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Guerre contre les pauvres, guerre contre les femmes

Par Verónica Gago

24 septembre 2026

L’Argentin Javier Milei s’est fait con­naître du monde entier grâce à la tronçonneuse qu’il promenait de meeting en meeting : défenseur d’un capitalisme masculiniste et prédateur, il promettait de tailler dans les dépenses publiques. Il a accédé à la présidence de la République en décembre 2023, au moment où le pays fêtait les quarante ans du retour à la démocratie après les années de dictature (1976-1983). Son gouvernement a radicalisé les politiques néolibérales de son prédécesseur, Mauricio Macri (2015-2019), arrivé au pouvoir après les trois mandats progressistes de Néstor Kirchner et de Cristina Fernández de Kirchner (2003-2015). Une contre-offensive politique et économique a pris forme sous Macri : les mobilisations féministes pour le droit à l’avortement ont atteint leur point culminant au moment où le Fonds monétaire international (FMI) revenait mettre son nez dans les affaires du pays. La force électorale acquise par Macri a joué un rôle décisif dans la victoire de Milei et dans la constitution de son gouvernement : Milei, en effet, n’avait ni parti politique ni majorité parlementaire. Macri avait été le premier candidat à se faire élire président depuis la fin de la dictature militaire sur la base d’un programme explicitement de droite, en s’appuyant sur un camp de la droite organisé en parti politique plutôt que selon le schéma du « parti militaire ».

Il a perdu le pouvoir en 2019 au profit d’un progressiste modéré, Alberto Fernández, qui a subi deux années de pandémie, puis une forte crise inflationniste. C’est donc au milieu d’une crise économique, avec une inflation de 200 % par an, que Milei est devenu président. On ne saurait surestimer l’effet politique et subjectif d’une telle situation : les autres pays où l’extrême droite progresse ne sont pas aussi marqués par l’hyperinflation, qui impose de strictes limites à l’existence, à la consommation et au travail. Milei a su capter le ressentiment populaire en promettant de stabiliser l’économie. Néanmoins, cela ne suffit pas à assurer sa légitimité dans la mesure où l’austérité et ses effets progressent.

Le capital humain

Le ministère du Capital humain résume à lui seul la présidence « anarcho-capitaliste » de Milei – la première au monde. Cette nouvelle institution, qui réunit les ministères du Travail, de l’Éducation, du Développement social, de la Santé et de la Culture, est dirigée par Sandra Pettovello, diplômée en sciences de la famille de l’université Austral (administrée par l’Opus Dei) et experte autoproclamée de la « pleine conscience, des crises existentielles et du chagrin, des relations et du couple1 ». Un cas chimiquement pur d’alliance du néolibéralisme et du conservatisme, qui tente de mêler extrême liberté du marché, dérégulations étatiques et hiérarchies de classe, de genre et de race afin de restreindre drastiquement les libertés au sein de la sphère privée2.

Le ministère persécute aussi les bénéficiaires de l’aide sociale, en s’attaquant, avec une cruauté calculée, aux mères qui emmènent leurs enfants dans les manifestations, et il a supprimé, parmi bien d’autres choses, les subventions aux comedores populares, ces soupes de quartier dont dépendent dix millions de pauvres. La majorité des comedores, lieux importants de la reproduction sociale, issus des luttes sociales des décennies antérieures, sont tenus par des femmes.

La généalogie politique de la valorisation du travail reproductif, surtout dans des économies populaires principalement administrées par des femmes, est un élément essentiel pour comprendre les modes d’autogestion (dans les usines, la production de nourriture, la santé, l’organisation de la sécurité et des infrastructures de quartier) en situation critique (chômage de masse, pauvreté, inflation). Si ces infrastructures ont pris une orientation féministe marquée, c’est tout simplement grâce à la massification du mouvement féministe au cours des dix années passées, massification qui a permis d’affirmer un leadership féministe et queer sur ces expériences et ces territoires.

Dans un tournant radical, le ministère privilégie désormais les institutions religieuses et des organisations rétrogrades, dont l’une a été rendue célèbre par une déclaration de son président : « Une femme doit faire l’effort d’offrir à son mari sa virginité physique et sa virginité morale3. » Le ministère du Capital humain vise donc à discipliner et à criminaliser les formes politisées de reproduction sociale qui avaient réussi à arracher des ressources à l’État grâce aux luttes populaires et féministes pendant les décennies de crise du travail salarié. Il condense le projet de Milei, qui avait promis de débarrasser le pays des ministères, du budget de l’État et des droits sociaux, sous le mot d’ordre : « ¡Afuera! » [Dehors !], parfaite expression de ce que Judith Butler appelle la « passion fasciste de la suppression des droits4 ».

En juillet 2025, Milei a créé le ministère de la Dérégulation et de la Transformation de l’État. Son titulaire soutenait les banques durant la crise financière de 2001 et a accepté le prêt du FMI sous la présidence Macri. Illustration de ce « néolibéralisme en ruine » dont parle Wendy Brown, il en déploie la « violence originaire » dans une situation neuve.

La situation actuelle de l’Argentine s’inscrit dans le cadre d’une expérimentation politique à la fois globale et locale. Gardons-nous donc de tomber dans la trivialité et de voir dans les idiosyncrasies de Milei des excentricités caractéristiques des pays « du tiers monde ». Au contraire, il faut dépasser ce schéma pour s’interroger sur le caractère global du pari effectué par le président argentin.

Néolibéralisme de pillage

La gouvernance de Milei constitue la réalisation pratique d’une nouvelle forme de néolibéralisme, que j’appelle le « néolibéralisme de pillage ». Elle combine (1) une accélération extractiviste du néolibéralisme, qui divise les provinces du pays en fonction des ressources dont elles disposent (le lithium, tout particulièrement), et (2) un gouvernement par la finance, qui mène une guerre contre la population en s’infiltrant dans les processus de reproduction sociale pour y déployer des dispositifs financiers (les mesures dites « d’inclusion financière » ont ainsi fait exploser le taux d’endettement pendant la pandémie).

Le néolibéralisme de pillage constitue une forme de contre-insurrection dans le cadre de la guerre stratégique contre la reproduction sociale. La politique austéritaire à laquelle nous faisons face a en effet franchi un seuil : l’extractivisme, la dépossession et la spoliation ne peuvent atteindre un tel niveau qu’en se mêlant à une criminalisation extrême du conflit social et à des logiques de guerre. Dans le cas argentin, on assiste à un processus rapide et agressif d’appauvrissement par l’inflation et de contre-révolution visant la politisation féministe.

L’ensemble de lois et de décrets adoptés par le gouvernement s’inscrit dans la logique du capitalisme prédateur symbolisé par la tronçonneuse de Milei. La rapidité du choc produit nous immerge dans le paysage d’une révolution capitaliste qui se sert des réseaux sociaux pour éliminer les médiations politiques. C’est pourquoi les féminismes – impliqués dans des luttes concrètes allant des salaires aux retraites, du quota d’emploi de personnes trans aux luttes pour le logement – mettent aussi mal à l’aise les personnes de droite, qui en font un ennemi public.

On ne peut postuler un lien automatique entre un mode de gouvernement fasciste et les motivations de son électorat ; au contraire, il faut examiner les ressorts subjectifs dont s’est servi la dépossession néolibérale afin de triompher dans les urnes et d’interpeller certains secteurs de la jeunesse, en particulier les hommes et les précaires. Pour des sujets accoutumés à des années de néolibéralisme, les mesures d’austérité sont un moyen d’optimiser et de monétiser les ressources dont ils disposent. En d’autres termes, il s’agit de stratégiser sa propre pauvreté au profit du capital. Mais ces subjectivités sont aussi un élément essentiel, et un moteur, du projet de « restauration patriarcale5 ». Les droits étant désormais perçus comme des « privilèges » – puisque, sous le néolibéralisme, ils deviennent plus rares et plus abstraits –, on les réclamera pour les individus et non pour la collectivité.

Le néolibéralisme s’enracine donc dans des subjectivités contraintes de survivre sans capital de départ et dans des conditions de forte adversité, marquées par l’appauvrissement des infrastructures publiques. C’est dans le désir de prospérité populaire, dans l’aspiration à vivre mieux, que s’opère la composition stratégique d’éléments micro-entrepreneuriaux et de gestion de soi. Ainsi, la dynamique néolibérale se combine de manière aussi problématique qu’efficace à un vitalisme infléchi dans le sens d’un désir de propriété. Selon Michel Foucault, le néolibéralisme déprolétarise le sujet pour en faire un entrepreneur de soi ; je considère pour ma part qu’il le prolétarise en tant qu’entrepreneur. Ce point de vue oblige à analyser des antagonismes pleins d’ambivalences.

En Amérique latine, il faut prolonger Foucault et enraciner la critique du néolibéralisme comme mode de pouvoir, de domination et de dépossession dans l’expérience des révoltes qui ont eu lieu au début du siècle, tout en examinant une pluralité de conceptions de la liberté et du bonheur qui entretiennent un rapport simultané de concurrence et de coopération. Il faut aussi prolonger Foucault d’une autre manière : dans notre région, l’autoritarisme n’est pas une variation ex post du néolibéralisme. Ce régime social et politique est violent depuis l’origine car il se fonde sur le massacre étatique et para-étatique des insurrections populaires et armées. Au cours des décennies ultérieures, il s’est consolidé grâce à des dictatures qui ont mis en œuvre des politiques dites d’« ajustement structurel ». Le soutien apporté par Friedrich Hayek et Milton Friedman à la dictature d’­Augusto Pinochet constitue un chapitre du développement de la doctrine néolibérale dans nos pays. En Amérique latine, les liens du néolibéralisme et du fascisme remontent à loin.

À l’époque où j’ai commencé à travailler sur ce sujet, je cherchais à comprendre comment la contestation de la légitimité politique du néolibéralisme pouvait coexister avec une subjectivité fondée sur la gestion de soi. Cette hostilité à l’austérité s’est ensuite transformée en valeur mesurable, en capacité de gestion, d’effort, de volonté de progresser, d’endettement. Au sein d’une population précaire et organisée politiquement, la dette a d’abord permis de répondre au boom de la consommation, puis à l’austérité sous la présidence Macri. Ce lien entre la financiarisation « par en bas » et la formation d’une subjectivité politique entrepreneuriale au sein des secteurs les plus défavorisés permet aussi d’expliquer la première série de défaites électorales essuyées par des gouvernements progressistes.

La financiarisation des économies populaires, des économies de la reproduction sociale, s’est accomplie en plusieurs temps. Dans la période du boom de la consommation, la dette était étroitement liée aux revendications anti-austéritaires des mouvements sociaux. Quand le pays est revenu dans le giron du FMI, en 2018, la dette a servi à financer les biens de base, la nourriture, les médicaments et le logement ; dans le même temps, le féminisme mobilisait à une échelle de masse. Nous nous trouvons désormais dans un troisième moment, où le langage de l’austérité est devenu celui des masses. La question est donc la suivante : quel rôle joue la financiarisation dans la guerre économique déclarée contre la reproduction sociale ? Comment la financiarisation de la reproduction sociale facilite-t-elle concrètement l’accélération de la fascisation sur ce terrain de lutte ?

Politique de la cruauté

Milei défend à la fois la dictature militaire des années 1970-1980 et le consensus de Washington des années 1990, mais à la manière « programmatique » d’un troll. Il est fier de tirer son pouvoir directement du capital, en bénéficiant du transfert d’aura des grands propriétaires. Son gouvernement incarne le rejet populaire d’une démocratie perçue comme classiste et raciste. Il tente clairement de coloniser ce ressentiment, en s’adressant à une population qui a trouvé dans la financiarisation « par en bas » un moyen d’affronter la précarité et qui a intimement conscience que l’intervention de l’État n’a pas permis de faire progresser l’égalité. C’est cette subjectivation qui explique que des catégories défavorisées puissent défendre une liberté et des formes de propriété apparemment contraires à leurs intérêts.

La gouvernance de Milei se distingue par la mise en place à marche forcée de réformes ultra-néolibérales. Pendant sa campagne, il avait promis d’aller au-delà des demandes du FMI, et c’est exactement ce qu’il a fait. Il aspire à figurer en première place dans la révolution capitaliste en cours et compte sur l’appui d’Elon Musk (qui a chanté ses louanges dans un discours érotico-entrepreneurial), de Donald Trump et de Benjamin Netanyahou.

En 2024, lors du Forum économique de Davos, Milei, qui faisait ses premiers pas sur la scène internationale, a désigné le féminisme radical et l’écologie comme ennemis principaux. Ces deux mouvements incarnent l’« aberration » de la justice sociale qu’il entend éradiquer. En Argentine, la lutte féministe est aussi une lutte contre l’extractivisme : contre le pillage des biens communs, et tout particulièrement contre la spéculation foncière directement responsable de la hausse des prix alimentaires. En ce sens, le mouvement féministe a fait de la reproduction sociale un terrain de lutte contre la faim et le pillage.

À cela s’ajoute une « pédagogie de la cruauté ». Ce concept, introduit par l’anthropologue argentine Rita Segato, désignait au départ le pacte de la masculinité lié aux violences de genre et aux agressions sexistes devenues visibles il y a une dizaine d’années, au début du mouvement Ni Una Menos6. Son emploi s’est désormais élargi à la violence verbale, politique, économique et symbolique exercée quotidiennement par le gouvernement en place, à toutes les formes d’injure et de maltraitance auxquelles il se livre et qui vont de la célébration des licenciements à la banalisation de la pédophilie (au moment où les programmes d’éducation sexuelle sont décimés).

Osvaldo Bayer emploie pour sa part le mot « cruauté » à propos des tortures infligées à la population autochtone au xixe siècle : « La cruauté remonte à la surface d’une société créole européanisée et profondément raciste. L’intellectuel Juan Bautista Alberdi, l’un des pères de la Constitution [et l’un des modèles de Milei], écrit : “Je ne connais dans nos sociétés personne de distingué qui ait un nom pehuenche ou araucano. Quelqu’un connaît-il un homme noble qui soit fier d’être indien ? Y en a-t-il parmi nous un seul qui laisserait sa sœur ou sa fille épouser un Indien d’Araurcania ? Je préférerais mille fois qu’elle épouse un cordonnier anglais7.” » La cruauté actuelle est directement liée au racisme qui fonde l’État-nation argentin et à l’extermination dont Bayer a étudié l’histoire. Mais, comme l’indique la citation d’Alberdi, elle se rattache aussi à une lignée de sang : elle s’accomplit toujours au profit de certains noms, de certaines familles concentrant la propriété foncière et la fierté raciste.

Quand je parle d’une politique de la cruauté à propos du gouvernement Milei, je veux dire que la politique institutionnelle abandonne délibérément et joyeusement tous les mécanismes permettant d’éviter la violence. La politique de la cruauté débouche donc une situation paradoxale, dans la mesure où, en supprimant les médiations politiques censées tenir la cruauté à distance, elle produit de la politique. Elle parie sur un gouvernement sans gouvernement (si, par « gouvernement », on entend l’art des médiations qui dissimulent et métabolisent la violence). Elle s’appuie sur la violence directe, spectacularisée, comme moyen de désensibilisation de la population.

Il n’y a là rien de nouveau. Ce phénomène se produit, se répète, dans les moments où la politique est assimilée à une pure et simple conquête. Comme beaucoup l’ont souligné, l’ultradroite capitalise sur cette pulsion de cruauté et l’encourage, celle-ci étant aussi un moyen de préservation de soi dans une situation de précarité et d’insécurité généralisées.

Milei n’a rien d’un nationaliste traditionnel. Il appartient au secteur de la finance, entretient des liens étroits avec les fonds d’investissement, défend la concentration du capital et l’impérialisme. Il exalte l’héroïsme des détenteurs de capital, le blanchiment d’argent, la fuite des capitaux et l’évasion fiscale. Naturellement, il est parfaitement aligné sur Trump et Netanyahou s’agissant du génocide à Gaza. Il incarne l’extrême droite dans une situation d’extrême « colonialisme interne » – pour reprendre la formule du sociologue mexicain Pablo González Casanova8 –, dans la mesure où il entend mener une « guerre intérieure » afin de soumettre certains territoires du pays. Chez lui, la destruction de l’unité territoriale, la montée de la violence intérieure, au profit de l’extractivisme et des exemptions fiscales, est directement liée la domination coloniale à l’échelle mondiale.

À la différence des fascismes historiques, Milei n’a ni la capacité ni l’ambition de mobiliser les masses dans la rue, mais compte toucher, grâce aux réseaux sociaux, ce qu’Enzo Traverso appelle les masses virtuelles du fascisme contemporain9. Il a accédé au pouvoir grâce à la combinaison d’une forme radicale de gouvernance financière – toutes les personnes précaires doivent spéculer – et de discours réactionnaire, misogyne et patriarcal.

Il tire directement son pouvoir des grandes entreprises qui concentrent le plus de capital, au moment où le capitalisme accélère son évolution vers l’extractivisme et la guerre. Il ne s’appuie pas sur la gouvernementalité, mais sur la destruction pure. Mais celle-ci semble « endiguée » par la précarité financiarisée qui a permis de résoudre les problèmes du quotidien engendrés par l’austérité et l’inflation. L’endettement se mêle aussi au désir d’entreprendre : voilà ce qui permet aux divers·es travailleur·ses des plateformes d’acquérir leurs moyens de production, c’est-à-dire de communication et de transport. Par un renversement paradoxal, les travailleur·ses doivent devenir propriétaires de leurs moyens de production. Cela concerne bien sûr le secteur des services, le commerce informel et ou les coopératives. Mais ce phénomène, répandu dans les fractions les plus pauvres de la population, touche aussi désormais une partie de la classe moyenne : le crédit permet aux enseignant·es de s’acheter un ordinateur, à d’autres de s’aménager un bureau à domicile. Une fois encore, la dépossession radicale est rendue tolérable par le discours de la propriété.

La dette extorque de la valeur aux économies domestiques, soustraites au circuit du salariat, celles qui, traditionnellement, sont considérées non productives. Les dispositifs financiers constituent les véritables moyens d’extraction de valeur et de moralisation de l’existence sous le signe du genre. Ils assurent une certaine articulation entre reproduction et production. La financiarisation et la spirale de l’endettement constituent une réponse au récent cycle de luttes féministes, qui ont politisé la crise de la reproduction d’une manière neuve et radicale, en montrant que nous connaissions une crise de civilisation, touchant la structure patriarcale de la société. Le mouvement féministe combat concrètement le néolibéralisme, en coordination avec les travailleur·ses de l’économie populaire et les syndicats ; également anticolonial, il cherche à se lier avec celles et ceux qui, des mouvements paysans aux assemblées écologistes, mènent la lutte contre l’extractivisme.

Comme l’a montré Silvia Federici, le féminisme élargit le champ de la production à la cuisine et à la chambre à coucher, au quartier et à la communauté. C’est là que s’accomplit de la travail de reproduction de la vie, là que la gestion de soi se mêle à la rareté des ressources publiques, là que l’on effectue des activités sociales qui complètent des services insuffisants ou s’y substituent quand ils n’existent pas, tout en assurant l’entretien d’une force de travail soumise à une précarité croissante.

Pendant la pandémie, on a beaucoup employé la catégorie de « travail essentiel », qui a quelque chose de paradoxal : elle renaturalise certaines activités associées à certains corps, alors applaudis mais toujours pas rémunérés suffisamment. L’adjectif « essentiel » paraît nier que ce travail en soit un. On a reconnu sa valeur, mais sur un plan symbolique et parce que l’urgence l’imposait. La naturalisation du travail reproductif a fonctionné à plein, mais publiquement et non plus dans la seule sphère domestique, alors que, dans le même temps, on assistait à un retour au foyer, avec le développement du télétravail, la multiplication des tâches reproductives et l’apparition de nouvelles responsabilités en matière de soin.

Si donc, d’un côté, on peut considérer que la notion de travail essentiel justifie la gratuité ou la très faible rémunération de certaines tâches, on peut aussi y voir la marque d’une sédimentation des luttes : les tâches reproductives auraient-elles pu être qualifiées d’essentielles sans le travail de politisation de masse accompli au cours des années précédentes par les féminismes ? Mais clairement, la pandémie a aussi freiné cette politisation et entraîné une surexploitation des femmes. En outre, elle a transformé les notions de liberté et d’obéissance : la dette, en effet, est ambivalente dans la mesure où elle ouvre de nouvelles possibilités, mais des possibilités soumises à la discipline du remboursement des traites. La hausse de l’endettement des ménages a aussi accru les contraintes pesant sur des travailleur·ses toujours plus précarisé·es, y compris dans l’économie illégale.

La fascisation de la reproduction sociale

L’approfondissement de la crise de la reproduction sociale engendré par le néolibéralisme a aussi été atténué par l’augmentation du travail féminisé, non payé et soumis au chantage de la famille et au discours de la responsabilité individuelle. À cause de la privatisation des services publics ou de la réduction de leur périmètre, les tâches de care – soins de santé, nourriture, éducation des enfants, etc. – doivent être assurées par les femmes, les lesbiennes, les trans non payé·es ou mal payé·es. À mon sens, la notion de « crise de la reproduction sociale » ne décrit qu’imparfaitement la situation. Ou plutôt, ladite crise n’a été que le début de la séquence ; lui a succédé une guerre contre la reproduction sociale, qui vise à poser les bases de sa fascisation. À la crise de la reproduction induite par les politiques néolibérales a répondu une politisation féministe de la reproduction. C’est elle que l’on cherche désormais à anéantir. D’où l’essor de l’ultradroite, l’exacerbation du pillage et des discours familialistes, racistes et biologisants.

Avec la massification du féminisme, la question de la reproduction sociale a commencé à sortir du cadre du foyer, à s’étendre à des réseaux et à des communautés, à désigner des manières de faire, de gagner un revenu, d’organiser l’offre de services essentiels et de contester la famille cis hétérosexuelle. Je fais référence à la prolifération des liens au sein des communautés et des quartiers, à l’essor d’organisations et de coopératives, qui s’agencent de façon variable avec des dynamiques de lutte mais aussi avec l’entrepreneuriat populaire et la création d’infrastructures ou la préservation de pratiques ancestrales dans de nouveaux contextes.

La politisation de la crise de la reproduction sociale éclaire les tensions internes à la subjectivation néolibérale dans des situations de dépossession et rejette les tentatives conservatrices ou familialistes de s’emparer de cette subjectivation. Elle confère une dimension internationaliste à des luttes spécifiques, enracinées et locales. Ce point me semble essentiel, car les luttes qui font aujourd’hui de la reproduction sociale le terrain d’un antagonisme interviennent directement dans la politique internationale : pensons à celles qui concernent le droit à l’avortement ou les pensions de retraite.

La reproduction sociale, qui englobe des rapports sociaux et des politiques publiques, des formes de relation, des équipements publics ou encore des habitudes – est un terrain sur lequel il est possible d’exacerber les contradictions du capitalisme. Elle est en outre indissociable du terrain stratégique des subjectivités en lutte. C’est aussi la politisation féministe, queer, migrante et populaire de la reproduction sociale qui permet de comprendre que, désormais, le néolibéralisme n’implique plus simplement de devenir entrepreneur·se de soi-même, mais développe des tendances à la violence ­directe, déploie des logiques de guerre sur des territoires.

La guerre contre les conditions de reproduction de la population et la guerre contre les conditions de reproduction des luttes s’articulent à la guerre à l’échelle globale que l’ultradroite peut mobiliser à l’échelle locale, afin de polariser dans les périodes où enfle la contestation sociale. La militarisation constitue le stade suprême de la guerre financière.

Je parle de fascisation de la reproduction sociale pour désigner une forme politique par laquelle le capital cherche à renforcer son emprise en réduisant les investissements dans la reproduction sociale, contre sa politisation féministe, queer, migrante et populaire. Il s’agit pour lui d’augmenter le niveau de « violence financière » en ciblant tout particulièrement les femmes, les personnes LGBTQ et les migrant·es.

L’inflation, en tant qu’accélérateur de crise, est un élément de cette stratégie. La réforme ultra-néolibérale du travail a été négociée au nom de la « modernisation » dans les premiers mois de la présidence Milei. Pour la faire accepter au Congrès, deux sujets ont servi de monnaie d’échange : les pensions de retraite des femmes au foyer et la dérégulation totale des quelques protections en place pour l’économie informelle (par exemple, la grille d’imposition simplifiée pour les travailleurs du secteur informel, les moyens de prouver une relation de dépendance, etc.).

Les plateformes constituent le vecteur privilégié de l’accélération de la violence économique. Depuis la pandémie, les modes de paiement fournis par les entreprises de la « FinTech » (technologie financière) se sont généralisés, donc aussi les sources d’endettement10. La spéculation est donc devenue immanente à la survie.

L’austérité et le pillage des finances publiques se traduisent par une hausse de l’endettement privé, d’une part. D’autre part, l’acceptation de l’idée selon laquelle l’État n’a plus d’argent s’inscrit dans une logique sacrificielle : nous sommes coupables de l’hyperinflation, conséquence de dépenses publiques inconsidérées. La subjectivité entrepreneuriale du « néolibéralisme par en bas » est interpellée en tant que « solution » alors que le néolibéralisme est une cause des problèmes rencontrés par les populations défavorisées. De quels instruments de contestation de protestation et de négociation dispose une force de travail située à l’intersection du capitalisme financier (et de plateforme) et de la reproduction sociale non garantie ?

En mai 2024, le FMI a félicité le gouvernement argentin, qui avait dépassé les objectifs fixés. Comment a-t-il fait sinon en menant une guerre économique contre la survie de la population ? La pulsion de mort cède la place à la finance. Selon Milei, « si les gens ne parvenaient pas à joindre les deux bouts, ils mourraient ». Ils meurent, en effet, à cause de la pénurie de médicaments et de la cruauté lesbophobe défendue par le gouvernement ; c’est sur cette scène que la dette vient « offrir » des solutions. Marcos Galperín, PDG de la plateforme MercadoLibre et homme le plus riche d’Argentine, a bâti sa fortune en exploitant les maigres ressources des bénéficiaires des aides sociales.

Ce troisième moment de l’endettement se déploie dans une situation de guerre totale contre la capacité de la majorité de la population à reproduire son existence. On sait que la reproduction sociale est essentielle à la reproduction du capital ; mais, comme, ces dernières années, la mobilisation féministe a exacerbé l’antagonisme entre reproduction sociale et capital, la volonté de « restauration patriarcale » vise à effacer d’autres formes reproductives, reposant sur d’autres relations, d’autres expériences et d’autres formes de politisation. Milei, avec son ministère du Capital humain, œuvre à une recomposition, à une reconstruction capitaliste de la reproduction qui passe par sa fascisation ⏺


Traduit de l'anglais par Nicolas Vieillescazes

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