Revue des livres et des idées
Recension

Le capitalisme est-il en bout de course ?

Par Robert Ferro

30 juin 2026

Depuis la crise financière de 2008, les diagnostics annonçant l’épuisement du capitalisme se sont multipliés. Le dernier ouvrage de Romaric Godin en livre l’une des formulations les plus systématiques, fondée sur l’idée d’une crise durable de l’accumulation. En reprenant les principaux arguments économiques du livre, Robert Ferro montre que ceux-ci ne conduisent pas nécessairement au diagnostic qu’en tire leur auteur.

Ouvriers au travail dans un laminoir, autour de fours et de machines industrielles.

Adolph Menzel, Le Laminoir (Das Eisenwalzwerk), 1875. Deutsches Historisches Museum, Berlin.

À propos de

Romaric Godin, Le problème à trois corps du capitalisme. Sur la gestion autoritaire du désastre (et les moyens de lui faire face), Paris, La Découverte, 2026


Le capitalisme a cette particularité de survivre régulièrement à ses propres nécrologies. Depuis deux siècles, chaque grande crise a vu naître des diagnostics annonçant sa fin prochaine. Certains n’étaient pas sans fondement : les crises révèlent effectivement des dysfonctionnements réels, parfois très graves. Mais elles ont aussi tendance à produire un effet d’optique. Quand les difficultés et les distorsions du capitalisme se multiplient, elles finissent par projeter l’image d’un système touchant à ses limites historiques. Le dernier livre de Romaric Godin, Le problème à trois corps du capitalisme, s’inscrit dans cette tradition intellectuelle qui cherche à penser le moment présent à partir de l’hypothèse d’un capitalisme entré dans sa phase sénile.

Dans les milieux de la critique sociale, Romaric Godin s’est fait connaître pour ses chroniques économiques sur Médiapart, ainsi que pour son ouvrage précédent La guerre sociale en France (La Découverte, 2019). Le titre et le fil conducteur de son dernier livre sont inspirés d’un roman à succès chinois – roman qui a fait l’objet, semble-t-il, d’une adaptation sous forme de série télé. Les préoccupations de l’auteur ne sont pas devenues littéraires ou cinématographiques pour autant : par la reprise de la métaphore du problème à trois corps, il se propose d’illustrer la situation actuelle du capitalisme mondial, pris selon lui dans une véritable impasse historique. Le problème à trois corps désigne ainsi l’impossibilité, pour le système capitaliste contemporain, de concilier trois impératifs contradictoires et réciproquement exclusifs, qui découlent d’une « polycrise » composée d’une crise économique, d’une crise écologique et d’une crise anthropologique. La combinaison de ces trois crises serait donc le fait décisif de la période, qui imposerait enfin le dépassement du capitalisme comme la seule solution viable pour l’humanité. En l’absence d’une telle solution, cette dernière se verrait condamnée à s’enfoncer encore un peu plus dans une voie sans issue, car toute tentative de résoudre séparément ou partiellement l’une de trois grandes crises de l’époque ne reviendrait qu’à exacerber les autres, et ainsi de suite dans une spirale infernale.

La perspective politique dans laquelle s’inscrit l’ouvrage est celle d’un socialisme écologique et démocratique, qui se distingue des principaux courants du mouvement ouvrier des XIXᵉ et XXᵉ siècles par sa critique du productivisme et du dirigisme. La société post-capitaliste envisagée ne vise plus « la création de la plus-value, mais uniquement celle des besoins ». Elle suppose une maîtrise effective de la production – au-delà de la seule propriété des outils productifs –, dont dépend l’émergence de « besoins libres », notion qui occupe une place centrale dans l’économie de l’ouvrage. Cette thématique renvoie au soubassement philosophique du livre : une réflexion humaniste sur la « réification » et l’aliénation. À l’appui de cette réflexion sont mobilisées de nombreuses références théoriques, de Karl Marx à Guy Debord, de Georg Lukács à Ágnes Heller et István Mészáros, de Moishe Postone à Kōhei Saitō, entre autres. Malgré cette densité, l’ouvrage reste accessible à un public relativement large : il ne suppose pas la maîtrise de ces références, embrasse un vaste éventail de thèmes et conserve un style direct et vivant. C’est sans doute l’un des principaux atouts de Godin : il ne se paie pas de mots. Ses livres présentent toujours une thèse qui tranche, avec laquelle on peut être d’accord ou non, mais qui a au moins le mérite d’être exprimée sans ambages.

Néanmoins, on est en droit de rester circonspect quant à la proposition centrale du livre, car le problème à trois corps, tel que Godin le formule, ne va pas sans quelques problèmes de cohérence interne. Cela ressort tout particulièrement dans ses analyses à caractère économique. C’est donc principalement à celles-ci que nous consacrerons la suite de ce compte-rendu critique. Par moments, cela nous conduira sur des terrains un peu arides. C’est malheureusement inévitable dès que l’on prend au sérieux la question cruciale posée par l’auteur – le capitalisme a-t-il épuisé sa vitalité ? – et que l’on souhaite réellement évaluer la validité de sa réponse. La démarche de Romaric Godin s’inspire de la théorie de la valeur et de la plus-value, qui considère que le meilleur indice de la vitalité du capitalisme réside dans sa rentabilité. Notre démarche va dans le même sens. La mise en regard des deux montre une fois de plus, si besoin en était, qu’à partir de bases communes on peut aboutir à des conclusions très différentes.

La crise : moment de rupture ou condition chronique ?

Dans un chapitre intitulé « La crise au cœur du capital », Romaric Godin expose l’essentiel de son analyse du capitalisme contemporain. Sans être excessivement théorique, cette analyse s’inscrit dans le sillage de la fameuse loi de la baisse tendancielle du taux de profit associée au nom de Karl Marx. Le débat marxien, marxiste et « marxologique » pour savoir si une telle loi existe ou non, si oui sous quelles conditions, et si le fondateur du communisme critique avait bien achevé de la théoriser, est littéralement sans fin et impossible à résumer en quelques lignes.

Rappelons simplement l’idée esquissée dans Le Capital : au fur et à mesure que, dans le procès de production capitaliste, le « travail mort » incarné par les moyens de production (machines-outils, intrants divers, etc.) prime sur le « travail vivant », la rentabilité du capital investi est vouée à diminuer avec le temps, car la plus-value ajoutée par les travailleurs et les travailleuses à chaque marchandise produite doit elle-même diminuer relativement. À supposer qu’il n’ait pas changé d’avis sur le sujet1, Marx lui-même n’a pas conçu cette loi sans l’assortir de multiples nuances ; mais surtout, il nous a laissés avec quelques trous quant à ses liens avec ce qu’il appelait la « crise générale »2, point culminant des « vicissitudes du cycle périodique parcouru par l’industrie moderne »3. Si la baisse du taux de profit est un processus durable, qui progresse avec la mécanisation (puis la robotisation) du procès de travail, qu’est-ce qui provoque – à des moments précis – ces brusques grippages de la vie économique qu’on appelle « les crises » ?

Bien que le raccordement entre la temporalité cyclique et celle de long terme n’est pas complètement abouti chez Marx, elle brille par son évanescence chez Godin : comme il l’affirme, la crise ne se réduit pas à une récession, au sens d’une perturbation passagère, mais renvoie à une dynamique de nature différente : le « mouvement de fond de l’accumulation ». Ce faisant, les termes de crise et de dépression (ou de stagnation) deviennent interchangeables. C’est en ce sens que l’auteur peut parler de « crise économique » comme d’un état de fait actuel et persistant, même en l’absence d’un arrêt de la croissance à grande échelle, et aller jusqu’à affirmer que « la crise économique du capitalisme commencée en 2008 n’est pas encore terminée parce qu’elle est structurelle ». Sur ce point, il hésite d’ailleurs entre deux registres : tantôt la crise, ainsi conçue, aurait commencé en 2008, tantôt elle remonterait en réalité aux années 1970.

Si l’on peut convenir que toutes les crises économiques ne se valent pas et que celle de 2008 – contrairement aux nombreuses crises locales qui ont scandé la phase ascendante de la mondialisation (crise du Système monétaire européen en 1992-1993, Mexique 1994, crise asiatique 1997-98, bulle internet 2001, etc.) – marque un tournant, il est indispensable de maintenir une distinction conceptuelle entre une rupture soudaine et brutale dans la dynamique capitaliste et une période de ralentissement économique qui peut bien lui faire suite et durer plusieurs années, voire une ou deux décennies, sans pour autant signifier que la crise serait devenue une situation pérenne. Si de tels ralentissements ne sont en rien une nouveauté dans l’histoire du capitalisme (que l’on pense à la Grande Dépression de 1873-1896, ou à celle des années 1930), « des crises permanentes – du moins à en croire Marx – ça n’existe pas »4.

C’est précisément le refus d’opérer cette distinction qui conduit Godin à écrire que les « récessions interviennent indépendamment du mouvement de fond de l’accumulation du capital ». L’adverbe « indépendamment » interroge. Que beaucoup de récessions se produisent à la suite d’événements (politiques, militaires, etc.) apparemment déliés de l’économie, on peut l’admettre ; mais comment les séparer du mouvement « de fond » de l’accumulation, alors qu’elles l’infléchissent (toujours) et sont susceptibles (parfois) de faire ressortir ses problèmes « structurels » ? Les deux crises de 1973-1974 et de 1980-1982, par exemple, ont eu des causes immédiates à la fois monétaires, politico-militaires et énergétiques – le choc Nixon, la guerre du Yom Kippour et les rétorsions décidées par l’OPEP dans le cas de la première ; le choc Volcker et la révolution iranienne dans le cas de la seconde – mais cela ne leur a pas empêché d’exprimer (et d’agir à) un niveau « plus profond ». Godin les cite à titre de première grande cassure du rythme de croissance élevé que le capitalisme avait connu pendant les Trente Glorieuses (1945-1975), jusqu’à en faire une seule et même crise, mais sans expliquer pourquoi celles-ci seraient bien inhérentes au « mouvement de fond de l’accumulation » tandis que d’autres récessions, précédentes ou postérieures, seraient intervenues « indépendamment » de celui-ci5.

Prolifération des branches improductives : symptôme de force ou de faiblesse du capital ?

De manière plus générale, la contradiction « de fond » de l’argumentaire économique de Romaric Godin consiste à affirmer, d’un côté, que le capitalisme contemporain serait malade d’un manque structurel de rentabilité, et de l’autre, à constater (avec raison) l’énorme développement des branches improductives et des activités génératrices de rentes. Leur développement est, selon l’auteur, l’un des indices d’une crise structurelle et potentiellement irréversible de la valorisation du capital. Mais, de deux choses l’une : ou bien le capital productif de plus-value, pris dans son ensemble, est rentable, ou du moins l’a été jusqu’à récemment – suffisamment rentable pour permettre la prolifération des branches improductives et rentières – ou bien il ne l’a pas été, et alors il n’y avait aucune raison pour le premier de partager la masse de la plus-value avec les secondes.

Pour clarifier ce que nous voulons dire par-là, il nous faut d’abord expliciter la distinction entre capital productif et improductif, sur laquelle Godin s’appuie à juste titre. Sans pousser la discussion à un degré de technicité excessif, rappelons simplement que : a) dans la vision marxienne de la chose, qui suppose un niveau d’abstraction assez poussé, il y a des capitaux qui produisent de la plus-value et d’autres qui n’en produisent pas, mais se limitent à en consommer ; b) les seconds ne sont pas pour autant des parasites, mais subsistent dans la mesure où ils prennent en charge des fonctions utiles ou nécessaires d’un point de vue capitaliste : commerce, banques et assurances, marketing, etc. ; c) par ce biais, ils tirent également leur capacité à toucher des profits, c’est-à-dire des portions de plus-value que les capitaux productifs sont bien obligés, bon gré mal gré, de leur accorder.

Sur le plan empirique, la distinction entre capitaux productifs et improductifs n’est pas toujours aisée à faire, notamment dans le monde d’aujourd’hui, mais là n’est pas l’essentiel. Ce qui nous importe le plus réside plutôt dans les conséquences de ce qui précède. Il y en a au moins deux, qui sont exposées par Marx dans le chapitre du Livre III du Capital consacré au profit commercial : la première est que le taux de profit industriel est d’autant plus petit que les branches improductives (ici le commerce) sont développées6 ; la seconde est que, pour la même raison, le taux de profit industriel, c’est-à-dire celui des branches productives, « est une expression inférieure à la réalité » (c’est nous qui soulignons). L’argument avancé par Godin afin d’appuyer son idée d’un déclin continu de la rentabilité du capital depuis des décennies est donc pour le moins à double tranchant. L’auteur nous dit que la plus grande partie des activités de service, qui ont notoirement pris beaucoup de place dans les tissus économiques des pays avancés, sont « des activités “improductives”, au sens marxien du terme, c’est-à-dire qu’elles ne produisent pas de valeur elles-mêmes ». Admettons : en toute logique, cela implique que la formation de capital dans ces branches, et dans l’ensemble de ses composantes (salaires, investissements et profits), ne peut se faire qu’aux frais de la masse de plus-value produite par les branches productives. Pour la même raison, au fur et à mesure que les activités improductives évoquées par Godin se développent et se multiplient, un effet de ciseaux s’installe entre, d’un côté, la capacité des capitaux productifs à dégager de la plus-value et, de l’autre, leur capacité à la garder pour eux-mêmes sous forme de profit d’entreprise7.

Les débats autour de la rentabilité du capital et de ses évolutions sont souvent biaisés par la confusion entre ces deux paramètres : forcément, les estimations varient beaucoup selon que l’on retient l’un ou l’autre. Reste que la reproduction des capitaux improductifs ne se fait ni par autosuggestion ni par l’œuvre du Saint-Esprit : elle présuppose une rentabilité moyenne des capitaux productifs assez élevée. Celle-ci peut bien sûr s’éroder, mais une telle situation n’est pas la plus propice à la multiplication des capitaux improductifs, bien au contraire.

Prolifération des rentes : une contre-tendance à la baisse du taux de profit ?

Malgré ses tirades sur le « capitalisme aux abois », Romaric Godin sait bien que la baisse tendancielle du taux de profit comporte des facteurs qui la contrarient. C’est l’une des raisons qui rendent l’estimation de la rentabilité du capital total si ardue, car la tendance qui porte sa baisse active aussi de nombreuses contre-tendances qui, en agissant sur la première interagissent aussi entre elles, de sorte que le résultat (l’évolution réelle de la rentabilité) est un mouvement non-linéaire et aux multiples variables. Mais d’abord, quelles sont ces contre-tendances ? C’est là que la chose se fait intéressante, et où il y aurait effectivement intérêt à innover par rapport aux six contre-tendances à la baisse du taux de profit traitées par Marx dans le Livre III du Capital. Godin a raison de ne pas s’en tenir à une répétition scolastique de celles-ci. Mais l’argument qu’il avance à ce niveau est pour le moins étonnant : « La première nouvelle contre-tendance a consisté à développer d’immenses secteurs rentiers. » Et encore, quelques pages plus loin :

Puisque, comme on l’a montré, le processus de valorisation classique est en crise profonde et ne génère plus suffisamment de carburant pour l’accumulation, une tentation croissante de construire cette accumulation par d’autres voies s’est faite jour, et la rente s’est progressivement développée.

Sont en cause ici, pour faire simple, les bêtes noires du courant du technoféodalisme : plateformes, GAFAM et assimilés. Godin ne partage pas avec les tenants de ce courant la conclusion que ces entreprises nous ramènent du salariat au servage, mais semble malgré tout approuver leurs analyses. Il en va ainsi parce qu’il ne s’attache pas à une véritable analyse des sources – fort variées – des bénéfices qu’elles réalisent (profits industriels, profits commerciaux, intérêts, rentes de monopole, autres rentes, etc.). Dans la nuit du technoféodalisme, toutes les vaches sont grises. Même si l’on admet que la focalisation sur la rente soit justifiée, la question fondamentale qu’il faut se poser est la suivante : en quoi le développement d’activités génératrices de rentes peut-il bien contrecarrer la baisse tendancielle du taux de profit ? La rente étant, sous toutes ses variantes, l’appropriation d’une fraction de la valeur ou de la plus-value déjà produite, comment peut-elle contribuer à rétablir la rentabilité du capital productif ? Car, si l’on parle de contre-tendances au sens marxien du terme, c’est bien de cela dont il s’agit.

La réponse est que l’augmentation de la rente ne peut avoir cette fonction que pour certains capitaux aux dépens d’autres. Que l’on considère l’ensemble des capitaux ou exclusivement les capitaux productifs de plus-value, le fait qu’une fraction de capitaux se consacre à la captation de rentes diverses n’améliore, en toute hypothèse, que sa propre rentabilité. Cela reste vrai quelle que soit la source immédiate de la rente : si elle est prélevée auprès d’autres entreprises, elle diminue directement leurs profits ; si elle l’est sur les revenus des consommateurs, elle doit être incluse dans les salaires, sinon elle empiète sur d’autres postes de dépense ; enfin, si elle découle du monopole technologique détenu par telle ou telle entreprise, elle empêche que cet avantage se généralise à l’ensemble de ses concurrents potentiels.

Finalement, on en revient au problème que nous avons déjà rencontré au sujet du rapport entre branches productives et improductives : si les activités génératrices de rente s’élargissent, cela suppose une rentabilité suffisante du capital productif. Si cette rentabilité fait défaut, l’ensemble des déductions sur la plus-value produite sont destinées à rétrécir – ou alors, si l’on tient à les maintenir en place, il faut en priorité restaurer leur condition sine qua non.

Voilà pourquoi Henryk Grossmann – dans son livre sur la théorie des crises, que Godin ne peut pas ne pas connaître, puisqu’il le cite avec approbation – inclut dans l’inventaire des contre-tendances à la baisse du taux de profit la lutte des capitalistes contre la rente et pour la réduction du profit commercial. La justesse du raisonnement de Grossmann se discute d’ailleurs, car la réduction de la rente qu’il envisage n’est qu’une répartition de la plus-value produite plus favorable aux capitaux productifs. L’augmentation de la rente, quant à elle, ne peut avoir une fonction analogue que si les capitaux qui en profitent sont eux-mêmes des capitaux productifs, sinon cette captation se fait entièrement au détriment de ces derniers.

C’est d’ailleurs ce que Godin admet involontairement lorsqu’il envisage les effets économiques futurs de l’IA. Il se montre alors sceptique quant aux applications réellement productives de cette nouvelle trouvaille technologique. Si l’IA se révèle « peu utile pour la production de valeur », alors « sa seule chance de survie économique sera de s’appuyer sur la rente. […] Ce mécanisme devrait alors logiquement peser encore sur la rentabilité du reste de l’économie. » (c’est nous qui soulignons). Et plus loin, à propos des investissements fixes massifs que les firmes de la Big Tech réalisent en ce moment pour développer l’IA générative : si ces investissements n’assurent pas les profits escomptés, « la rente devra jouer sur le prix de ces services pour assurer le maintien de sa rentabilité. Et c’est donc le reste de l’économie qui devra payer. » Mais alors, pourquoi considérer que l’augmentation de la rente peut fonctionner comme une contre-tendance à la baisse du taux de profit ? Comprenne qui pourra.

Gains de productivité : définition problématique, phénomène élusif

Ailleurs dans son livre, Romaric Godin avance un autre argument à l’appui de sa thèse :

On a donc une modification de l’allocation du travail au bénéfice des activités qui vivent de la survaleur créée par d’autres. Cette augmentation du ratio entre travail improductif et travail productif renforce naturellement la tendance à la baisse des gains de productivité, et donc la difficulté pour le capital d’envisager une accélération de l’accumulation. Dans ces conditions, l’investissement productif ne peut être que découragé. 

Godin tend ici à superposer deux types d’analyse. Essayons de les démêler. D’un côté, comme nous l’avons vu, la théorie marxienne considère que les activités improductives ne peuvent exister qu’en dépensant la « substance » économique que le travail productif de plus-value a produite. De l’autre, la comptabilité nationale, plus empiriste, considère que tous les secteurs comportent une certaine productivité et qu’ils contribuent tous au PIB et à sa croissance, fût-ce de façon inégale.

Cette productivité statistique peut être calculée de différentes manières. De nos jours, on retient généralement le critère de la productivité apparente du travail, qui consiste à rapporter l’ensemble du PIB, ou la contribution au PIB d’un secteur ou d’une branche d’activité, au nombre d’heures travaillées (productivité horaire) ou au nombre de salariés employés (productivité par tête). Le numérateur (le PIB) ayant ici une expression monétaire et non pas matérielle, un gain de productivité n’est pas écrit– quoi qu’on en dise – forcément synonyme d’amélioration productive : il peut très bien résulter de la simple réduction du dénominateur (nombre de travailleurs ou d’heures travaillées) par l’accélération des rythmes du travail, le numérateur restant inchangé. Autrement dit, à PIB constant, l’augmentation du chômage compte comme un gain de productivité.

La question se pose donc de savoir dans quelle mesure il s’agit d’un indicateur fiable de la bonne ou de la mauvaise santé du capitalisme. En effet, contrairement à ce qu’écrit Godin, les gains de productivité ne renvoient pas nécessairement à ce que Marx appelle la plus-value relative8, pas plus qu’à la plus-value en général d’ailleurs : tels qu’on les conçoit habituellement, ils peuvent apparaître dans n’importe quelle branche d’activité. Souvent, dans les calculs de la productivité à l’échelle d’un pays, on exclut par convention les branches agricoles et les services non-marchands ; malgré ces retranchements, le résultat tend d’autant plus à la baisse que les services marchands – et notamment les branches d’activité les plus intensives en travail – représentent une part importante du PIB du pays examiné. De même pour son taux de croissance. Jusqu’ici, rien de bien nouveau. Mais en quoi tout cela renforcerait aujourd’hui la « difficulté pour le capital [à] envisager une accélération de l’accumulation » ? Godin ne l’explique pas vraiment. Du point de vue de la théorie de la valeur et de la plus-value, la totalité du PIB trouve sa seule source dans les branches productives. Si une partie plus ou moins grande de la valeur produite est détournée vers des branches improductives, cela ne limite l’accumulation que si d’autres possibilités d’investissement productif et rentable sont délaissées ou sous-utilisées. C’est donc un argument qui se concilie mal avec celui du déclin de la rentabilité défendu par Godin.

Incontestablement, depuis la fin des Trente Glorieuses, la part des branches productives, située principalement dans les secteurs primaire et secondaire, a sensiblement diminué au sein des tissus économiques domestiques des pays avancés. Comme Godin le reconnaît lui-même en citant Alexis Moraitis, cela est dû en partie au fait que leur productivité sectorielle avait préalablement beaucoup augmenté. Sur ce point, on peut s’accorder pour dire que les investissements de productivité dans les industries des pays avancés se sont affaiblis au fil du temps – mais rien ne laisse supposer que ce soit une situation destinée à perdurer indéfiniment. De manière plus fondamentale, les gains de productivité ne se répartissent pas de la même façon en économie fermée et en économie ouverte, c’est-à-dire dans un contexte mondialisé (fut-il en voie de fragmentation comme c’est le cas aujourd’hui). Dans un tel contexte, les gains de productivité peuvent très bien s’obtenir dans les pays destinataires de délocalisations et autres investissements directs étrangers, et se retrouver dans la poche des pays émetteurs sous la forme de profits rapatriés ou de baisses de prix des produits importés. Cela veut dire aussi que la corrélation entre les efforts de productivité – que ce soient par le progrès technique, les économies d’échelle ou la rationalisation – et les gains qui en découlent ne peut pas être présupposée sur un territoire national donné. En toute hypothèse, il faudrait une connaissance minutieuse de la géographie productive mondiale, jointe à une analyse très fine de la façon dont les profits s’y répartissent, pour reconstituer le lien entre les premiers et les seconds. Nous ne prétendons pas en avoir la capacité – mais nous regrettons que les exportations de capital d’investissement et les flux internationaux de valeur soient si peu présents dans Le problème à trois corps du capitalisme9. Godin traite les tissus économiques des différents pays comme des « économies nationales » quasiment autocentrées et autofinancées.

Cela ressort aussi au sujet des gains de productivité. Ceux-ci, nous l’avons vu, occupent une place importante dans sa démonstration : la baisse des gains de productivité, d’après Godin, ne serait pas la cause, « mais le symptôme d’une crise plus profonde et structurelle de l’accumulation». Et il va jusqu’à affirmer que la généralisation des technologies de l’information et de la communication (TIC) n’aurait été qu’une révolution en trompe-l’œil, car elle n’aurait engendré que très peu de gains de productivité. Nous voici revenus à l’idée de crise permanente depuis les années 1970. Une fois de plus, cela nous laisse dubitatifs : comment nier le redressement de la rentabilité du capital dans les années 1990 et 2000, et le rôle décisif que les TIC y ont joué, que ce soit par la réduction des stocks, la multiplication de nouvelles branches ou la mise à profit des disparités de développement et des spécialisations régionales (« chaînes de valeur globales ») ? Godin rappelle le paradoxe de Solow de la fin des années 1980, selon lequel les ordinateurs étaient partout, sauf dans les statistiques de la productivité. Rétrospectivement, cela devrait plutôt inciter à la prudence et sonner comme une mise en garde quant aux limites des statistiques elles-mêmes, qui ne sont pas la réalité mais une représentation de celle-ci – une représentation sans doute utile, mais pas forcément exhaustive, et susceptible de diverger par rapport au développement réel des forces productives dont le capitalisme reste porteur.

Croissance : Trente Glorieuses idéalisées, mondialisation sous-estimée

Les deux autres principaux arguments avancés par Romaric Godin pour asseoir sa thèse d’un capitalisme « en voie d’épuisement » sont le ralentissement de la croissance sur le long terme et la montée de l’endettement public et privé. Ce sont des problèmes théoriquement délicats, car, comme nous l’avons vu, le rapprochement de la théorie de la valeur et de la plus-value avec les données économiques officielles n’est jamais une tâche banale – et ce non pas parce que les données seraient fautives, mais parce que leur construction même se fait dans un cadre qui a ses propres postulats théoriques (qu’ils soient consciemment assumés ou non ne change rien à l’affaire). Il est certes indispensable d’avoir recours à des proxies pour analyser la dynamique capitaliste, mais cela implique tout un travail de « traduction » par lequel on transfère les données disponibles de leur cadre d’origine à un autre cadre – ce qui peut sensiblement changer leur signification. Voyons cela de plus près.

Godin nous rappelle d’abord que :

Depuis les années 1970, et encore davantage depuis la grande crise financière de 2008, la croissance mondiale du PIB est en net ralentissement. Les données de la Banque mondiale, disponibles à partir de 1961, montrent ainsi que la moyenne de croissance du PIB réel mondial dans les années 1960 était de 6,2 % par an, avant de passer à 4,5 % dans les années 1970, à 3,6 % dans les années 1980, puis à 3,4 % dans les années 1990 et 2000. Sur la décennie 2010, le ralentissement est encore plus net, avec une croissance de 2,2 % ou, en tentant de “neutraliser” l’effet de la pandémie, de 2,9 %. Depuis 2022, le chiffre reste proche de 3 %. Le ralentissement est indéniable, et il est considérable : en un demi-siècle, la croissance mondiale moyenne a été divisée par deux.

Suivent d’autres chiffres allant dans le même sens, sur des périmètres plus limités (pays OCDE et États-Unis). Quelques pages plus loin, l’auteur ajoute :

Dans les années 1960, les candidats au partage de la croissance de 6 % étaient les grandes multinationales étasuniennes et quelques concurrents japonais et allemands. Aujourd’hui, les acteurs asiatiques, latino-américains, moyen-orientaux doivent partager avec l’Occident un taux de croissance de 3 % .

Même si l’on peut convenir avec la conclusion que « la capacité d’accumulation de chaque acteur est donc plus risquée et moins aisé » (ça ne mange pas de pain de le dire), ces chiffres peuvent fourvoyer un public non spécialiste si l’on ne restitue pas les ordres de grandeur sous-jacents. Le PIB mondial qui avait augmenté à un rythme assez soutenu dans les années 1960, s’élevait à environ 3 000 milliards de dollars courants en 1970. En 2024, année où l’on évalue le taux de croissance du PIB mondial dans une fourchette comprise entre 2,6 % et 3,1 % (les estimations varient), ce PIB s’élève à environ 111 000 milliards. Cela veut dire, d’abord, que sur la période 1970-2024, le PIB mondial a été multiplié par 37 (tandis que sur la décennie 1960 il n’avait que doublé). Cela veut dire, ensuite, qu’un taux de croissance de 3 % en 2024 équivaut à un surcroît annuel d’activité économique qui est supérieur, en chiffres absolus, à la totalité du PIB mondial en 1970. On pourrait nous rétorquer que notre présentation est biaisée par la mesure en dollars courants. Soit. Selon les données du Maddison Project, dont l’unité de référence (dollars internationaux ajustés à l’inflation et au coût de la vie) se rapproche davantage d’une mesure en monnaie constante, le PIB mondial s’élevait à environ 8 440 milliards en 1950, à environ 13 100 milliards en 1960, à environ 31 910 en 1980, à environ 130 400 milliards en 2022 – soit une multiplication du PIB mondial fois 15,5 sur la période 1950-2022. Toute chose égale par ailleurs, comme le rappelle Godin lui-même, l’accumulation capitaliste est un processus double, matériel et en valeur, et son caractère contradictoire vient précisément de la tension entre ces deux aspects ; il en découle que, par effet de l’augmentation de la productivité du travail (entendue ici dans l’acception marxienne), un surcroît de PIB de 3 % à l’échelle mondiale correspond aujourd’hui à un volume beaucoup plus grand de moyens de production et de consommation produits et achetés qu’en 1970 – ce qui d’ailleurs n’est pas sans conséquence du point de vue écologique.

Dans ces conditions, il nous semble déjà assez discutable de continuer à décrire les Trente Glorieuses comme « la plus grande phase d’expansion du capital, qui apparaît comme son âge d’or », mais encore, il nous semble largement prématuré d’affirmer que l’expansion géographique et sociale du capitalisme aurait atteint un plafond aujourd’hui. Pendant les Trente Glorieuses, les flux d’investissements directs étrangers s’étaient repliés sur les pays avancés, la croissance soutenue décrite par Godin était concentrée sur une zone relativement circonscrite de la planète, le bloc soi-disant socialiste était (sauf exception) pratiquement exclu du marché mondial, tandis que les pays périphériques vivotaient pour la plupart dans le « développement du sous-développement », au point qu’on se demandait si le capital allait pouvoir industrialiser le Tiers monde un jour. Par la suite, les firmes multinationales étasuniennes, européennes et japonaises ont réinvesti d’abord une partie de l’ancien Tiers monde, puis les anciens pays « socialistes », et les ont intégrés à leur dynamique dans une position subordonnée, directement ou par la sous-traitance.

Bien sûr, cela ne s’est pas fait par philanthropie, mais pour répondre à la crise économique et sociale du début des années 1970, et retrouver un niveau de rentabilité plus confortable. Toujours est-il que ce redéploiement a remarquablement bien marché. Ensuite, que les solutions capitalistes ne soient que temporaires et qu’elles se retournent à chaque fois en de nouveaux problèmes, cela fait partie du cours normal des choses. La grande crise de 2008 a été bel et bien un tournant parce qu’elle a signalé l’affaiblissement du tissu économique domestique des pays depuis lesquels le mouvement de la mondialisation avait été amorcé (les États-Unis en particulier), pas celui des pays qui en ont bénéficié en termes d’afflux d’investissements étrangers : un affaiblissement qui s’est poursuivi dans la décennie suivante, jusqu’à devenir politiquement explosif. L’impasse contemporaine, s’il y en a une, tient au fait que ces grands capitaux qui ont piloté la mondialisation se trouvent aujourd’hui coincés entre, d’un côté, les attentes sociales des pays récemment industrialisés, et notamment de leurs classes ouvrières et moyennes montantes (les « îlots de prospérité » de Godin), et, de l’autre côté, les attentes sociales qui proviennent des pays d’origine, désindustrialisés entre-temps, et de leurs classes ouvrières et moyennes déclinantes. Les uns (Chinois en tête) veulent que le développement économique se poursuive, mais dans une position non subordonnée ; les autres veulent que le développement économique revienne, et tolèrent de moins en moins que le tissu économique domestique soit sacrifié au profit de la « croissance externe ». Que ces attentes sociales soient interceptées et mises en forme politiquement par untel ou untel, ce n’est pas forcément anodin mais ne change pas le fond de l’affaire.

L’explosion de la dette : une réalité indéniable… et ambivalente

Venons-en enfin au problème de l’endettement. S’il est indéniable qu’on assiste, depuis le début des années 2000 au moins, à une croissance phénoménale de l’endettement public et privé, il est crucial d’en faire la bonne analyse, faute de quoi on parviendra à des conclusions fausses et, pour le dire avec Romaric Godin, « dangereuses ». Pour commencer, l’auteur nous rappelle que, selon le Fonds monétaire international, « la dette totale, privée et publique, en circulation représentait 101,5 % du PIB mondial dans les années 1960 », alors que « dans les années 2010, ce poids était passé à 219,3% ». En 2024, on était plutôt autour de 235 %. Les ordres de grandeur présentés plus haut au sujet du PIB mondial soulignent encore davantage l’importance quantitative du phénomène. Mais voilà le commentaire de Godin :

Autrement dit : le capital fictif a été le carburant d’un régime de croissance affaibli et, en cela, il était condamné à rester fictif. Sa seule issue était la fuite en avant. S’il cherchait à se réaliser, c’est-à-dire à devenir réel, il s’effondrait.

On trouve ici une confusion qu’on voit ressurgir, de temps à autre, même dans la littérature marxisante : celle qui consiste à identifier l’ensemble de l’émission de crédit avec le capital fictif – notion marxienne qui indique un capital seulement virtuel, au mieux une promesse sur la plus-value future. Cette identification porte à croire que le financement du procès de production s’effectue par une création monétaire ex nihilo (via le crédit bancaire) et que c’est seulement dans un deuxième temps que celle-ci se transforme en valeur réelle. On passe alors à côté du fait que l’émission de crédit qui permet à l’entreprise A de payer ses locaux, ses machines, ses intrants et la force de travail nécessaire à amorcer son business, permet par là même aux entreprises B,C,D etc. de vendre leurs marchandises et empocher les profits. Autrement dit, l’émission de créances ne se limite pas à permettre de dépenser à crédit, mais accompagne aussi l’augmentation de la richesse réelle. Les deux aspects n’entrent en conflit qu’exceptionnellement, en cas de crise.

Dans un système monétaire qui serait intégralement basé sur la monnaie métallique (or ou argent), la réalisation de la plus-value produite, c’est-à-dire sa validation par l’échange, supposerait l’augmentation constante, cycle après cycle, du stock de métaux précieux. Dans un tel système, l’émission de crédit est nécessairement soumise à des limites étroites, car la croissance de la richesse et de sa représentation en monnaie papier ne doit pas dépasser excessivement le stock de l’actif physique auquel elle est adossée. En revanche, dans un système monétaire basé sur la monnaie fiduciaire, cette limite ne subsiste plus, puisque la plus-value peut se réaliser en contrepartie d’une simple créance. Dans ce système-là, l’émission de crédit ne connaît pas d’autre limite potentielle que la capacité du capital investi à dégager de la plus-value – ce qui ne va pas sans inconvénients, car la première peut dépasser de beaucoup la seconde avant que la proportion entre les deux ne se rétablisse dans la douleur. Toutefois, ces conditions moins contraignantes sont aussi beaucoup plus favorables à la rentabilité du capital. Pour le comprendre, il nous faut faire un petit détour.

Pour Marx, la fonction essentielle du crédit dans le mode de production capitaliste consiste à fluidifier la continuité du procès de production : il permet à la fois d’anticiper dans le temps l’écoulement de la marchandise produite, et de réengager un nouveau cycle de production dès que le cycle précédent s’est terminé, sans attendre que la totalité de la marchandise produite jusque-là ait été vendue (ce ne sont là que les deux faces de la même médaille). Dans les deux cas, la puissance du crédit agit donc sur la vitesse d’amortissement du capital investi, qui n’est pas sans effet sur sa rentabilité : plus la vitesse d’amortissement est élevée, plus le taux de profit l’est aussi. Voilà pourquoi un pays où le système de crédit est faible et les taux d’intérêt sont élevés – disons la Russie par exemple – peut bien avoir des taux d’endettement public et privé extrêmement modérés, mais souffrir d’un rationnement de l’« offre de monnaie » qui ralentit l’amortissement de ses capitaux et pèse sur leur rentabilité : on aura alors des bilans très sains, mais au prix d’avoir mis au régime la poule aux œufs d’or. À l’inverse, dans un pays où l’accès au crédit est facile et bon marché, on aura probablement des niveaux d’endettement public et privé sensiblement plus élevés, mais aussi une rentabilité du capital plus robuste. L’interaction entre la puissance du crédit, la vitesse d’amortissement et le taux de profit est cruciale pour comprendre que l’augmentation du taux d’endettement n’est pas mécaniquement un indice de baisse de la rentabilité du capital, mais peut bien s’accompagner du phénomène contraire. Certes, le recours au crédit augmente aussi le potentiel de crises dans la mesure où, en accélérant les « pulsations » de la production capitaliste, il accélère la marche vers la surproduction périodique. Néanmoins, jusqu’à ce que celle-ci n’éclate au grand jour, la capacité d’endettement des acteurs économiques est soutenue par des facteurs objectifs. Parmi ceux-ci, il y a entre autres le fait qu’avec l’amortissement rapide du capital en fonction et le surcroît de rentabilité qui en découle, il y a aussi davantage de plus-value susceptible d’être prêtée.

Curieusement, Godin ne se pose jamais la question de savoir pourquoi tous ces titres de dette publique et privée, malgré leur augmentation quantitative, continuent de trouver des acheteurs ; autrement dit, il ne se pose jamais la question de savoir quelle est la part d’épargne proprement dite, c’est-à-dire de valeur déjà produite et thésaurisée, dans la montée aux étoiles de l’endettement contemporain. Pourtant, en dernière instance, lorsqu’on parle d’endettement, on parle toujours de capitalistes qui prêtent à d’autres capitalistes, aux États et aux ménages. Nous en avons une illustration parlante dans la façon dont, au cours des trois ou quatre dernières décennies, une partie considérable des excédents commerciaux chinois, allemands, japonais, sud-coréens, italiens, etc. a été massivement transformée en actifs financiers de toutes sortes, titres de dettes publiques et privées inclus. On pourrait discuter longuement des raisons pour lesquelles ces excédents commerciaux ne sont pas restés davantage dans leurs pays d’origine pour s’investir sur place, mais se sont plutôt dirigés vers les marchés financiers d’autres pays ; et l’on pourrait aussi discuter de pourquoi ces derniers – les États-Unis par-dessus tous – avaient besoin de ces flux financiers pour équilibrer leurs comptes extérieurs, quitte à les laisser répartir ailleurs par la suite. Pour ce qui est de la question qui nous occupe, l’essentiel est toutefois de noter que la tendance à l’augmentation du stock mondial de dettes a été impulsée – du moins dans un premier temps – par la simple circulation internationale de l’épargne dans des conditions d’économie ouverte et de forts déséquilibres commerciaux entre les pays. Le « carburant » du régime de croissance dont nous vivons actuellement les derniers feux, c’était donc moins le capital fictif que la simple épargne. C’est là le noyau rationnel des différentes théorisations de l’excès d’épargne mondiale (global saving glut), quelles que soient leurs incompréhensions quant aux causes et aux conséquences du phénomène qu’elles décrivent. Est-ce à dire que le capital fictif n’y a été absolument pour rien ? Loin s’en faut, mais toutes les politiques monétaires accommodantes, injections de liquidités et autres initiatives des institutions financières vouées à maintenir les valorisations boursières mirobolantes et la soutenabilité de l’endettement public seraient incompréhensibles s’il n’y avait pas, de façon sous-jacente, une partie si importante de la plus-value mondiale qui, au moindre craquement économique, menace d’anéantir la valeur des titres, et de faire exploser à la hausse rendements et intérêts, en cherchant simplement à se reconvertir en monnaie sonnante et trébuchante.


Dans ce qui précède, notre propos n’était pas de dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes (capitalistes) possibles, mais que, dans la vision du capitalisme en décomposition proposée par Romaric Godin, le risque est fort de sous-estimer la vitalité de la partie adverse et de prendre une fin de cycle pour une fin de règne. Une fois émises ces réserves sur le contenu proprement économique de Le problème à trois corps du capitalisme, il faut préciser que celui-ci n’est qu’une des facettes d’un livre riche et stimulant, mu en premier lieu par la réaffirmation de la « centralité de la lutte des classes ». Nous n’avons pas grand-chose à redire sur les développements que Godin consacre à la crise écologique, si ce n’est que sa vision d’une accumulation capitaliste essoufflée depuis plusieurs décennies – outre le fait que nous la trouvons peu réaliste – ne nous semble pas très cohérente avec le constat d’une dévastation accélérée de la nature extérieure (non-humaine). Cette dévastation peut se poursuivre jusqu’à engager la viabilité de la planète précisément parce que les limites internes de l’accumulation ne sont pas en train d’être atteintes (et vraisemblablement ne le seront pas avant longtemps). Et le capital peut passablement s’accommoder de cette dévastation, du moins tant qu’il y a de la plus-value à faire et des nouvelles branches à ouvrir. De même pour la dévastation humaine dont Godin dresse si bien l’inventaire, de la solitude au manque de sens, en passant par l’enfermement numérique. Remarquons, par exemple, que ce n’est pas le dernier des succès du capital et des capitalistes que d’avoir engendré, par l’ubiquité et l’instantanéité informationnelles permises par les TIC, un sentiment d’apocalypse imminente dont les critiques du capitalisme sont bien souvent partie prenantes, mais dont les effets sont en dernière instance paralysants. Ce n’est pas en répétant à l’envie que « le temps nous est compté » qu’on fera avancer la cause d’une société harmonieuse, sans classes, et capable d’entretenir un rapport moins destructeur avec le milieu naturel. Si tout est fichu, à quoi bon se révolter ? Catastrophisme et volonté de se battre pour quelque chose de mieux ne font pas forcément bon ménage. Autant dire que pour offrir une perspective anticapitaliste aux luttes du présent, il nous faut en priorité sortir du présentisme. Quoi qu’il arrive, et quels que soient les désastres présents et futurs que les forces capitalistes nous concoctent, il y a bien, malgré tout, un avenir à préparer sur le long terme.


Par Robert Ferro

30 juin 2026