Revue des livres et des idées
Recension

L'inconscient politique de l'histoire

Par Florent Coste

22 septembre 2026

Faut-il opposer aux lectures idéologiques de l'histoire que voudraient imposer la droite et l'extrême droite l'objectivité d'une historiographie pure de tout biais politique ? Pareille démarche n'est ni possible ni souhaitable, montre Florent Coste. La sortie française du magnum opus de l'historien américain Hayden White, plus de cinquante ans après sa parution en anglais, nous invite à reprendre autrement le débat sur l'écriture de l'histoire.

Charlton Heston – Jules César

À propos de

Hayden White, Métahistoire, trad. fr. Jacques Dalarun, présentation de Catherine König-Pralong, Aubervilliers, Éditions de l'EHESS, 2025, 936 p.

Quelques bons vieux réflexes surgissent quand on interroge le métier de l’historien et ses éventuels partis pris politiques et idéologiques. N’est-ce pas son travail scrupuleusement positiviste des faits qui nous permet de faire la part avec les bonimenteurs et les idéologues faisant un usage politique de l’histoire ?

Quand il s’agit par exemple de faire un sort aux « historiens de garde1 » qui assurent la promotion d’un roman national réactionnaire et n’hésitent pas à tordre, occulter ou falsifier la matière même de l’histoire, alors on brandit bien souvent quelques notions talisman censées protéger l’histoire de ces déviances ou de ces ingérences de l’idéologie : c’est que l’historien travaille « dans le dur » des sources, des documents et des archives et ne se limite pas à raconter plus ou moins élégamment des histoires ; l’historien sérieux ne s’intéresse qu’aux faits, avec le scrupule de l’impartialité, de l’honnêteté, voire de l’objectivité ; c’est là ce qui distinguerait la scientificité de son travail des élucubrations fantasmagoriques des historiens identitaires qui cachent mal des penchants politiques pour le moins problématiques.

En réalité, la confusion règne le plus souvent. Ce contexte que nous traversons, où l’on embrigade le passé et son lot de grandes figures mythologiques (de Charles Martel à Pétain, en passant par Jeanne d’Arc ou quelque autre membre de la dynastie des Bourbons), le tout au nom de programmes politiques de conservation ou de restauration, renforce mécaniquement l’attachement de la profession et de la discipline historiennes à des principes plus ou moins positivistes. Plus largement, les attaques idéologiques qui sourdent aujourd’hui contre les sciences humaines et sociales les poussent donc à défendre leur autonomie et leur méthodologie, quitte à se dépolitiser, du moins à refuser de jouer le jeu de l’agresseur. Ce serait alors parce qu’il ne se mêle pas de politique que l’historien est ce qu’il est et qu’on peut compter sur sa fiabilité et son expertise, par-delà les clivages partisans. Et, en l’état, on se risquerait alors à une dangereuse concession, en commençant à inquiéter la connaissance historique et à interroger la part de narration, de style et d’écriture qui informe sa production et ce qu’elle charrie de partis pris politiques et idéologiques.

C’est pourtant exactement ce à quoi nous invite la traduction, plus de cinquante ans après sa parution, du grand livre de Hayden White, Métahistoire.

Une si longue attente

Peu d’œuvres sont si importantes et intimidantes qu’elles découragent durablement toute entreprise de traduction. Aux côtés de L’Inconscient politique de Fredric Jameson (paru en 1981 et traduit en 2012), Métahistoire de White est une de ces sommes. Le lectorat francophone disposait certes de l’imposante introduction, « Poétique de l’histoire », dans une traduction parue en 2009 dans la revue Labyrinthe, ainsi que d’un recueil de ses articles plus récemment traduit par Philippe Carrard2. On peut désormais apprécier dans son entier le plus fameux des livres de White, paru en 1973 et traduit aux éditions de l’EHESS par Jacques Dalarun – qui poursuit, il faut le souligner, son œuvre généreuse de traducteur.

Désormais comblé, ce manque a sans doute contribué à caricaturer une réputation sulfureuse qui entourait une œuvre pourtant mal connue en France, plus vite brandie et citée que lue et commentée de près, vaguement ramassée en quelques thèses aux allures de slogans réducteurs et de mots qui font peur : « relativisme », « postmodernisme », « tournant linguistique », « scepticisme ». La réception française de White fut assurément non nulle (son invitation à l’EHESS au début des années 1990 en témoigne), mais elle demeura médiée et conditionnée par ses introducteurs qui en livrèrent une discussion – Paul Ricoeur dans Temps et récit ou encore Roger Chartier dans Au bord de la falaise3. L’autre intérêt de la publication salutaire de Métahistoire est de nous permettre de situer plus précisément cette œuvre dans la pensée en mouvement de son auteur, qui s’est déplacée des années 1970 jusqu’aux années 2010 au gré des critiques, des débats et des polémiques.

L’histoire au xixe siècle mise au carré

Hayden White est d’abord médiéviste de formation et spécialiste de la papauté des xie et xiie siècles. À partir de la fin des années 1960, il s’engage dans des écrits plus historiographiques dans le souci de pousser l’histoire à une plus grande réflexivité. Il amorce alors la seconde moitié de sa carrière universitaire, passée en Californie, entre Santa Cruz, UCLA et Stanford. Passé dans cette discipline alors très accueillante qu’est la littérature comparée, il publie quelques recueils d’articles comme Tropics of Discourse (1978) ou The Content of the Form (1987), mais aucune de ses œuvres n’est plus fameuse que Métahistoire.

Après l’immense introduction déjà mentionnée, ce monument de plus de 900 pages examine, chapitre après chapitre, comment Michelet, Ranke, Tocqueville, Burckhardt, Hegel, Marx, Nietzsche et Croce s’engagent dans l’écriture de l’histoire. Métahistoire, loin d’être une sorte de Métaphysique normative de l’historiographie, ne prescrit donc pas quelque manière d’écrire l’histoire, mais désosse la grammaire de la conscience historique telle qu’elle se forme au xixe siècle. Il n’est pas sans intérêt de se concentrer sur ce siècle qui assimile tant bien que mal les conséquences de la Révolution française. L’Occident semble alors se prévaloir d’une conscience historique distinctive et gage de sa prétendue supériorité de moderne. C’est aussi dans les moments politiques conservateurs, voire contre-révolutionnaires de ce siècle que l’histoire s’est formée comme discipline, et qu’en cultivant une prétention à l’objectivité, dans un dogme scientiste tout à fait non questionné, elle a contribué à étouffer des potentiels visionnaires et utopiques dont le siècle a pourtant aussi été le lit.

En s’insinuant dans les arrière-boutiques de l’écriture de l’histoire au xixe siècle, White tord le cou à une représentation austère et surannée du positivisme historien, qui se refuse à questionner ce qui se trame dans l’écriture. On comprend mieux alors pourquoi White n’oppose pas historiens et philosophes de l’histoire. Ce partage a tout d’un clivage artificiel et spécieux, justement produit par le positivisme du xixe siècle, qui laisse entendre le reproche des historiens (besogneux travailleurs des faits et des documents) contre les philosophes (qui planent avec complaisance dans de vastes fresques prophétiques). Au fond, ce n’est qu’une différence de dosage entre la part des données (the element of « found ») et la part d’élaboration conceptuelle (the element of « construct ») qui permet de les distinguer : les données prédominent dans l’histoire, tandis que « la clé interprétative » est mise en avant par la philosophie de l’histoire.

Un croisement et deux tournants

Le tort du positivisme est d’occulter, naïvement ou hypocritement, la part d’art et de poétique qui vient se mêler à la démarche scientifique de l’historien. En posant très vite une définition du travail de l’historien comme « structure verbale sous forme d’un discours narratif en prose », White souligne que ce sont l’écriture et la mise en récit qui contribuent à donner à un événement sa signification, par exemple comme moment inaugural de ceci ou comme moment de bascule vers cela. Si l’on définit le fait historique comme la somme de l’événement et de sa signification, l’histoire ne s’en tient pas à la collecte des faits, mais œuvre surtout à les placer sous une certaine description, au sein d’un certain scénario, qui lui donnent tout son sens. Avant White, Paul Veyne avait d’ailleurs fait valoir, avec Comment on écrit l’histoire (paru dès 1971) que l’histoire relevait d’une mise en intrigue véridique – manière de trancher avec des années dominées par un penchant marxo-structural pour l’économique et le quantitatif. Ainsi s’amorce un tournant narrativiste en histoire, qui a soulevé de nombreux débats, ne serait-ce qu’en France depuis Michel de Certeau (« L’opération historiographique », L’Écriture de l’histoire, 1975) jusqu’à Paul Ricoeur (La Mémoire, l’histoire, l’oubli, 2000).

Un autre aspect décisif de la thèse de White est d’écarter la conception selon laquelle l’historien viendrait enrober des données brutes préalablement rassemblées avec patience d’une couche poétique d’écriture. Les choix poétiques ne viennent certainement pas après coup, une fois l’objet historique circonscrit et documenté. Aux yeux de l’auteur de Métahistoire, la recherche et l’écriture sont loin d’être des séquences contiguës et consécutives. Au contraire elles s’interpénètrent de manière quasi indissociable. Peut-être même le geste poétique de l’historien est-il inaugural et primitif : « L’historien accomplit un acte essentiellement poétique, par lequel il préfigure le champ historique et le constitue en domaine dans lequel il va pouvoir mettre en œuvre les théories qu’il utilisera pour expliquer ce qui s’est réellement passé. »

Cette poétique de l’histoire ne se réduit pas à savoir si l’historien qui se pique de bien écrire transige avec le positivisme, trahit l’établissement documentaire des faits et bascule dans le camp romanesque ou fictionnel des littéraires. Il en va d’un problème plus décisif, que la théorie littéraire avait affronté depuis le New Criticism – celui de « l’illusion référentielle ». De même que le réalisme en littérature se leurre ou nous leurre à laisser croire à un accès direct et sans médiation au réel, de même le « discours de l’histoire », pour reprendre le titre d’un article de Roland Barthes fondamental pour White, ne peut pas se targuer de toucher du doigt des fragments d’histoire et doit au contraire affronter l’impossibilité de « détacher le référent de sa simple assertion4 ».

Les conséquences tirées par White sont majeures : si le réel historique est lui aussi le produit d’un effet de réel qui se trame dans le langage, alors il faut bien reconnaître que le langage constitue un medium auquel il serait naïf de prêter une quelconque forme de neutralité et qui, au contraire empreint en quelque manière d’idéologie, surdétermine la conception historiographique de l’historien. C’est la leçon numéro 1 du tournant linguistique en histoire : dans la mesure où « la pensée reste captive du mode linguistique dans lequel elle cherche à saisir les contours des objets qui peuplent son champ de perception », on peinera à dissocier le contenu historique de la forme discursive que revêt l’écriture de l’histoire – une idée que continuera de défendre White avec The Content of the Form (1987).

L’analyse métahistorique : style, affect, imaginaire

En ce sens, « il n’est pas d’historiographie politiquement innocente5 ». Et c’est à mesurer les conséquences précises d’une telle affirmation, encore générale, que nous conduit le niveau d’analyse métahistorique – une plongée au cœur des options d’écriture de l’historien qui déterminent son questionnaire, la circonscription de son objet et ses perspectives narratives et où ne manque pas de s’infiltrer une part d’idéologie.

Sous la surface des concepts employés par l’historien, en deçà même de la construction de son objet, avant même toute conscience réflexive, on peut exhumer une « structure profonde de l’imaginaire historique », un « protocole linguistique » latent qui résulte de stratégies adoptées (plus implicitement qu’explicitement) à plusieurs niveaux – de l’argumentation, de la mise en intrigue, de l’implication idéologique. Au fond une théorie du récit, une théorie de la vérité, une théorie de l’idéologie s’intriquent toujours dans l’écriture de l’histoire.

Dans une veine au formalisme assumé, White décline chacun de ces trois niveaux en quatre modes. Ainsi, en s’inspirant de l’Anatomie de la critique de Northrop Frye, l’intrigue peut se configurer selon quatre types de trames qui s’excluent deux par deux : quand la romance trace une trajectoire euphorique où l’homme s’en sort, la satire déroule plutôt le drame de sa déchéance ; la comédie raconte la réconciliation de forces initialement opposées, tandis que la tragédie pousse à reconnaitre avec résignation les forces auxquelles l’homme doit se soumettre. À ces types de scenarii peut se superposer une loi générale – c’est ce que White appelle l’« explication par argumentation ». Elle participe à l’élucidation du principe qui gouverne le récit, en produisant des prémisses générales d’un argumentaire nomologique – par exemple chez Marx la loi régissant les rapports unilatéraux de l’infrastructure vers la superstructure. Là aussi une arborescence à quatre branches se développe : un principe formiste préfère identifier une variété d’objets, tandis qu’un principe organiciste vient intégrer des composantes d’un plus grand tout (par exemple selon l’articulation du microcosme et du macrocosme) ; une argumentation mécaniste décrit les événements comme le résultat de causes extra-historiques, tandis qu’un historien contextualiste cherche à décrire les relations entre agents et forces. On comprend alors que le recours aux explications contextualistes et formistes tendent à prévaloir dans le champ universitaire et à y fournir des garanties d’orthodoxie.

C’est alors que le saut idéologique peut se faire : en effet, « une perception esthétique (la mise en intrigue) et une opération cognitive (l’argumentation) peuvent se combiner pour produire des déclarations prescriptives, à partir de ce qui pourrait sembler n’être que des déclarations descriptives ou analytiques ». Une telle position se défend particulièrement bien, dès lors qu’on considère que toute idéologie s’accompagne d’une conception de l’histoire et qu’en miroir toute idée de l’histoire a des implications normatives sur l’articulation entre passé, présent et futur. S’inspirant cette fois d’Idéologie et utopie de Karl Mannheim, White distingue à l’intérieur d’une grammaire du changement historique quatre positions métapolitiques qui accordent une place différente aux sauts, aux bifurcations et aux discontinuités qui rythment le temps historique. À la différence du conservatisme, qui cultive une méfiance stricte à l’égard de toute transformation, le libéralisme envisage le changement sous forme d’ajustements marginaux, tandis qu’anarchisme et radicalisme considèrent des formes plus structurelles de discontinuité dans l’ordre du temps – l’un dans une perspective d’abolition de la société, l’autre en vue de la reconstruire. Au fond, White demande très simplement d’analyser politiquement les grammaires par lesquelles les historiens articulent passé, présent et futur – ce que François Hartog a appelé plus tard des « régimes d’historicité ».

Ces quatre types de mise en intrigue, ces quatre modes d’argumentation et ces quatre manières d’implication idéologique, loin s’en faut, ne s’alignent pas ni ne se superposent. Comme le souligne la très précise introduction de Catherine König-Pralong, une telle approche structurale et formaliste autorise toutes les combinatoires. L’impression laissée pourrait être celle d’un gigantesque Rubik’s cube historiographique qui fait tourner simultanément les faces de différents carrés ésotériques. En réalité, cette mise en forme tabulaire et typologique convient particulièrement bien au quadrillage d’une discipline qui demeure alors « dans l’état d’anarchie conceptuelle que connaissaient les sciences naturelles au xviesiècle ». Ces jeux de combinaisons permettent de cerner avec un sens très fin de la comparaison le style historiographique d’un historien et de comprendre l’« affect explicatif » qui anime une démonstration historienne. Et, plutôt que de l’assigner à une case précise au cœur de ces typologies compartimentées, White se donne les moyens de mesurer les évolutions, les tensions croissantes, voire les contradictions d’un style historiographique : si, dans De la démocratie en Amérique et dans L’Ancien Régime et la Révolution, Tocqueville adopte le format d’un drame tragique, il est assez remarquable de voir que l’abattement ironique le conduisant vers une perte de sens de l’histoire humaine finit par entrer en tension avec ses positions libérales qu’il n’abandonne pas pour autant. De même, comment Michelet parvient-il à concilier une idéologie libérale avec une vision essentiellement anarchiste du cours de l’histoire ?

White n’en reste cependant pas là et vient ajouter une approche rhétorique et tropologique à ce prisme narratif. Le niveau d’analyse métahistorique prétend accéder à la matrice la plus enfouie de la structure verbale de l’histoire, se situant au niveau de quatre tropes élémentaires (métaphore, métonymie, synecdoque, ironie) et préfigurant les stratégies explicatives des historiens.

Pense-t-on le monde historique en le rapprochant de manière analogique d’autres phénomènes (comme un long fleuve tranquille ou comme une tempête), qu’on adopte un mode de représentation métaphorique. Assimile-t-on, à la manière des positivistes ou des matérialistes, l’événement historique à la manifestation d’un autre, qu’on emploie une explication métonymique, qui, par contiguïté causale et réduction empirique, fait exister derrière le monde des phénomènes historiques une foule de causes, de forces ou d’acteurs. Inversement, si l’événement historique fait symptomatiquement signe vers un tout historique dont il partage les qualités, alors le trope prédominant est la synecdoque, particulièrement affine avec les conceptions organicistes. Ce sont là trois manières de « préfigurer des secteurs de la réalité qui posent un problème cognitif ». Enfin, l’ironie constitue le trope ultime quand l’historien met en doute les systèmes d’explication eux-mêmes et prend conscience de la « nature problématique du langage ». Avec cette réflexivité autocritique, c’est la tentation de la satire, du scepticisme et du pessimisme politique qu’elle exprime, sur l’absurdité de l’histoire humaine ou encore sur la vanité des projets transformateurs utopiques comme des idéaux libéraux ou conservateurs. À certains égards, l’ironie de l’histoire ne peut que s’imposer comme l’horizon d’une somme historiographique qui pointe elle-même les limites du langage historique.

Le tournant linguistique, racine de tous les maux ?

Il a été longtemps difficile de considérer Métahistoire hors des débats et des polémiques que ce livre a suscités. C’est peu dire que le tournant linguistique auquel il a été associé et dont on sait comme il a mauvaise presse, et en histoire un peu plus qu’ailleurs, a contribué à amalgamer avec facilité et confusion les différentes critiques qu’on pouvait lui adresser dans un vague dédain contre le postmodernisme.

Le formalisme très structural qui innerve le travail de White et pour qui, comme le disait Barthes, « le signe de l’histoire est moins le réel que l’intelligible », participe en premier lieu à la mise en place d’un modèle monumental de systématicité, bouclé sur lui-même et en un sens aveugle à d’autres facteurs non textualistes de validation des énoncés historiques – par exemple les normes disciplinaires propres à la communauté historienne, comme n’ont pas manqué de le souligner Michel de Certeau et Roger Chartier. De cette première critique découle une seconde forme de soupçon : non content de contribuer à un repli internaliste, la critique des prétentions du réalisme (à représenter le réel tel qu’il est et à toucher le référent du doigt) entraîne aussi un brouillage fondamental de la frontière qui sépare l’histoire de la fiction. Artefact verbal, le récit historique se rapprocherait dangereusement des fictions littéraires, au risque d’une confusion « panfictionnaliste » dont Françoise Lavocat a livré une critique dans Fait et fiction. Pour une frontière (2016), tout en rappelant que ce glissement est postérieur à Métahistoire.

La critique contre cette somme peut alors se hisser à un plan strictement épistémologique : l’accent mis sur les effets de l’écriture participerait à un évanouissement du fait passé, à une indiscernabilité entre « donnée » et « théorie », ainsi qu’à la minoration des procédures probatoires au sein de la science historique. Basculerait-on alors dans un scepticisme, voire un relativisme qui assumerait de ne pas pouvoir départager deux versions concurrentes de l’histoire ? D’une part, l’objection d’Hayden White consiste à raison à ne pas dénier toute production de savoir réel à la fiction, et a fortiori à l’histoire. D’autre part, quand White affirme très tôt dans son livre que « les meilleures raisons de choisir une perspective sur l’histoire plutôt qu’une autre sont, en fin de compte, esthétiques ou morales plutôt qu’épistémologiques », faudrait-il acter du fait que les méthodes en histoire sont incommensurables, et que les récits qu’on y développe sont non falsifiables, irréfutables et non hiérarchisables ? Pas tout à fait : la réponse de White est que l’arbitrage se fait sur les plans éthique et idéologique. Il est vrai, ce serait pour d’aucuns pousser le bouchon décisionniste un peu trop loin et reconnaître que ce ne sont pas les faits qui sont tranchants.

Entre la fin des années 1970 et le début des années 1990, de telles questions entraient en résonance avec les débats sur la représentation des événements extrêmes et avec la critique des négationnistes, à laquelle s’attelait Pierre Vidal-Naquet dans « Un Eichmann de papier ». Le colloque « Probing the Limits of Representation: Nazism and the Final Solution », organisé par Saul Friedländer en 1990 à Los Angeles, et publié en 1992, fut l’occasion d’une confrontation autant épistémologique que politique : Carlo Ginzburg, dans le fameux article « Un seul témoin » (maintes fois republié et traduit depuis), critiquait White qui, en se délestant des concepts de preuve et de vérité, était conduit à prendre ses distances avec Vidal-Naquet ; et l’historien italien finissait par le suspecter de connivences avec les styles historiographiques de Croce ou de Gentile dont on connaît les engagements fascistes. À la faveur d’un débat qui le fit bouger, White, se défendant de se complaire dans une permissivité relativiste envers les thèses négationnistes, rappela que les événements extrêmes comme la Shoah ne se prêtent pas à toutes les mises en intrigue (la trame réconciliatrice de la comédie, par exemple) et appellent plutôt un style moderniste. En ce sens, loin d’un pur constructivisme arbitraire et unilatéral, White concédait que l’histoire contraint l’écriture qu’on en livre et que certains styles conviennent plus que d’autres aux faits dont ils se saisissent6.

La parution de cette traduction n’aurait pas manqué d’éclairer utilement les débats et de fournir un équipement conceptuel, quand on se demandait ce que la littérature trafiquait avec l’histoire, par exemple il y a plus de quinze ans maintenant avec l’affaire et le scandale Jan Karski. En l’espèce, quand Yannick Haenel s’empara dans un roman (Gallimard, 2009) de la figure de ce résistant polonais et la retravailla à partir des témoignages documentaires qu’il avait laissés, Claude Lanzmann, qui, lui, l’avait interrogé dans Shoah et lui avait consacré un documentaire reprocha au romancier de trahir et de falsifier l’histoire7. De même, on a beaucoup débattu pour savoir si l’histoire pouvait se prétendre une littérature contemporaine. En l’espèce, réclamant que la discipline historienne assume sa part d’écriture et de création littéraire, Ivan Jablonka tint une position paradoxale, pour ne pas dire contradictoire : il s’empressa de critiquer les dérives sceptiques d’un tournant linguistique fournissant « des armes à ceux qui affirment que les chambres à gaz ne sont qu’un “discours” », tout en déplorant « un lamentable gâchis », quand l’histoire renforça réactivement ses réflexes positivistes contre le risque de sa dissolution dans l’océan textualiste8.

Ces mêmes questions continuent de se poser aujourd’hui, quoiqu’actualisées et traduites en d’autres termes, quand on soupçonne la déconstruction, le postmodernisme ou le tournant linguistique d’avoir mis la vérité entre guillemets et d’avoir été la matrice intellectuelle des fake news et de la post-vérité. En accablant ainsi le monde intellectuel d’une faute irrémissible, on oublie surtout d’imputer la responsabilité aux populistes incultes et aux idéologues demi-habiles qui ont la force de frappe pour imposer leur réalité et à côté de qui le monde bien dérisoire de la recherche ne peut pas un instant rivaliser. Restant bien sûr l’antidote qu’il prétendit délivrer contre un positivisme naïf, ou contre une discipline qui pourrait être si imbue de sa « méthode » qu’elle cesserait de l’interroger, Métahistoire se pare aujourd’hui d’une nouvelle pertinence, dans ce climat délétère de bataille culturelle où pèsent les injonctions (parfaitement idéologiques) à la neutralité axiologique des sciences sociales et où on laisse croire que les historiens ne seraient fréquentables qu’à la condition de se dépouiller de tout engagement idéologique ou militant.

Même, il y a tout lieu de se demander si ce livre, vieux de cinquante ans, et qu’on a longtemps soupçonné de fragiliser la place de l’histoire par un effet de dilution, ne nous fournit pas de manière inattendue et intempestive des armes intellectuelles pour assumer le combat politique qui traverse aujourd’hui l’écriture de l’histoire.

Par Florent Coste

22 septembre 2026