Que veulent, au juste, les libéraux ? Par exemple, ils se disent très préoccupés par le changement climatique mais rejettent les « compromis a minima » proposés par la gauche social-démocrate pour peu qu’ils y décèlent une once d’« égalitarisme1 ». Au passage, ils se fabriquent des justifications morales : jamais nous ne pourrons soutenir un antisémite déguisé comme Jeremy Corbyn, un misogyne gueulard à la Bernie Sanders, etc. Slavoj Žižek prend un exemple plus sinistre, leur complicité avec le génocide à Gaza. La « posture majoritaire » des gouvernements européens, écrit-il, est « encore pire que celle d’Israël ». D’un côté, ils arment le génocide et s’opposent farouchement à tous les moyens diplomatiques qui permettraient d'y mettre un terme ; de l’autre, ils versent de chaudes larmes sur la souffrance des Palestinien·nes. L'affichage rituel de leur préoccupation constitue une forme du déni libéral : « Je sais bien que les Palestinien·nes se font massacrer, et c’est très triste, mais quand même, je continue de faire ce qu’il faut. »
Ils ne se contentent toutefois pas de jérémiades ni d’artifices pour occulter et esquiver les revendications raisonnables. Ils font aussi étalage de leur supériorité morale ; plus ils sont complices, plus ils prennent des accents grandiloquents : dans leur bouche, la contestation devient du terrorisme, le désaccord de l’antisémitisme et, bientôt, comme dans l’absurde discours tenu par la classe politique britannique, les parlementaires disent craindre pour leur vie. Le seul emploi du mot « génocide » – une candidate démocrate au Parlement de Pennsylvanie, Ala Stanford, a poussé l'hypocrisie jusqu'à parler de « G-word » – devient une menace pour la sécurité collective, l’ordre politique et, en dernière instance, l’ensemble des juif·ves. Au Royaume-Uni, cette attitude conduit, au nom de la législation antiterroriste, à l’arrestation de vieilles dames manifestant pour Palestine Action. Au lieu de regarder en face la vérité structurelle de leur situation, ils donnent dans l’acting out de ce qu’ils dénient – signe d’un échec du déni, d’un retour du refoulé : à défaut de pouvoir foutre l’inconscient en taule, enfermons des mamies.
De troublantes affinités
Que nous apprennent ces rodomontades autoritaires à propos des fascismes en cours de maturation ? L’expression « fascismes libéraux » tient du paradoxe, et Žižek ne nous aide guère à l’éclaircir, mais c’est une provocation utile. Il est évident que, depuis une bonne dizaine d’années, le centre dur libéral a noué une relation symbiotique avec l’extrême droite en plein essor. Les deux camps en ont profité : la menace fasciste permet de tordre le bras à l’électorat, qui ne peut que se ranger docilement derrière les libéraux austéritaires, tandis que la misère sociale et l’anomie résultant de ces politiques apportent le substrat émotionnel permettant au fascisme de poursuivre son ascension. Les deux camps préfèrent que la gauche soit exclue du tableau. Dans le contexte du génocide à Gaza, cette symbiose a donné lieu à une coalition mondiale menée par Washington. Žižek a raison de dire, en parodiant Max Horkheimer : « Qui ne veut pas parler du libéralisme (de façon critique) doit aussi se taire à propos du fascisme. »
Mais il faut historiciser ce phénomène, car ses racines sont profondes. Comme l’a montré l’historien Richard Saull, l’extrême droite contemporaine est imprégnée de caractéristiques du néolibéralisme. Bien qu’elle en rejette les formes institutionnelles (l’Union européenne, par exemple, ou l’ALENA [Accord de libre-échange nord-américain]), elle partage sa méfiance à l’égard de la démocratie, son mépris social-darwinien de la solidarité sociale ou encore sa tendance à culturaliser les questions sociales. En Inde, en Hongrie et en France, les partis d’extrême droite ont expérimenté et mis en œuvre des formes d’ordolibéralisme, variante allemande du néolibéralisme qui soutient qu’un État fort doit préserver les marchés concurrentiels et les isoler des pressions démocratiques. Selon Quinn Slobodian, l’extrême droite trumpiste est le produit d’une hybridation nouvelle entre l’économie politique libertarienne et la « science » raciale2 : cette alliance est illustrée par le DOGE (Department of Government Efficiency), qui taille à la hache dans l’administration étatique, et par l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), instrument paramilitaire de la purification ethnique.
À cela s’ajoute la jouissance suscitée par un capitalisme musclé : un capitalisme enfin libéré, dégagé des contraintes « woke » et autorisé à forer, polluer, exploiter, opprimer à sa guise. Aujourd’hui, l’emblème de l’extrême droite n’est pas l’État corporatiste mais la tronçonneuse que Javier Milei agite comme une prothèse phallique. De ce point de vue aussi, elle rejoint la trajectoire du néolibéralisme, né, au xxe siècle, en réaction à une démocratie de masse imposant des contraintes au capitalisme. L’un des parangons du néolibéralisme, Friedrich Hayek, affirmait qu’à cause de leur hubris planificatrice, l’État social et la social-démocratie perturbaient l’« ordre spontané » du marché et ne pouvaient conduire qu’à une hypertrophie totalitaire de l’État. Chacun à sa manière, William Scheuerman et Renato Cristi ont montré que cette critique s’inspirait fortement de la critique du système politique partidaire formulée par Carl Schmitt et, par conséquent, qu’elle était consubstantiellement liée aux idéologies antidémocratiques droitières de la période3. C’est toujours en vertu de cette idéologie austère et réifiée du marché que les fondateurs du néolibéralisme défendaient la civilisation occidentale, le christianisme et la famille, n’acceptant la démocratie qu’à titre provisoire. Il était donc logique que Hayek apporte son soutien à la dictature d’Augusto Pinochet et préfère, comme il l’expliquait en 1981 à un quotidien chilien, « un dictateur libéral à un gouvernement démocratique dénué de libéralisme ».
La réaction contemporaine exalte en outre la vigueur virile de l’« individu souverain » contre la castration que voudraient lui imposer les « guerrier·es de la justice sociale » et l’État biopolitique. Durant la période du Covid-19, l’individu souverain est brièvement devenu un mythe contre-culturel pour la nouvelle extrême droite, qui s’est révélée furieusement anti-étatiste s’agissant de la protection sociale et sanitaire. Mais elle est allée bien plus loin, en affirmant que la société n’avait absolument rien à réclamer de l’individu. Le masque est une muselière, la distanciation sociale du communisme, la vaccination une forme de totalitarisme. Wendy Brown a raison de parler, à ce propos, de « sociophobie » : en psychanalyse, une phobie déplace et dissimule l’objet réel de l’angoisse. En l’espèce, l’angoisse est à l’évidence provoquée par l’échec constitutif de l’idée d’individu souverain, l’individu étant totalement dépendant d’autrui et vulnérable à des forces impersonnelles, qu’il s’agisse du marché ou d’un virus.
L’individu, en vérité, n’a jamais été aussi faible. Et, comme l’explique Philip Mirowski, le néolibéralisme n'y croit pas vraiment : chacun·e d’entre nous n’est, de son point de vue, qu’un agrégat de capitaux divers (cognitif, social, érotique, etc.), capitaux dont l’usage peut générer un flux de revenu. Pour le néolibéralisme, l’unité d’analyse fondamentale n’est pas l’individu mais l’entreprise. Le « plus haut degré de liberté dont puisse jouir un individu dans le cadre de la division sociale du travail », disait Ludwig von Mises, c’est la mince marge de manœuvre dont il dispose dans le choix de sa profession, sous la pression disciplinaire constante de fluctuations de prix qui « récompensent l’obéissance ». L’ordre social qui en découle tend à faire de l’individu un nœud discipliné dans un réseau infini de causes.
La sociophobie n’est pas la politique des individus forts, mais celle des individus qui veulent profiter de la société sans en payer le prix et, par-dessus tout, sans avoir à se vivre comme des êtres sociaux. La chose n’est pas entièrement nouvelle. Les dirigeants et intellectuels fascistes européens de l’entre-deux-guerres, Mussolini le premier, défendaient avec ardeur l’« individu » et la « personnalité » contre les masses socialisées4. Une passion qu'ils partageaient avec les libéraux. « Nous sommes antimarxistes, déclarait le phalangiste espagnol José Antonio Prima de Rivera, parce que nous sommes terrifiés à l’idée […] d’être un animal inférieur dans une fourmilière. »
Contradictions du libéralisme
Il n’est pas anodin que la réaction contemporaine se rassemble souvent autour d’une prétendue défense des valeurs libérales face à la menace représentée par tel ou tel groupe subalterne. Elle s’insinue dans les contradictions du libéralisme et les exploite, en mobilisant le contenu excluant et hiérarchique de cette tradition contre sa forme universaliste et égalitaire. Ainsi brandit-elle des « Lumières » réifiées contre les musulmans, la « science » contre les personnes trans, la « liberté d’expression » contre les exigeantes contraintes de la civilité.
Le désormais fameux guerrier de la liberté d’expression, opprimé par la censure woke, empêché de dire ce qu’il pense vraiment, jappe de bonheur quand un agitateur de droite dit l’indicible. Donald Trump taxe de « déchets » les immigré·es de Somalie, Rodrigo Duterte exhorte les soldats philippins à tirer dans l’entrejambe des femmes, Jair Bolsonaro déclare que porter un masque pendant une pandémie, c’est « pour les pédales ». Ce genre de propos annule soudain tout effort de conserver une distance entre ce qui est idéologiquement permissible et ce qui suscite une jouissance sur le plan fantasmatique, à savoir la violence et l’humiliation. Les fanatiques de la liberté d’expression affirment combattre ainsi l’« inflexible esprit de censure » (Žižek) du surmoi libéral. Mais les mêmes ne bougent pas un sourcil – voire poussent des cris de joie – quand des militant·es propalestinien·nes se font arrêter ou expulser.
Est-ce à dire qu’ils ne se soucient pas vraiment de la liberté d’expression ? En partie. Mais surtout, les « clauses d’exclusion macroscopiques5 » du libéralisme leur permettent de croire à la cohérence de leur système de pensée : il y a des personnes libres et d’autres non libres, il y a des maîtres et des serviteurs. Ainsi John Locke pouvait-il faire l’apologie de l’esclavage et John Stuart Mill défendre la tyrannie coloniale. Historiquement, ce type d’exclusion définit l’« individualisme possessif » niché au cœur de l’idéologie libérale6. Dans un ordre social où la liberté passe par le marché – conçu comme la seule forme d’organisation sociale ne nécessitant pas un État policier –, le sujet libéral est propriétaire de ses capacités. L’exclusion historique des femmes, des colonisé·es et des non-propriétaires est un trait non pas accidentel mais constitutif de cet ordre fondé sur un rapport d’échange entre propriétaires. La liberté d’expression n’a jamais été destinée à ces catégories exclues : en un sens, ce que réclament les fascismes naissants d’aujourd’hui, c’est le rétablissement de ces exclusions et compensations.
Ajoutons que le libéralisme, dans sa phase contre-insurrectionnelle, est parfaitement disposé à fournir aux fascistes les armes qu’ils retourneront ensuite contre lui. Ne sont-ce pas des intellectuels libéraux – Sam Harris et Christopher Hitchens, par exemple – qui, en normalisant la panique à l’égard des musulman·es et les obsessions démographiques connexes, ont créé un terreau fertile pour l’extrême droite ? L’islam étant contraire aux valeurs libérales, le taux de natalité plus élevé chez les musulman·es représente un danger pour l’Europe. C’est, en substance, là-dessus que se fonde la stratégie sécuritaire déployée aujourd’hui par l’administration Trump eu égard à l’Europe. Ce sont aussi des féministes libérales comme Joan Smith qui ont validé la thèse de l’islam-menace pour les femmes occidentales, thèse plus tard exploitée à merci par le fasciste britannique Tommy Robinson ou le collectif néonazi Némésis. De même, la transphobie violente de la réaction contemporaine – les femmes trans, incarnation d’une masculinité déviante, viendraient brouiller la vérité chromosomique de la différence sexuelle et, ainsi, fragiliseraient la véritable place de la femme dans le monde – est issue des rangs du féminisme libéral et radical, de la tentative d’ancrer les droits précaires des femmes dans une biologie pour le moins schématique. Comment cela a-t-il pu arriver ?
Prémisses libérales du fascisme
La réaction contemporaine part de l’exploitation des antinomies du libéralisme. Mais à quelles conditions le libéralisme devient-il lui-même réactionnaire ? Et comment pose-t-il les bases de l’architecture politico-libidinale du fascisme ?
Bien avant la montée du nationalisme autoritaire en Occident, ce sont des États libéraux qui ont, avec la « guerre contre le terrorisme », lancé le mouvement paranoïaque de liquidation de la différence par la conversion ou la conquête. Prenons le bilan récent du libéralisme autoritaire en France : volonté d’Emmanuel Macron de « réformer l’islam », utilisation par son gouvernement du sinistre trope complotiste de l’« islamo-gauchisme », adoption à l’Assemblée de lois racistes au nom d’une interprétation agressive de la laïcité à la française. Tout cela prolonge l’agression républicaine contre les musulmans qui s’est radicalisée à la suite du 11-Septembre : on a d’abord voulu contrôler leur tenue vestimentaire, puis, quand Nicolas Sarkozy était ministre de l’Intérieur, parlé de nettoyer les banlieues au Kärcher.
Au Royaume-Uni, l’actuelle ministre de l’Intérieur, la travailliste Shabana Mahmood, a conçu un projet dystopique pour les réfugié·es et les migrant·es inspiré du « modèle danois » : ces dernier·es seront privé·es de leurs biens, bijoux compris, qui seront revendus par l’État. Prolongement, là encore, de l’assimilationnisme musclé, de la surveillance des musulman·es, de la détention des réfugié·es et de la complicité avec la torture et les procédures d’exception mis en place par le New Labour de Tony Blair et de Gordon Brown. Ces phénomènes ne relèvent pas d’une adaptation opportuniste à la montée de l’extrême droite ; au contraire, ils reflètent des tendances bien réelles au sein du libéralisme officiel. On peut en dire de même, au risque d’enfoncer des portes ouvertes, de tous les élans droitiers parmi les démocrates américain : il ne s’agit pas de bugs mais de caractéristiques du parti.
Ce n’est pas tout : ces dernières décennies, à l’époque du libéralisme musclé qui a, sur bien des plans, préparé la situation présente, c’est à sa vieille ennemie, la gauche radicale ou révolutionnaire, qu’a incombée la défense des valeurs libérales, du pluralisme et des libertés fondamentales. Tandis que des intellectuels libéraux – des Hitchens, des André Glucksmann, des Paul Berman, des Pascal Bruckner – se faisaient les chantres d’une guerre culturelle reposant sur le chauvinisme occidental, la désignation des musulmans comme boucs émissaires et l’absolutisme moral, les tenant·es du socialisme révolutionnaire – que les premiers accusaient de nourrir des desseins autoritaires et de vouloir liquider leurs adversaires au nom de l’émancipation universelle – ont vigoureusement combattu les justifications odieuses des campagnes militaires et de la terreur policière. Pour promouvoir la supériorité de l’Occident, les libéraux se sont fabriqué des hommes de paille – le « postmodernisme » ou le « relativisme culturel ». Et souvent, c’étaient des militants trotskistes – adversaires obtus du postmodernisme, en règle générale – qui appelaient au respect du débat et à l’humilité réflexive, soulignaient que « l’Occident » n’était propriétaire d’aucune « valeur » et réclamaient pour les minorités ethniques le droit de ne pas se faire humilier ou de ne pas s’agenouiller devant les idoles du libéralisme.
C’est assez étrange quand on y repense. Le libéralisme est devenu réactionnaire non pas pendant une période de profonde crise économique ou de conflagration sociale, mais, au contraire, dans une période inhabituellement longue de prospérité et de paix sociale. Cette évolution n’était pas non plus liée à une explosion du racisme au sein des masses ; elle a été impulsée d’en haut, par des dirigeants politiques – Sarkozy, le ministre de l’Intérieur britannique David Blunkett (2001-2004) – et leurs auxiliaires intellectuels. Cela s’explique, en partie, par la panique d’un libéralisme certain d’avoir triomphé et d’être la seule orientation possible. Après la fin de la guerre froide, le libéralisme bourgeois s’enorgueillissait d’avoir dépassé la vieille rivalité du capitalisme et du communisme ; en outre, il voulait œuvrer à un impérialisme moralement renouvelé, les valeurs occidentales ayant prétendument démontré leur supériorité à l’occasion des guerres de Bosnie, du Kosovo et de Sierra Leone.
Dans une large mesure, l’intelligentsia libérale semblait avoir accepté cet ordre des choses. Si cynique soit-elle, elle était pleinement intégrée à la troisième voie incarnée par Bill Clinton, Tony Blair et Lionel Jospin. Ses membres étaient des « intellectuels traditionnels » au sens qu’Antonio Gramsci donne à ce terme, dans la mesure où ils se percevaient comme des ironistes, des observateurs détachés de toute lutte, des gardiens des valeurs universelles contre les barbaries particularistes. Sa pensée reposait, plus encore qu’il n’y paraissait, sur les dualités les plus paresseuses de l’autosatisfaction occidentale : civilisé et non civilisé, rationnel et superstitieux, moderne et prémoderne. Ce libéralisme se croyait autorisé à tenir pour acquis ses préceptes étriqués.
Et puis les barbares sont arrivés. Ils ont prouvé, sans même avoir à faire d’efforts, que la moralisation des libéraux dépendait de la démoralisation d’un ennemi, que la confiance en soi de ces derniers reposait sur le besoin de lancer des chasses aux sorcières, de brutaliser, de diaboliser, de pulvériser. Avec le choc ontologique produit par une extrême violence surgie de la périphérie, de vieilles vérités établies – la tolérance, l’inclusion, le respect de la différence – sont rétroactivement apparues comme faiblesse, incapacité à maintenir la vigilance civilisationnelle requise, indifférence. S’en est suivie une succession de paniques morales, à propos des musulman·es, des personnes trans, des extrémistes woke, etc., dont chacune avait pour but de susciter un déchaînement de violence populaire contre un ennemi dont la seule existence paraissait contredire la certitude des libéraux dans le caractère universel et progressiste de leur doctrine. Chacune de ces paniques morales a reconfiguré le libéralisme en déclenchant des réflexes autoritaires et identitaires – qui ont eux-mêmes entraîné un basculement à droite en réponse à des antagonismes qui se sont déplacés – et précipité des défections au profit de la droite. Chacune a préfiguré, dans une certaine mesure, les délires contemporains sur le « marxisme culturel » ou le « génocide des Blancs ».
Certes, l’avènement de la nouvelle extrême droite et le choc produit par Trump ont brièvement suscité l’opposition des libéraux qui, dans la panique, ont renoué avec leur moralisme de naguère. Contre le fascisme naissant, ils ont ressorti de vieilles armes émoussées, l’anticommunisme, les leçons de civisme, avant de reprendre leur combat stérile contre le postmodernisme. Pendant un temps, cela a atténué la vaste offensive internationale et bipartisane contre les minorités dangereuses – qui est ensuite repartie de plus belle grâce à l’alliance avec Benjamin Netanyahou.
Comme l’explique Žižek, ce serait une erreur catastrophique de conclure qu’il faut se débarrasser du libéralisme, au motif qu’il s’agit d’une hypocrisie organisée et contenant les germes de la fascisation. Hal Draper disait que le socialisme a deux âmes ; il en va de même du libéralisme. L’abolitionnisme, la Ligue anti-impérialiste fondée aux États-Unis à la fin du xixe siècle, les campagnes contre l’apartheid et contre la guerre ou, de nos jours, la lutte pour la libération de la Palestine ont trouvé un appui essentiel chez ces libéraux qui font passer la défense de l’universel et des droits avant leur admiration pour les marchés, le capitalisme et l’État libéral. Si le libéralisme contient certains des germes du fascisme, il contient aussi le potentiel révolutionnaire dont dépend tout projet d’émancipation. Néanmoins, et c’est bien là le problème, il n’est pas l’éternel Autre du fascisme. Celui-ci est, pour parler comme Naomi Klein, le double du libéralisme.
Article initialement paru dans Parapraxis, n° 8, 2026. Traduit de l’anglais par Nicolas Vieillescazes.


