« Que peuvent les intellectuels1 ? » s’interroge Pierre Nora dans le premier numéro de la revue Le Débat. Derrière la question, un diagnostic historique et une profession de foi. Au crépuscule des années 1970, la figure de l’intellectuel français, héritier de la « République des lettres », n’occupe plus, en effet, le magistère moral et politique qui fut longtemps le sien. L’institutionnalisation, la médiatisation et la bureaucratisation de la vie intellectuelle ont profondément transformé les conditions d’exercice de l’autorité symbolique.
Selon l’historien-éditeur, ces mutations appellent l’instauration d’un « régime de démocratie intellectuelle » dans lequel la légitimité ne reposera plus sur l’autorité charismatique, l’avant-gardisme ou la posture prophétique, mais sur le débat argumenté, la « responsabilité » et le « pluralisme intellectuel ». Par opposition aux publications qui composent l’espace des revues, Le Débat n’est pas conçue comme la vitrine d’un système théorique ou d’une méthode. Elle veut favoriser un nouveau rapport au savoir, dans lequel l’engagement intellectuel doit se substituer à l’engagement politique. C’est même, explique Pierre Nora, « à l’abri de la fonction critique que fonctionne à plein l’irresponsabilité politique des intellectuels ». Se disant affranchie des appartenances idéologiques et ouverte à toutes les personnes capables d’apporter un éclairage « intéressant » sur les problèmes de leur temps, entendant incarner une éthique de la discussion raisonnée, au service d’une controverse intellectuelle que ses fondateurs estiment perdue, la revue est emblématique de la conjoncture intellectuelle, sociale et politique qui s’est ouverte au milieu des années 19702.
Naissance d’un espace singulier
En 1965, lorsque Claude Gallimard propose au jeune Pierre Nora de développer le secteur des sciences humaines dans la prestigieuse maison du 5, rue Sébastien-Bottin, dans le 7e arrondissement de Paris, c’est pour y renouveler un espace éditorial dont le modèle, centré sur la littérature, s’essouffle. Il refuse de se laisser distancer par ses concurrents, dans une période d’effervescence marquée par la création de diverses collections qui investissent l’ethnologie, l’histoire, la géographie et les « idées ».
Pierre Nora, alors âgé de 34 ans, peine encore à donner un véritable élan à sa carrière. Après un triple échec au concours d’entrée de l’École normale supérieure – véritable « tournant biographique » –, il obtient l’agrégation d’histoire et fait ses débuts au lycée Lamoricière d’Oran. Tandis qu’il peine à faire avancer sa thèse, entamée sous la direction de Pierre Renouvin, il publie en 1961 Les Français d’Algérie, essai au titre provocateur, dans lequel il brosse un portrait critique des « pieds-noirs » et souligne les contradictions d’une partie de la gauche. Dans cette période d’incertitude personnelle, l’ouvrage lui vaut une certaine notoriété. Christian Bourgois, qui le lui a commandé pour les éditions Julliard, lui offre aussi sa première expérience éditoriale en lui confiant la collection « Archives », qu’il lance en 1963. Pierre Nora soulignera plus tard : « C’était une activité encore à l’époque un peu marginale par rapport à l’université, à laquelle j’étais destiné3 ». Dans ces conditions, la proposition de Claude Gallimard lui apparaît décisive, même s’il doit « sacrifier finalement [sa] carrière universitaire ou littéraire ».
En quête d’un espace d’action intellectuelle à la mesure de ses ambitions, Nora voit là « l’occasion de planter [...] le drapeau des sciences humaines sur l’Annapurna Gallimard ». Il s’installe durablement dans la maison, où il crée la « Bibliothèque des sciences humaines » en 1966, la collection « Témoins » la même année, puis la « Bibliothèque des histoires » en 1971. Éditeur de Michel Foucault, de Louis Dumont, de Raymond Aron et de Georges Dumézil, parmi bien d’autres, il s’impose progressivement comme une figure de référence du paysage intellectuel parisien. Au tournant des années 1980, observe-t-il, « beaucoup des chemins de la création, de l'histoire, de la production intellectuelle passent d'une certaine façon, sinon par mon bureau, et sinon tout à fait par moi ».
Après plus d’une décennie dans l’édition, la voie académique à laquelle Pierre Nora aspirait s’entrouvre finalement. En 1974, il codirige Faire de l’histoire avec le médiéviste Jacques Le Goff, président de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), qui soutient son élection en tant que directeur d’études en 1977. Mais la réticence de certains ténors de l’institution, qui jugent trop modeste son œuvre scientifique, se double de celle de Claude Gallimard, soucieux de conserver un de ses principaux éditeurs. Pour retenir Nora, il lui propose de créer une revue, sa revue : Le Débat.
Nora en partage l’animation avec le jeune philosophe Marcel Gauchet, à qui il donne dès le premier numéro le rôle de rédacteur en chef. Issu d’un milieu modeste du bocage normand, Gauchet entre en 1961 à l’École normale d’instituteurs, où sa politisation s’accélère à travers le syndicalisme, entre communistes et antistaliniens. Enseignant en maternelle puis dans le secondaire, il est stimulé très tôt par le Manifeste du parti communiste qu’il ne cesse de relire pour mieux s’en distancier. Après avoir abandonné la préparation du concours d’entrée à l’École normale supérieure et celle de l’agrégation de philosophie, il poursuit une triple licence à l’université. C’est finalement dans le milieu des revues qu’il devient le plus actif, en marge du monde académique.
Proche de Socialisme ou barbarie, puis du philosophe Claude Lefort, Gauchet amorce durant les années 1970 une réflexion sur les moyens de « battre le marxisme sur son propre terrain ». S’il admet que les luttes de classes sont un moteur du processus historique, il ne croit pas qu’elles puissent être dépassées au profit d’une société égalitaire. Selon lui, la perspective d’une société sans divisions et d’un État incarnant la totalité du corps social est le « postulat [sur lequel] repose l’édification du régime totalitaire4 », fasciste comme communiste. La revue Textures, qu’il anime au début des années 1970 avec d’autres intellectuels gravitant autour de Claude Lefort, constitue le principal laboratoire de cette élaboration théorique. Issu de l’extrême gauche, ce collectif développe une philosophie qui établit un lien étroit entre démocratie et conflictualité irréductible du social, reformulant ainsi la question de la transformation de la société.
La disparition brutale de Textures en 1976 coïncide avec une séquence de recomposition intellectuelle plus large, marquée par ce que Marcel Gauchet appellera rétrospectivement l’« effet Soljenitsyne ». La mise à l’agenda public du problème totalitaire transforme en profondeur les conditions de recevabilité de la critique du communisme et accélère un processus de rupture avec le marxisme : « Dans l’espace d’une année, quelque part entre 1976 et 1977, les coups assénés depuis si longtemps dans le vide en direction du communisme soviétique se mettent à vraiment porter. [...] Au milieu des protestations contre le règne abusif de l’intellectuel médiatique, un décrochage sans retour d’avec le marxisme s’accomplit, de concert avec le basculement vers un antisoviétisme résolu5. »
C’est dans ce contexte de crise du marxisme et de reconfiguration des normes de légitimité intellectuelle que Marcel Gauchet rencontre Pierre Nora, pour lequel il rédige d’abord des fiches de lecture chez Gallimard. La proposition de diriger une nouvelle revue généraliste constitue pour Gauchet un changement d’échelle et de registre par rapport à ses expériences antérieures dans les revues militantes : un espace de reconnaissance élargi, situé au croisement de l’édition, du journalisme intellectuel et du monde académique. Un espace dans lequel la critique du communisme et la réflexion sur la démocratie peuvent désormais se formuler dans un cadre explicitement désidéologisé. Le lancement de la revue donne ainsi un nouvel élan à sa carrière hybride, partagée entre des travaux de recherche à la frontière de la philosophie et de l’histoire, d’une part, et, d’autre part, des réflexions qu’il développe librement (de 1980 à 2020, il publiera soixante-quinze articles dans Le Débat)6.
En lui confiant la rédaction de la revue, Pierre Nora s’associe donc à un intellectuel prolifique, porteur d’une critique élaborée des illusions révolutionnaires dans lesquelles il ne s’est lui-même jamais retrouvé. Ensemble, ils défendent l’idée d’un dépassement des postures incarnées par les figures phares de l’époque, qu’ils jugent trop universitaires, trop protestataires ou trop sectaires. Par opposition aux revues « engagées » (par exemple, La Nouvelle Critique, communiste) ou « spécialisées » (comme la revue d’histoire Annales, fondée par Marc Bloch et Lucien Febvre), Le Débat naît de la revendication d’une ouverture à des voix capables de se rassembler pour éclairer leur époque, indépendamment des appartenances idéologiques ou disciplinaires.
Ni Sartre, ni Foucault, ni Bourdieu
Le 15 avril 1980, la mort de Jean-Paul Sartre endeuille le monde intellectuel. Par quelque ironie du sort, le premier numéro du Débat paraît le même jour. Interrogé le 2 mai dans Le Monde sur cette coïncidence, Pierre Nora déclare : « c’est comme le signe d’une relève ! » L’auteur de L’Être et le Néant emporte en effet dans sa tombe la figure de l’« intellectuel total » qu’il incarnait depuis la Libération : un écrivain-philosophe transcendant les frontières disciplinaires et faisant de l’engagement politique une exigence morale7. Du côté des Temps modernes, le lancement de cette revue chez l’éditeur historique de Sartre est perçu comme une provocation8.
La nouvelle revue entend se démarquer par le fait qu’elle « n’a pas de système à imposer, pas de message à délivrer, ni d’explications ultimes à fournir », annonce Pierre Nora dans le premier numéro. Au rejet de la posture de l’« intellectuel total » et, bien entendu, de celle de l’« intellectuel organique », lié à une organisation politique, s’ajoute l’opposition à l’« intellectuel spécifique », incarné par Michel Foucault ou Pierre Bourdieu, qui promeuvent une action politique fondée sur un savoir spécialisé. Tandis que les revues de sciences humaines et « d’idées » se multiplient à la même époque (Actes de la recherche en sciences sociales, Commentaire, Lignes...), Marcel Gauchet précise ce qui caractérise l’esprit du Débat : « Si des gens qui ne sont pas répertoriés universitairement comme spécialistes de tel champ ont envie de parler d’autre chose que de leur domaine de spécialité, moi ça me va ! Ils n’y connaissent rien, ce sont des amateurs, [...] mais ils disent des choses intéressantes, c’est tout ce qui m’intéresse ! Voilà, c’est une philosophie9. »
L’aventure se fait donc sans Michel Foucault, pourtant proche de Pierre Nora. Comme en riposte, le philosophe crée la collection « Des travaux » au Seuil, en annonçant que celle-ci s’imposera par le sérieux et la qualité scientifique des textes plutôt que par des stratégies marketing. De la même façon, et même s’il est réputé avoir d’abord encouragé l’initiative du Débat, Pierre Bourdieu n’est pas de la partie. Il sera régulièrement pris pour cible dans la revue. Marcel Gauchet étrille « la compacité moderniste et la raideur dogmatique-critique du système Bourdieu », mais aussi « les longueurs funèbres de la démonstration inutile, le caoutchouc increvable de la prose normalienne, un jargon mêlant de manière inimitable la grisaille bureaucratique et les vives couleurs néologiques des belles années sémiotico-structurales10 ».
Dans le contexte social et politique du début des années 1980, Le Débat entend imposer la posture d’un « intellectuel démocratique11 », à distance des modèles d’intervention existants. Ni prophète ni spécialiste, celui-ci exerce une responsabilité critique sans surplomb, abandonne l’engagement politique d’ordre scientiste ou protestataire et appréhende avec quiétude les enjeux de son temps. Cette redéfinition de l’engagement comme exercice d’une critique (prétendument) désidéologisée s’enracine dans la pensée antitotalitaire qui, à la même époque, redessine les frontières du respectable et du pensable dans le champ intellectuel français.
L’antitotalitarisme comme matrice
Au milieu des années 1970, plusieurs générations d’intellectuels se retrouvent dans la dénonciation du lien supposé entre la pensée révolutionnaire d’inspiration marxiste et le « totalitarisme ». L’année 1974, marquée par la publication de L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne, est souvent considérée comme un tournant décisif : aux yeux de ses partisans, elle symbolise l’éveil politique et moral d’une gauche découvrant le caractère intrinsèquement totalitaire du communisme. Avec cette « révélation » s’amorce une reconfiguration du champ intellectuel, où l’humeur révolutionnaire cède la place au réformisme modéré.
La réception de Soljenitsyne en France s’apprécie à l’aune des enjeux politiques de la période. Se prévalant de la mise au jour des crimes commis en URSS, les intellectuels anticommunistes mettent en garde contre l’accession au pouvoir de l’Union de la gauche, dont fait partie le puissant Parti communiste français (PCF). Dans les espaces médiatiques, éditoriaux et universitaires au croisement desquels se situera bientôt Le Débat, le communisme devient le symptôme d’un aveuglement. En rejetant le PCF, il s’agit d’abandonner un marxisme encore structurant et de renoncer à tout horizon politique révolutionnaire12.
Le recrutement de l’historien Krzysztof Pomian en tant que « conseiller » renforce l’inscription du Débat dans le cadre antitotalitaire. Né en 1934, il a passé son enfance en déportation au Kazakhstan et appartient la vague d’universitaires d’Europe centrale et orientale arrivés en France durant les années 1970 pour échapper à l’influence soviétique. Exclu du Parti ouvrier unifié polonais pour activité contraire à la ligne politique, privé de son poste de maître assistant, soumis à une interdiction de publication pendant une année, il soutient avec succès une thèse d’habilitation en histoire qui lui permet d’entrer au CNRS en 1972. Depuis la France, il apporte son soutien au syndicat Solidarność. Dans Le Débat, il représente une caution morale et politique : « Lui, au moins, savait de quoi il parlait ! » indique Marcel Gauchet. Son érudition, son plurilinguisme, sa légitimité scientifique et son expérience de la dissidence sont autant d’atouts pour la jeune revue.
L’autre élément important est François Furet, historien lui aussi. Ancien membre du PCF, il incarne la génération d’intellectuels français passée de la foi révolutionnaire au rejet du communisme et du marxisme. Son ouvrage Penser la Révolution française, paru en 1978, est la pièce maîtresse de ce tournant idéologique. Relisant 1789 à la lumière du totalitarisme, il propose une équation simple : le rêve d’émancipation contient en germe le glissement vers la Terreur. Le xviiie siècle apparaît ainsi comme le laboratoire d’une inéluctable dérive. Cette relecture, qui participe de la révision du passé communiste des intellectuels français, transforme la mémoire politique de toute une génération. En projetant le totalitarisme sur la Révolution, elle éclaire les engagements passés tout en légitimant la conversion au libéralisme.
À l’approche du bicentenaire, François Furet travaille à rendre hégémonique son interprétation. Président de l’EHESS de 1977 à 1985, il contribue à transformer l’institution en lieu de pouvoir. Aux alliés qu’il y compte déjà (Alain Besançon, Pierre Nora, Claude Lefort, Emmanuel Le Roy Ladurie, entre autres) s’ajoutent plus tard Cornélius Castoriadis, Pierre Rosanvallon, Jacques Julliard et Marcel Gauchet, dont il encourage les campagnes pour l’obtention du statut de directeur d’études. Grâce à cela, les liens des Hautes Études se renforcent avec des espaces comme Le Nouvel Observateur, Libération ou Le Débat.
L’entreprise de François Furet favorise la polarisation du champ intellectuel autour d’un langage commun de la pensée antitotalitaire. Dans Le Débat, celui-ci devient matriciel. En rejetant les « -ismes » – structuralisme, existentialisme, marxisme – comme autant de systèmes clos, la revue forme, avec Esprit (associée à la « nouvelle gauche ») et Commentaire (à l’identité plus libérale), la coalition qui domine la scène intellectuelle au début des années 1980. Le cadre antitotalitaire favorise la circulation des auteurs, le partage des projets éditoriaux et la construction de réseaux comme l’Institut Raymond Aron ou la Fondation Saint-Simon13. L’apparente ouverture et les nouvelles règles de respectabilité intellectuelle que Le Débat entend imposer dessinent une conception particulière de la production des idées et, à travers elle, une vision du monde.
L’esprit du Débat
La revue se définit à la fois par rapport aux revues intellectuelles comme Esprit, Commentaire ou Les Temps modernes, mais aussi par rapport aux revues dominantes dans l’univers scientifique. À la différence des premières, elle se veut affranchie de toute doctrine et soucieuse de représenter une relative hétérogénéité de positions esthétiques, théoriques et politiques. En outre, elle souhaite simultanément révolutionner les « sciences humaines » et accumuler les profits associés à la posture « savante » et à la publication des « grands noms » de l’époque14. C’est au nom de cette ambition qu’elle se dote d’un fonctionnement singulier. Elle ne possède pas de comité de rédaction, Pierre Nora voyant dans un tel agencement une manière de reproduire le « carcan universitaire » et les hiérarchies traditionnelles. Épaulés par Krzysztof Pomian, Nora et Gauchet assurent donc seuls l’ensemble du travail éditorial. Grâce à ce dispositif resserré, pensé comme un gage d’indépendance, ils cherchent à éviter le clientélisme et à garantir la souveraineté de leurs choix.
Le Débat acquiert un prestige particulier, celui d’un espace pluraliste assurant une liberté d’expression à tous ceux qui sont prêts à rassembler leurs intelligences dans l’échange plutôt que dans des rivalités stériles. Forte des relations dont l’équipe dispose dans l’édition, les médias, à l’université, mais aussi dans le champ politique et les milieux d'affaires en France et à l’étranger, la revue réunit des auteurs divers par leurs spécialités, leurs statuts, leurs générations, leurs nationalités et, dans une certaine mesure, leurs sensibilités politiques.
Bien que ses animateurs entendent éviter la « réunion de famille » autour d’un leader philosophique ou littéraire, plusieurs cercles d’habitués se dessinent au fil du temps. On trouve en premier lieu des intellectuels de la « deuxième gauche15 », qui se confondent en partie avec le « réseau Furet » – François Furet, Marcel Gauchet, Pierre Nora, Mona Ozouf, Pierre Rosanvallon, Jacques Julliard, Jean-François Revel –, auxquels s’ajoutent quelques inclassables proches du rédacteur en chef, comme Paul Yonnet, Jean-Pierre Le Goff ou Gilles Lipovetsky. Interviennent également des journalistes (Alain Duhamel, Paul Thibaud), des entrepreneurs-experts (Alain Minc, Denis Olivennes) et, de façon centrale, des philosophes-essayistes médiatiques assimilables aux « nouveaux philosophes » : par exemple, Alain Finkielkraut, André Glucksmann, Pascal Bruckner ou Luc Ferry et Alain Renaut. Certains hommes politiques et hauts fonctionnaires sont aussi souvent sollicités, ainsi que des philosophes-politistes (Philippe Raynaud, Philippe de Lara), des juristes (Michel Guénaire, Laurent Cohen-Tanugi) et des sociologues (Robert Castel, Nathalie Heinich). L’éclectisme est valorisé, pourvu que les contributions soient « raisonnées ».
La composition des numéros, comme l’opportunité des textes, est évaluée selon une triple exigence de pluralisme, « de vérité et de qualité », annonce Pierre Nora. « Moi je publie des gens de droite, des gens de gauche, des gens foucaldiens, des gens lacaniens… je m’en contrefous ! [...] Notre problème c’est de faire vivre quelque chose qui soit stimulant pour l’esprit ou original, fort. C’est notre terrain d’entente fondamental : la qualité intellectuelle », précise Marcel Gauchet. La formule condense l’esprit du Débat : des dialogues dans un cadre de respectabilité et de sérieux dont les animateurs déterminent seuls les frontières.
Néanmoins, la centralisation des décisions, mais aussi l’opacité des critères d’évaluation de cette « qualité », suscitent des critiques. Plusieurs observateurs reprochent à la revue de revêtir les habits de la neutralité savante pour dissimuler des choix politiques nets. Le poète Michel Deguy raille ainsi « Le Débat, qui, comme on sait, fait office de première chambre du Tribunal de Paris pour les affaires intellectuelles. Le jugement y est rendu à huis clos, avant les plaidoiries, par les présidents Nora-Gauchet16 ». Le philosophe Régis Debray – qui deviendra plus tard un important auteur de la revue – s’en prend également à Pierre Nora en 1980 : « Tu affiches un idéal savant qui t’honore : refus des terrorismes de tous bords, rigueur des analyses, volonté de savoir. Mais tu coupes ta science sociale avec des choix politiques précis, ceux de l’establishment intellectuel d’aujourd’hui, comme on coupe un bordeaux avec l’eau du robinet. Mais à la cave et dans le dos des invités17. »
Ce qui s’annonce comme un espace de dialogue pluraliste se révèle être un lieu d’unification symbolique des élites autour d’une même culture de la modération, qui correspond moins à une position idéologique substantielle qu’à une norme de conduite intellectuelle. Le Débat contribue par là à la délégitimation de discours encore marqués par la conflictualité politique. Mais, en réalité, loin d’être dépassés, les clivages se recomposent sur un mode plus feutré : ils opposent une posture se réclamant de la « raison », du refus des « idéologies », à des formes de pensée prétendument militantes, doctrinaires ou excessives. Cette redéfinition ne supprime pas la conflictualité, mais la déplace hors du périmètre symbolique du débat légitime. C’est ainsi que certaines approches critiques issues des sciences sociales, du féminisme ou de l’antiracisme sont disqualifiées, voire régulièrement prises pour cibles18, au nom d’un universalisme présenté comme neutre et désidéologisé. En faisant de la modération un critère de respectabilité, Le Débat participe au glissement d’un attachement « démocratique » vers une sensibilité conservatrice19.
La disparition des intellectuels du centre
L’arrêt du Débat en 2020 ne saurait se résumer à une simple décision éditoriale. Il marque l’épuisement d’une forme singulière de production et de circulation des idées qui, pendant quarante ans, a contribué à structurer la vie intellectuelle française. Ce dénouement peut paraître paradoxal puisque, au même moment, les thèmes placés au cœur des dernières livraisons – troubles dans la gauche ; effets du big data ; écologie ; « décolonialisme » ; « communautarisme » – connaissent un certain succès. Pierre Nora rappelle dans l’ultime numéro que « la disparition d’un titre important a toujours une signification qui la dépasse ».
Comment, dès lors, comprendre celle du Débat ? Avec Marcel Gauchet, il invoque des mutations culturelles : « l’érosion de la curiosité encyclopédique », la « désintellectualisation des élites », la dévaluation du genre de la « revue généraliste » et la « radicalisation » du débat public. La trajectoire retracée ici invite cependant à rapporter cette disparition à un basculement plus général des conditions de production et de circulation des idées, qui a progressivement rendu intenable la position occupée par la revue.
La fin du Débat s’explique en effet d’abord par l’affaiblissement d’un certain régime de légitimité intellectuelle. Son autorité était fondée sur une conception de l’intellectuel comme figure dotée d’une « culture encyclopédique », capable de s’exprimer avec « hauteur » sur les enjeux de son temps, à distance des spécialisations disciplinaires et de la radicalité politique. Or, dans un contexte marqué simultanément par une intensification de la conflictualité du débat public et par le renforcement des exigences de scientificité en sciences sociales, cette posture devient de plus en plus difficile à tenir.
Conçue comme un espace intermédiaire entre sciences humaines et débat public, la revue se trouve prise en étau entre l’autonomisation du champ académique et la montée en puissance des dispositifs médiatiques de production accélérée de commentaires. La professionnalisation de la recherche, la généralisation de l’évaluation par les pairs, l’exigence d’administration par la preuve empirique et la mise en concurrence des revues – notamment à travers les classements institutionnels – ont contribué à éloigner les chercheurs du type de production valorisé par la revue. Symétriquement, l’essor des chaînes d’information en continu et des formats courts a affaibli la position de cet espace fondé sur la temporalité longue et la discussion « savante ».
Pour autant, la mise en forme pluraliste et libérale de l’actualité intellectuelle dans des articles à prétention analytique plutôt que dans des prises de position immédiates n’a pas entièrement disparu. Bien qu’elles connaissent des difficultés comparables, Esprit, Études ou encore Commentaire, qui, depuis 1978, entend « éclairer ses lecteurs sur toutes les grandes questions qui se posent dans le monde d’aujourd’hui », continuent de paraître. L’essor d’une revue comme Le Grand Continent, lancée sur internet en 2019, éditée en format papier par Gallimard depuis 2022 et dont le positionnement est proche de celui du Débat des premières années, indique du reste que cet espace intellectuel persiste bel et bien.
Ce déclin du modèle d’intervention intellectuelle a ensuite eu pour effet de déplacer la position occupée dans le champ par les producteurs historiques du Débat. Il s’accompagne d’une inflexion progressive des objets et des registres de discours investis par la revue. On l’a vu, l’histoire du Débat est indissociable de celle du moment antitotalitaire. La grammaire qui s’y élabore – méfiance à l’égard des « idéologies », valorisation de l’universalisme et de la modération – se prolonge dès la fin des années 1980 dans un antilibéralisme culturel qui devient à son tour matriciel dans la revue. À partir de là, l’« idéologisation des droits de l’homme », la « tyrannie des minorités », la contribution de l’antiracisme à la « fracture » de la société française, ou le « politiquement correct » comptent parmi ses objets privilégiés. François Furet, proche du philosophe conservateur Allan Bloom20, dénonce en 1997 « l’idéologie à la mode dans les universités [états-uniennes] : féminisme, multiculturalisme, affirmative action ». On retrouve là l’antienne antitotalitaire : la « passion égalitaire » menacerait la liberté21.
Les années 1990 voient aussi émerger de nouvelles préoccupations dans l’espace public : succès électoraux de l’extrême droite, intensification des flux migratoires, structuration du mouvement antiraciste, débats sur la laïcité ou le multiculturalisme. Les interventions de la sociologue et ancienne membre du Conseil constitutionnel Dominique Schnapper, celles de l’essayiste Christian Jelen, puis celles du cofondateur du Printemps républicain Laurent Bouvet ou de la députée européenne (élue RN) Malika Sorel contribuent à placer la question de l’« identité nationale » au centre du Débat. S’y installe progressivement une reformulation du récit républicain autour de l’unité et de la continuité du « modèle français ». Dans les derniers numéros, la sociologue Nathalie Heinich déplore une « citadelle républicaine assiégée » par la « montée en puissance de l’identitarisme » et du « communautarisme22 ». L’opposition entre libéralisme et totalitarisme cède ainsi la place à une opposition entre universalisme républicain et communautarisme. Cette évolution fait du Débat un lieu d’élaboration et de diffusion du discours « national-républicain »23.
Ces thématiques ne sont nullement marginales dans l’espace politico-médiatique au moment où prend fin la revue. Mais les intellectuels qui ont longtemps fait Le Débat ne sont plus, eux, au centre du champ intellectuel. La génération susceptible d’en assurer la relève se compose d’auteurs moins dotés en capitaux symboliques et dont les modes d’existence sont éloignés de l’identité « savante » de la revue : que l’on pense à l’éditorialiste Mathieu Bock-Côté, à Alexandre Devecchio, journaliste au Figaro, à Célia Belin, chercheuse pour des think tanks, ou à l’essayiste Mara Goyet. Une contributrice régulière du Débat confiait ainsi en 2023 que Pierre Nora et Marcel Gauchet « n’arrivaient plus à obtenir des textes suffisamment bien écrits, [...] ils n’étaient jamais sûrs d’obtenir un texte publiable... la baisse de qualité de l’écriture est devenue très compliquée ». Le Débat a donc aussi été emporté par un isolement générationnel et positionnel.
Cet isolement est toutefois indissociable des métamorphoses de l’esprit de la revue au fil du temps. Fidèles à la délimitation initiale d’un espace généraliste situé entre sciences humaines et sociales et débat public, Nora et Gauchet ont maintenu Le Débat à distance du pôle scientifique comme du pôle militant de la production des idées. Or, cette position est devenue d’autant plus difficile à tenir que la grammaire intellectuelle qu’ils avaient instituée s’est progressivement rigidifiée.
En valorisant dès les années 1980 un idéal de discussion « raisonnée » fondé sur la défiance envers les « idéologies » et la disqualification de la conflictualité politique, la revue a contribué à redéfinir les frontières de la respectabilité intellectuelle. C’est en instituant durablement ce langage que Le Débat a contribué à la légitimation d’une sensibilité conservatrice aujourd’hui diffuse. C’est pourquoi la déploration finale d’une vie intellectuelle menacée par la radicalisation du débat public tient du paradoxe. À la fin des années 2010, Le Débat se trouve pris dans une contradiction : conçu et présenté comme un centre pluraliste, il a contribué à l’installation d’une pensée conservatrice souvent moins modérée qu’elle ne le prétendait et à la construction d’un clivage opposant une raison supposée neutre à des positions reléguées hors du débat légitime.
En définitive, la disparition du Débat tient aussi au rôle qu’elle a joué dans l’érosion du centre intellectuel qu’elle entendait occuper. En prétendant élargir l’espace de la discussion au nom de la raison et du pluralisme, elle a en réalité participé à l’accentuation de la polarisation qu’elle déplorait. Rétrospectivement, la revue apparaît moins comme une victime de la radicalisation contemporaine que comme l’un des lieux où se sont élaborées et diffusées cette radicalisation et les catégories à partir desquelles elle est aujourd’hui racontée.

.webp%3F2026-05-25T06%253A34%253A37.203Z&w=3840&q=80)

