autrui pour valoriser le capital investi dans la production. Le « pouvoir économique du capital », glose Mau, se présente donc d’abord comme une « relation verticale » d’exploitation d’une classe sociale par l’autre, fondée sur l’inégalité d’accès aux moyens de production. Mais, pour avoir une image complète de l’étendue de ce pouvoir, précise le philosophe danois, il faut ajouter qu’il se présente également comme une « relation horizontale » de concurrence qui traverse chacune des classes de la société, dont tous les membres sont dépendants du marché1. D’un côté, les prolétaires se font concurrence pour obtenir un emploi et sont ainsi contraints de se comporter en travailleur·ses zélé·es afin d’éviter le chômage. De l’autre côté, les capitalistes se font concurrence pour obtenir des parts de marché et sont ainsi contraints de se montrer compétitifs afin d’éviter la faillite. L’universalité du pouvoir du capital est donc telle, que même les dominants en font l’objet : ils n’en maîtrisent pas plus la logique ubiquitaire que les dominé·es.
Un concept s’impose immédiatement à l’esprit pour nommer cette soumission universelle à des rapports sociaux autonomisés : le concept d’aliénation. Il s’agit à vrai dire d’un concept qui n’a pas les faveurs de Søren Mau, pour qui la critique de l’aliénation évoque la nostalgie romantique d’un âge d’or, dans lequel l’absence de médiations entre les êtres humains permettait à chacun d’entre eux de mener une vie authentique. Pourtant, outre qu’il n’est pas si stupide que cela de penser qu’ont existé, ailleurs ou avant, des formes de vie sociale moins oppressives que la nôtre, on n’est pas obligé de fantasmer un état de nature idyllique pour critiquer le capitalisme en termes d’aliénation. Il suffit de reconnaître qu’il nous contraint à jouer un jeu absurde, dont les règles nous échappent et nous imposent des conduites que personne n’adopterait spontanément. Lorsque Mau déplore que nous ayons « perdu le contrôle » des rapports sociaux qui organisent notre vie et souligne l’irrationalité d’un monde dans lequel certains luttent pour avoir la chance d’être exploités pendant que d’autres luttent pour avoir l’opportunité de les exploiter, c’est donc bien dans les parages de la critique de l’aliénation qu’il se situe.
Dans ces conditions, on n’est pas étonné de l’importance que le philosophe danois accorde aux lectures de Marx qui, de la « théorie de la forme-valeur » élaborée dans les années 1970 par certains élèves d’Adorno aux développements que lui a récemment apporté Michael Heinrich, en passant par la « nouvelle dialectique » de Chris Arthur ou la « critique de la valeur » popularisée par Moishe Postone, ont diversement dramatisé le thème d’une aliénation généralisée à la logique devenue folle de la concurrence et du profit. Contrainte muette constitue même une introduction sans équivalent à cette littérature et aux débats parfois tortueux qu’elle a suscités. Mais l’intérêt de l’ouvrage est surtout qu’en décomposant le pouvoir économique du capital en ses dimensions indissociablement « horizontale » et « verticale », Mau parvient à dépasser les oppositions stériles dans lesquelles les débats en question ont fini par s’enfermer.
Au sein de ces débats, on présente souvent la critique de la domination universellement exercée par le marché comme une alternative à la critique de la domination exercée par une classe sociale en particulier. Il faudrait choisir entre un « marxisme critique », soulignant de façon sophistiquée les contraintes que la forme-marchandise fait peser sur le tout de la société et un « marxisme traditionnel » insistant de manière un peu grossière sur l’exploitation imposée par une partie à l’autre de la société. Or, montre Mau, il s’agit là d’un faux dilemme. Car si les capitalistes sont tout aussi aliénés que les prolétaires à la concurrence marchande et aux exigences de l’accumulation, s’ils subissent, eux aussi, la « contrainte muette des rapports économiques », ces rapports ne les contraignent jamais qu’à faire travailler les autres à leur profit. Il leur est impossible de valoriser leur capital et de conquérir de nouvelles parts de marché sans extraire toujours plus de surtravail de la masse des dépossédé·es. Le pouvoir « horizontal » universellement imposé par le marché se réalise ainsi à travers le pouvoir « vertical » que la propriété permet aux dominants d’exercer, de sorte que la « domination impersonnelle » de la valeur est en fait une « domination impersonnelle de classe ». Le propre du capitalisme n’est donc pas d’avoir remplacé la domination concrète que subissent les travailleur·ses par une domination abstraite étendue à tout le corps social. Il est que l’appropriation du surtravail de la classe dominée par la classe dominante est médiatisée par les mécanismes impersonnels du marché, plutôt qu’immédiatement imposée par la violence personnelle exercée par tel ou tel propriétaire2. Sans doute s’agit-il là du b.a.-ba de la critique marxienne de l’économie politique. Mais il faut savoir gré à Søren Mau de l’avoir rappelé de manière aussi claire que rigoureuse.
Le pouvoir automatique du capital
Il serait cependant injuste de réduire Contrainte muette à une simple introduction au Capital et aux débats qu’il a suscité. L’ouvrage fourmille en effet de propositions originales, au premier rang desquelles figure la construction du concept de « pouvoir économique ».
Le sens de cette expression n’est pas aussi clair qu’il ne paraît. Spontanément, elle évoque une forme de pouvoir dont la source (la propriété), l’objet (le travail) et la fin (accumuler des profits) seraient « économiques », mais dont l’exercice pourrait impliquer l’usage de moyens de coercition « extra-économiques ». Parmi ces relais extra-économiques du pouvoir économique, la tradition marxiste a notoirement identifié l’État, qui sanctionne la propriété et réprime les révoltes prolétariennes, ou l’idéologie, qui légitime l’exploitation aux yeux des exploiteurs aussi bien que des exploité.es. C’est là le sens de la distinction marxienne entre la « base économique », où se déroule l’exploitation, et la « superstructure » idéologique et politique, qui en assure la reproduction.
Or, à rebours de ce modèle classique, Søren Mau soutient comme on l’a vu que la violence d’État et les mystifications idéologiques n’ont pas à intervenir dans l’analyse du pouvoir du capital. La thèse centrale de Contrainte muette est en effet que ce pouvoir doit être thématisé pour lui-même et analysé à son niveau propre. Car il n’est pas, ou pas seulement, « économique » par sa source, son objet et sa fin ; il l’est aussi et surtout par ses moyens, c’est-à-dire par ses modalités d’exercice ou son mode d’opération. Définissant l’« économie » par l’ensemble des contraintes matérielles qui pèsent sur la reproduction de la vie, Mau explique en effet que le pouvoir économique consiste à aménager l’environnement naturel et social de manière à orienter les pratiques dans un sens fonctionnel à l’accumulation.
À la suite de Foucault, Mau considère en effet que le pouvoir se cristallise dans des dispositifs qui quadrillent tout l’espace de la vie sociale. Mais, contre Foucault, auquel il reproche son désintérêt pour les questions économiques, Mau précise que ces dispositifs ont essentiellement pour fonction d’assurer la continuité du processus de valorisation. Trois principaux exemples viennent illustrent cette idée dans Contrainte muette : l’exemple de la machinerie, qui transforme les corps ouvriers en simple appendices d’un système technique autoalimenté ; l’exemple des semences génétiquement modifiées, qui uniformisent les cultures et en surstimulent la productivité tout en rendant la paysannerie intégralement dépendante de l’agro-industrie ; et l’exemple de la logistique, qui recouvre la Terre d’un réseau d’aéroports, d’autoroutes et de containers à travers lequel circulent toujours plus vite les marchandises que nous consommons quotidiennement.
Chacun de ces exemples apporte une lumière nouvelle sur l’universalité du pouvoir économique, qui s’est non seulement étendu à l’échelle de la planète, mais aussi fondu dans le paysage et matérialisé dans les choses du quotidien. Mais ils montrent surtout que, dans un monde que le capital a totalement façonné à son image, la violence étatique et la mystification idéologique tendent à devenir superflues. Il n’est plus nécessaire de forcer directement les prolétaires à travailler ou de les convaincre qu’il est dans leur intérêt de le faire, puisqu’ils ne peuvent de toute façon plus rien produire sans le système des machines, et plus rien consommer sans le réseau logistique qui achemine les produits de l’agro-industrie dans les supermarchés. Sans doute la violence étatique intervient-elle toujours pour mater les révoltes qui éclatent çà et là, ou discipliner les populations excédentaires qui n’ont pas même le privilège d’être exploitées. Mais, dans l’ensemble, notre dépendance aux infrastructures du capital suffit à maintenir le système en place. Quant aux discours idéologiques diffusés par le personnel politique ou les chaînes d’information en continu, ils ne font que légitimer une situation que nous sommes quoi qu’il arrive matériellement contraints d’accepter. Bref, le pouvoir économique du capital est parvenu à l’autonomie et tend à s’imposer de manière automatique. Il se suffit dorénavant à lui-même et suffit « en dernière instance » à rendre compte de la reproduction d’ensemble de la société.
Or, cette manière d’isoler le pouvoir économique du reste de la société et de lui faire porter tout le poids de l’explication de la reproduction sociale a un nom : le réductionnisme économique ou, comme on le dit plus volontiers dans le marxisme, l’« économicisme ». Certes, et c’est révélateur, Søren Mau se défend à plusieurs reprises de succomber à un quelconque réductionnisme économique. Mais c’est qu’il identifie ce réductionnisme à une tendance à concevoir l’économie comme une sphère transhistorique de la réalité sociale, partout et toujours structurée par la poursuite des intérêts privés, plutôt que comme un ensemble de rapports de pouvoir historiquement déterminés. Si l’on s’en tient à cette définition, il va de soi qu’aucun marxiste n’est économiciste. Mais, encore une fois, l’économicisme ne réside pas vraiment dans la manière dont on conçoit l’économie. Il réside surtout dans l’autonomie qu’on lui accorde et dans la charge explicative qu’on lui fait porter. Il y a économicisme dès lors qu’on considère que la reproduction des rapports de production est en quelque sorte auto-explicative, qu’elle peut être analysée sans faire intervenir des facteurs extra-économiques tels que l’État ou l’idéologie. C’est bien la position revendiquée par Mau. En quoi est-elle alors problématique ?
La réponse la plus intuitive consiste à souligner que la conjoncture actuelle est très loin de correspondre à l’image d’un capitalisme dont la reproduction serait automatiquement assurée par la contrainte insidieuse, muette ou invisible de la concurrence marchande et de la quête du profit. L’actualité nous rappelle en effet que cette quête prend régulièrement la forme spectaculaire de la guerre impérialiste et que la mise en concurrence des prolétaires implique souvent la diffusion bavarde de discours racistes ou virilistes. Mau n’en disconvient d’ailleurs pas, lui qui consacre des pages passionnantes à la structuration raciste du marché de l’emploi et à la division sexiste du travail. Mais ces pages visent paradoxalement à montrer qu’en droit, le sexisme et le racisme ne relèvent pas plus que la violence d’État ou les discours idéologiques de l’analyse du « pouvoir économique du capital ». Il s’agit en quelque sorte d’ajouts inessentiels, extérieurs à son essence profonde ou à sa structure logique. Cela ne signifie pas, précise Mau, que les luttes antiraciste ou antisexiste ne sont pas politiquement décisives. Il se trouve simplement que l’importance politique du genre ou de la race n’en font pas des caractéristiques essentielles des rapports sociaux capitalistes. Car, tel est le cœur de l’argument, on peut tout à fait imaginer un capitalisme sans guerre, sans racisme et sans sexisme. Qu’un tel capitalisme n’ait jamais existé dans l’histoire importe au fond assez peu. Ce qui importe, au niveau d’abstraction auquel se situe le philosophe danois, c’est de saisir le fonctionnement du mode de production capitaliste « dans sa moyenne idéale3 ».
Cette expression étrange, que Marx n’a utilisée qu’une seule fois mais qui revient inlassablement dans la marxologie, désigne une vision épurée du capitalisme, suffisamment précise pour en saisir les propriétés essentielles et suffisamment large pour en éclairer les variations empiriques. Il s’agit donc d’un artifice épistémologique. Or, en insistant sur le caractère automatique, ou auto-suffisant, du pouvoir économique, Mau est conduit à ontologiser cet artifice et à prendre ainsi un modèle théorique pour le parfait décalque d’une réalité historique. À le lire, on a en effet l’impression qu’il existerait un capitalisme normal, dans lequel des capitalistes sans adresse exploiteraient de façon monotone des prolétaires sans qualités, et un capitalisme anormal, dont la reproduction ronronnante serait parfois perturbée par la violence de l’histoire et les contingences de la politique. Sans doute trouve-t-on chez Marx certains passages qui, à l’instar de l’évocation de la « contrainte muette des rapports économiques », justifient ce type d’approche du capitalisme. Mais il en est d’autres qui invitent à contester l’idée selon laquelle ces rapports se reproduiraient de manière automatique.
Je pense notamment ici aux pages du Capital consacrées à la « subsomption réelle » du travail sous le capital. L’automatisation de la production dans la grande industrie n’apparaît pas dans ces pages comme le résultat nécessaire de la logique pure du développement économique, mais comme l’effet contingent d’une « longue et âpre guerre civile plus ou moins larvée entre la classe capitaliste et la classe ouvrière4 », c’est-à-dire d’un conflit social et de mesures politiques. C’est, explique en effet Marx, l’État qui, sous la pression du mouvement ouvrier, impose une limite légale au temps de travail et contraint par là même les capitalistes à en augmenter par des machines la productivité. Les rapports de production ne forment donc pas une structure invariante et invariablement reproduite. Ils sont « constamment pris dans un processus de mutation » dont la lutte des classes détermine le rythme et la direction.
Cependant, c’est surtout dans le féminisme marxiste qu’on trouve la manière la plus efficace de battre en brèche la croyance, libérale au fond, au caractère auto-entretenu de la croissance économique. Pour Silvia Federici ou Lise Vogel, par exemple, il n’y a rien d’automatique dans le fait que, chaque jour et pendant des générations, les travailleurs se massent aux portes des usines ou se rendent au bureau. Cet afflux constant de force de travail repose sur le travail reproductif gratuitement effectué par les femmes dans l’espace domestique, qui constitue ainsi la face invisible, mais déterminante, de la reproduction d’ensemble de la société capitaliste5. Encore une fois, Mau n’ignore rien de ces développements. Et l’on ne peut que le suivre lorsqu’il souligne que le sexisme ne se réduit pas à sa fonction économique, de sorte que le féminisme ne tire pas sa légitimité de sa seule capacité à remettre en question les rapports économiques. Mais il n’en reste pas moins qu’en mettant entre parenthèses la conflictualité immanente à ces rapports et le rôle que jouent le genre ou la race – qui mériterait d’autres développements – dans leur reproduction, il finit par valider le point de vue des dominants, qui s’attendent effectivement à ce que les prolétaires reviennent chaque jour se faire exploiter et à ce que leurs privilèges ne soient ainsi jamais contestés.
Que l’on se penche sur la fonction qu’ont acquis les rapports de genre dans le capitalisme, ou sur le rôle que jouent les luttes de classe dans ses transformations historiques, on en arrive ainsi toujours à la même conclusion : ce qu’on juge normal ou anormal, essentiel ou inessentiel à la reproduction des rapports de production dépend du point de vue depuis lequel on l’analyse, ce qui signifie au fond qu’il n’y a pas d’état normal du capitalisme. Sa « moyenne idéale » n’existe que dans l’idéalisme, dont l’économicisme est la version spécifiquement marxiste. Dans le capitalisme réellement existant, l’anomalie est la règle et la contingence, nécessaire. Non pas parce que ce mode de production ne présenterait pas de traits caractéristiques lui conférant une logique distinctive. Mais parce que cette logique – la généralisation de la forme-marchandise et l’accumulation indéfinie de profits – n’opère jamais qu’à travers les formes impures que lui impriment l’histoire et la politique.
Le biopouvoir du capital
Un problème se pose alors : si la reproduction des rapports de production est, pour le dire avec Althusser, « surdéterminée » par la contingence historique et la violence politique, pourquoi faudrait-il accorder aux enjeux économiques une importance déterminante dans nos pratiques politiques et nos enquêtes théoriques ? Cette surdétermination ne doit-elle pas nous conduire à reconnaître que le pouvoir économique n’est qu’une forme de pouvoir parmi d’autres, ni plus ni moins déterminante que les autres ? Le cas échéant, quelles raisons pouvons-nous bien avoir de nous réclamer du marxisme, une tradition dont la spécificité reste, quoi qu’on en veuille, d’insister sur le caractère déterminant des questions économiques ?
On peut envisager différentes réponses à ce problème. Une réponse politique consisterait par exemple à avancer que les luttes qui portent sur l’organisation du travail et la distribution de ses produits sont celles qui sont le plus susceptibles de transformer en profondeur la société. C’est donc sur elles qu’il faudrait parier. Une réponse plus théorique en déduirait que les sociétés se distinguent fondamentalement les unes des autres par la manière dont elles organisent la reproduction matérielle de leurs membres, quitte à préciser ensuite que cette organisation implique de nombreuses médiations idéologiques et politiques. C’est donc en adoptant le point de vue de la production que l’on pourrait comparer les sociétés de l’histoire et en saisir les spécificités.
Or, remarque finement Mau, chacune de ces réponses présuppose une thèse plus générale, relative aux conditions d’existence même de la société. Pour soutenir qu’il faut transformer le travail pour changer la vie, il faut en effet bien penser qu’il est l’activité sans laquelle aucune vie humaine ne pourrait se perpétuer. Et, pour s’employer à comparer les sociétés du point de la manière dont elles organisent cette activité, il faut bien considérer qu’elle est commune à toute les sociétés, ou constitue un trait générique de la socialité dont seules les formes changent dans l’histoire. Avant de renvoyer à un pari politique ou à une hypothèse théorique, l’idée d’une détermination « en dernière instance » par l’économie renvoie donc à une ontologie sociale pour laquelle le travail est ce sans quoi aucune société humaine ne pourrait exister. C’est tout l’intérêt de Contrainte muette que de s’employer à expliciter cette ontologie.
Même si ce n’est pas son vocabulaire, on peut dire que Søren Mau adopte à cet égard une position résolument naturaliste, qui tranche favorablement avec le sociocentrisme des lectures de Marx discutées dans l’ouvrage. Sur le plan de la théorie critique des sociétés spécifiquement capitalistes, Mau tend certes à suraccentuer l’autonomie du pouvoir économique. Mais, sur le plan de l’ontologie du monde social en général, il n’hésite pas à rappeler que ce monde n’est ni auto-explicatif, ni auto-engendré. La socialité humaine émerge en effet selon lui d’une base naturelle, dont elle ne peut jamais s’émanciper. Non seulement cette base comprend la nature autre qu’humaine, c’est-à-dire l’environnement dans lequel toute communauté doit puiser des ressources pour se perpétuer, mais elle comprend aussi la nature humaine, c’est-à-dire l’ensemble des aptitudes corporelles que nous mettons en œuvre pour subsister.
La société se présente donc en premier lieu comme un rapport « métabolique » entre les êtres humains et le reste de la nature, dans laquelle ils puisent et rejettent les ressources qu’ils s’approprient pour exister. Mais ce « métabolisme » prend chez les êtres humains une forme bien particulière : il est réglé par le travail, c’est-à-dire médiatisé par l’usage d’outils qui constituent de véritables organes extériorisés du corps humain. De cette médiation technique, il résulte que le métabolisme entre les êtres humains et la nature est radicalement sous-déterminé, ce qui revient à affirmer qu’il est naturellement historique. Ses formes ou ses modalités varient en même temps que les outils que fabriquent, manient et se transmettent les êtres humains pour satisfaire leurs besoins et ceux des membres de leur communauté qui ne peuvent, ou ne veulent pas travailler. L’ontologie sociale esquissée dans Contrainte muette n’est donc pas seulement naturaliste. Elle est aussi, et indissociablement, historiciste de sorte qu’on pourrait finalement la qualifier de « naturalisme historique6 ».
Dans la mesure où Contrainte muette se présente comme un traité de marxologie, il n’est sans doute pas inutile de souligner que l’adoption de cette position historico-naturaliste aurait pu conduire Mau à se montrer plus charitable envers les Manuscrits de 1844, un texte qu’il rejette classiquement dans la préhistoire du marxisme, au motif que Marx y développerait une critique « humaniste » et, finalement, « romantique » du capitalisme. Pourtant, le jeune Marx identifie explicitement son « humanisme » à un « naturalisme7 ». Il indique par là qu’il ne critique pas l’aliénation au nom d’une essence humaine qu’il s’agirait de retrouver par-delà les vicissitudes de l’histoire et de la vie en société, mais au nom d’une nature humaine que les rapports sociaux capitalistes tendent à mutiler. Dans la mesure où, pour le jeune Marx comme pour Søren Mau, les êtres humains sont naturellement socio-historiques, le problème du capitalisme n’est pas et ne peut pas être qu’il nous déposséderait de notre essence en nous contraignant à vivre en société. Il est que le capital dégrade le travail, c’est-à-dire l’activité sans laquelle il n’existerait pas de société. Au mieux, l’organisation capitaliste du travail nous empêche d’exprimer nos capacités naturelles. Au pire, elle menace l’intégrité de nos corps, dont les besoins sont à peine satisfaits. C’est donc à la fois la qualité et la possibilité de la vie que mettent finalement en jeu pour le jeune Marx les rapports sociaux capitalistes. Or, c’est bien vers une conclusion de ce type que s’achemine Mau à mesure qu’il explicite les présupposés socio-ontologiques de sa critique du « pouvoir économique du capital ».
Deux idées principales se dégagent en effet de cette explication. La première est que le pouvoir économique a quelque chose de fondamental ou d’ultimement déterminant parce qu’il a quelque chose d’originaire. Dire que les êtres humains ne peuvent subsister sans la médiation d’outils, c’est en effet souligner qu’ils sont toujours déjà exposés au risque de se voir dépossédés de ces outils et par là même contraints de travailler pour ceux qui se les sont appropriés. Leur dépendance naturelle à la technique est la condition ontologique de possibilité de leur soumission sociale au pouvoir d’autrui. C’est cette possibilité qu’ont actualisé dans l’histoire les sociétés de classe en général. Et c’est elle qu’a perfectionné le capitalisme en particulier, en faisant passer l’intégralité des moyens de subsistance et de production entre les mains du capital et de ses agents attitrés.
Cependant, l’idée selon laquelle le travail se prête particulièrement bien à l’émergence de rapports structurels de domination ne suffit pas à justifier le fait de lui accorder un rôle déterminant dans l’analyse et la critique de la société. Ce qui vient en premier n’est pas nécessairement le plus important. C’est pourquoi Søren Mau introduit une seconde idée en faveur du caractère déterminant du pouvoir économique. Si cette forme de pouvoir a quelque chose de fondamental, ce n’est pas seulement qu’elle a quelque chose d’originaire. C’est aussi qu’elle a quelque chose de définitif, au sens où elle porte sur la vie prise dans sa facticité naturelle, c’est-à-dire aussi sur la mort, à laquelle elle expose la masse des dépossédé·es. Le pouvoir du capital, explique ainsi le philosophie danois, est un « biopouvoir », qui s’exerce sur les corps dont il canalise les capacités et augmente la productivité. Et l’économie politique du capitalisme se présente plus généralement comme une « biopolitique », qui fait dépendre la reproduction de l’espèce humaine de l’accumulation de profits.
Mais Mau aurait pu, plus profondément, affirmer à la suite d’Achille Mbembe que le capitalisme se présente aussi, voire surtout, comme une « nécropolitique8 ». Car, déposséder la majeure partie des êtres humains des moyens matériels dont ils ont besoin pour subsister, ce n’est pas seulement les condamner à ne pouvoir vivre qu’en se soumettant au pouvoir du capital. C’est aussi, et par là même, condamner à mort toutes celles et ceux qui refusent de se soumettre à ce pouvoir, ou qui sont devenus inutiles à sa reproduction. Sans doute cette reproduction est-elle bien plus complexe, chaotique et contestée que Mau ne nous permet de le penser. Mais il faut lui savoir gré d’avoir rappelé un fait qui a la simplicité des vérités fondamentales : en dernière instance, « travailler ou mourir » est la devise du capital, le destin auquel il condamne la majeure partie de l’humanité.



