Revue des livres et des idées
Recension

Le complot du marxisme occidental

Par Russell Jacoby

11 juin 2026

Un livre paru au début en fin d’année dernière suscite un vif émoi au sein de la gauche américaine et britannique. Son auteur, le philosophe Gabriel Rockhill, y accuse les représentants de la New Left, et Herbert Marcuse en particulier, de complicité avec la CIA. Certain·es saluent un ouvrage qui appelle à renouer avec un marxisme authentique, d’autres estiment qu’il est de mauvaise foi, insondablement creux, et vise avant tout à réhabiliter les pays du « socialisme réel ». Russell Jacoby se range dans la seconde catégorie.

Roy DeCarava, Dancers

Roy DeCarava, Dancers, New York, 1956

À propos de

Gabriel Rockhill, Who Paid the Pipers of Western Marxism?, New York, Monthly Review Press, 2025, 416 p.

« Toutes les vieilles conneries des années trente reviennent – les salades sur la “ligne de classe”, le “rôle de la classe ouvrière”, les “cadres formés”, le “parti d’avant-garde” et la “dictature du prolétariat”. Tout ça revient, et sous une forme plus grossière que jamais », écrivait en 1969 l’anarcho-écologiste Murray Bookchin dans un pamphlet intitulé Listen, Marxists! Certaines de ces formules, on ne les entend plus guère. Mais ce dont s’inquiétait Bookchin il y a près de soixante ans semble se rejouer sous nos yeux : retour des slogans marxistes-léninistes, éclipse de l’esprit de la New Left [nouvelle gauche]. 

Un livre récemment publié par un éditeur socialiste, Who Paid the Pipers of Western Marxism? [Qui a payé les fifres du marxisme occidental ?], le confirme. Son auteur, Gabriel Rockhill, y oppose les prétendues vertus d’un marxisme d’inspiration soviétique aux prétendus échecs des intellectuels de la New Left, tout particulièrement ceux de l’École de Francfort. Sa critique, toutefois, ne rend pas justice à son sujet. Elle use de l’insinuation et de la culpabilité par association pour s’attaquer à la réputation de ces penseurs. En ce sens, Rockhill est un marxiste-léniniste à la sauce Donald Trump : il utilise tous les moyens possibles pour diffamer ses adversaires.

Aux origines de la New Left

La New Left apparaît à la fin des années 1950, à la confluence d’événements politiques et de transitions générationnelles. Les baby-boomers arrivent alors à l’adolescence ; la lutte pour les droits civils et le mouvement antinucléaire secouent la scène politique nationale. Ces mouvements prennent forme dans un contexte international tendu, marqué par la mort de Joseph Staline, en 1953, la dénonciation par Khrouchtchev de son prédécesseur, en 1956, et les soulèvements dans le monde soviétique, de Berlin à Budapest. 

Les révoltes ouvrières contre les États ouvriers sont réprimées par les troupes soviétiques. Ces événements mettent fin aux espoirs de militants de gauche plus âgés, pour qui l’Union soviétique représentait encore une inspiration révolutionnaire. Chez les plus jeunes en quête de modèles, le marxisme soviétique ne suscite guère d’enthousiasme. Les jeunes intellectuels de gauche qui se forment dans ce contexte sont à la recherche d’un marxisme moins rigide. Ils étudient les écrits du jeune Marx et les premières critiques du marxisme russe, celles, par exemple, de Rosa Luxemburg. Ils reviennent au marxisme occidental – et l’inventent en partie. 

L’expression « marxisme occidental » remonte aux années 1920. Il s’agit d’abord d’une insulte, brandie par les porte-parole soviétiques à l’encontre de certains marxistes européens qu’ils accusent d’être trop philosophes et trop peu investis dans les idées de Lénine et la construction du parti d’avant-garde. Le terme prête à confusion, puisque la ligne de démarcation renvoie moins à la géographie qu’aux idées. L’Occident, en effet, ne manque pas de « marxistes soviétiques », tandis que des « marxistes occidentaux » dissidents apparaissent au cœur même de l’Union soviétique. 

Toutefois, le terme recouvre également des contrastes réels entre les versions européenne et soviétique du marxisme. Les Européens réfléchissent aux différences séparant un Occident industrialisé et doté d’une classe ouvrière nombreuse, d’une part, et, d’autre part, une Russie agraire, comptant beaucoup moins d’ouvriers et davantage de paysans. L’Ouest, estiment-ils, a plus besoin d’une avant-garde intellectuelle que d’un parti d’avant-garde. L’enjeu, en Occident, est moins la subversion de l’État que celle de la culture bourgeoise qui a séduit les populations. 

Des expériences historiques différentes sous-tendent des trajectoires intellectuelles divergentes : d’un côté, le succès de la Révolution russe ; de l’autre, l’échec des révolutions dans les pays européens après la Première Guerre mondiale. Comme le résume un marxiste néerlandais en 1927 : « De 1918 à aujourd’hui, tous les chapitres de l’histoire européenne pourraient s’intituler “la défaite de la révolution”. » Cette expérience de la défaite nourrira le marxisme occidental dans les décennies suivantes.

L’École de Francfort

La génération des baby-boomers s’empare de l’héritage d’un marxisme occidental moins autoritaire et dogmatique que le marxisme soviétique. Les intellectuels de la New Left et leurs revues – Studies on The Left, Radical America, New Left Review, Telos – cherchent à repenser la tradition marxiste. Au fil de ce projet, ils redécouvrent non seulement les écrits du jeune Marx, mais aussi les intellectuels de l’École de Francfort, qui ont ouvert une voie entre un marxisme soviétique trop étroit et une social-démocratie mollassonne. 

Dans les années 1920, un certain nombre d’intellectuels avaient fondé à Francfort l’Institut de recherche sociale. Au milieu des années 1930, presque tous – menacés à la fois parce que juifs et de gauche – fuirent l’Allemagne pour les États-Unis. Ils y menèrent leurs recherches de façon assez confidentielle jusqu’aux années 1960, période où Herbert Marcuse, aux États-Unis, et, dans une moindre mesure Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, en Allemagne (où ils sont retournés après la guerre), deviennent des figures de proue de la New Left.

Marcuse fait de l’ombre aux autres en raison de son charisme, de son adhésion à la New Left et de la notoriété de son étudiante Angela Davis, qui s’est également rendue à Francfort pour étudier avec Adorno. C’est l’une des rares femmes à figurer sur la liste des dix fugitifs les plus recherchés par le FBI pour son rôle présumé dans la tentative de libération des « frères de Soledad ». Pendant un temps, Davis subjugue l’Amérique.

Presque soixante ans plus tard, où en sommes-nous ? La New Left s’est désintégrée, mais son humanisme, son ethos contre-culturel, sa politisation de la sphère privée et ses instincts démocratiques font partie de l’héritage de la gauche d’aujourd’hui – du moins en théorie. L’URSS et le bloc soviétique se sont effondrés, et la gauche marxiste n’a pas connu de grande renaissance. Au contraire, ce sont le conservatisme et l’antimarxisme qui ont progressé.

C’est dans cette ambiance lugubre que Joseph Staline, Mao Zedong et leur marxisme-léninisme renaissent de leurs cendres. Rockhill argue que les marxistes occidentaux, et surtout les philosophes de l’École de Francfort, n’étaient pas des révolutionnaires prudents, mais, bien au contraire, des agents rémunérés du capitalisme américain. Ils ont remis en question les pays communistes et les luttes de libération nationale tout en ayant la belle vie, en empochant les profits de l’« industrie de la théorie radicale ». 

L’auteur nous informe que les volumes suivants – celui-ci n’étant que le premier d’une trilogie – se pencheront sur des intellectuels français et des figures « avant-gardistes » associées au postcolonialisme, aux études subalternes et à l’afro-pessimisme. Il y soutiendra que ces intellectuels de gauche ont abandonné le véritable marxisme pour se mettre au service de l’impérialisme américain.

Dans ce premier volume, il s’en prend aux théoriciens de l’École de Francfort, « membres de l’intelligentsia petite-bourgeoise », fers de lance d’un « marxisme impérial » et anticommuniste, déployé à partir de leur confortable « citadelle professorale financée par le capital ». La politique de Rockhill s’inscrit dans la lignée d’un autre ouvrage récent, Il marxismo occidentale. Come nacque, como mori, come può rinascere [Le marxisme occidental. Comment il naît, comment il meurt, comment il peut renaître], publié en 2017 par le marxiste italien Domenico Losurdo, qui compte parmi ses travaux une défense de Staline1. Rockhill déploie lui aussi un marxisme-léninisme non reconstruit afin de s’attaquer aux penseurs de l’École de Francfort qu’il considère comme des vendus.

Le MHD

Il faut saluer la diligence du chercheur. Il se saisit du moindre petit élément susceptible de calomnier l’École de Francfort de près ou de loin. Il écrit à maintes reprises que son argumentation procède de manière dialectique. Il a même créé un nouvel acronyme, « MHD » (matérialisme historique dialectique), pour désigner une philosophie politique qui, affirme-t-il, « a fait ses preuves ». 

En l’espèce, toutefois, les preuves se font attendre. Il tape sur les marxistes occidentaux à coups de « socialisme réellement existant », celui-là même qu’ils ont ignoré ou critiqué. Le « socialisme réellement existant » renvoie à l’Union soviétique, à ses alliés, à la Chine contemporaine, aux luttes de libération nationale et à de nombreux révolutionnaires, surtout à des sommités bien connues : Lénine, Mao et Che Guevara. Aucune mention de la Corée du Nord, cependant : pourquoi ?

Bien que le livre s’ouvre sur la capture et l’assassinat de Che Guevara, Rockhill ne nous dit pas en quoi Mao ou le Che intéresseraient la gauche occidentale d’aujourd’hui. Qu’est-ce que le maoïsme, programme d’insurrection paysanne, peut vouloir dire dans le contexte urbain de New York ou de Londres ? Voilà qui demeure un mystère depuis l’époque de Mao. Rockhill, cependant, ne fait rien pour l’éclaircir, se contentant de fabriquer l’image d’un communisme glorieux mais dénigré par les marxistes occidentaux.

Il ne souhaite pas s’étendre sur les accomplissements du « socialisme réellement existant », dit-il, parce qu’il faudrait y consacrer d’autres volumes. Il nous renvoie plutôt à une liste de vingt experts, brillants camarades qui nous ont livré des « histoires matérielles rigoureuses » du socialisme réel, à rebours des « analyses superficielles proposées par les théoriciens critiques occidentaux ». Dans cette liste d’auteurs illustres, je ne retiendrai qu’un exemple. Cheng Enfu, président de l’Académie du marxisme de Chine, a récemment déclaré : « L’action militaire spéciale de la Russie [en Ukraine] déclenchée par l’Occident amène plus de gens dans le monde à comprendre que le système et les politiques socialistes sont pacifiques par nature. » Vous devrez téléphoner à votre spécialiste local en MHD pour vous faire expliquer cette phrase. 

Rockhill martèle et pleurniche. Figurez-vous que le professeur Herbert Marcuse ne ressemble pas au révolutionnaire noir George Jackson. Rockhill nous sert cette comparaison « révélatrice » – en admettant toutefois qu’elle est « loin d’être parfaite ». Marcuse a été maintes fois interviewé, il a été couvert d’honneurs, avant de mourir à l’âge vénérable de 81 ans ; Jackson, à l’inverse, a été tué à l’âge de 30 ans, alors qu’il tentait de s’évader de prison. Conclusion : Marcuse était un vendu. Rockhill serait-il aussi un vendu, lui qui est professeur titulaire et toujours en vie à l’âge de 54 ans ?

Des chiens qui n’aboient pas

Rockhill est un maître dans l’art de la culpabilité par association, géographique ou autre. Le chien qui n’a pas aboyé de la nouvelle d’Arthur Conan Doyle devient chez lui le chien qui n’aboie jamais, une preuve irréfutable de culpabilité. Il avance que, de retour à Francfort après la guerre, Theodor Adorno et Max Horkheimer ont travaillé avec des chercheurs au passé nazi. Mais le chef d’inculpation ne s’arrête pas là. À en croire Rockhill, en 1952, un ancien officier SS a révélé avoir servi dans une armée secrète fasciste, à Francfort de surcroît. Le limier se met au travail pour établir un lien avec Adorno et Horkheimer. « Je n’ai connaissance, déclare notre intrépide détective, d’aucune déclaration publique des théoriciens critiques de Francfort au sujet de ces révélations concernant une milice nazie dans leur ville. » Peut-on trouver preuve plus accablante du soutien qu’ils ont apporté à cette armée secrète fasciste ?

Tout le monde peut jouer à ce jeu. Rockhill enseigne à l’université Villanova, institution catholique de la banlieue de Philadelphie. Le diocèse catholique de Camden, qui régit la banlieue de Philadelphie, a récemment versé des millions de dollars afin d’éteindre des poursuites pour abus sexuels. Or, je n’ai connaissance d’aucune déclaration publique de notre brave détective à ce propos. Peut-on trouver preuve plus accablante du fait qu’il soutient les abus sexuels au sein de l’Église ? 

Le chien qui n’aboie pas ne fait que confirmer la thèse générale de Rockhill : les membres de l’École de Francfort étaient au mieux des agents de l’impérialisme américain, au pire, et « objectivement », des nazis. La majeure partie du livre examine en détail l’entrelacs des États, des fondations et de « l’industrie de la théorie radicale » des marxistes occidentaux. Tout cela était déjà en grande partie connu, mais Rockhill y met une énergie maniaque. 

Saviez-vous qu’en 1959, Marcuse a reçu une subvention de 6 250 dollars de la Fondation Rockefeller – la moitié de son salaire à l’Université Brandeis – pour achever L’Homme unidimensionnel ? Rockhill a découvert ce fait bien caché dans les archives Rockefeller ; il aurait aussi pu le trouver à la première page du livre, dans les remerciements de l’auteur. Conclusion : « Il n’est pas exagéré de dire que L’Homme unidimensionnel a été subventionné par la classe dominante capitaliste. » 

Et saviez-vous qu’Horkheimer a pris part à un voyage tous frais payés à Hambourg ? La vérité éclate au grand jour ! Les gros sous et le faste de l’industrie de la théorie radicale ! Bientôt à l’affiche : Le Loup de Francfort, un remake du film de Martin Scorsese, Le Loup de Wall Street.

Base et superstructure

La grande découverte proclamée par Rockhill n’est pas très neuve : une partie des fonds qui ont financé ces intellectuels étaient effectivement liés à la lutte contre le bloc soviétique. Cette histoire, Frances Stonor Saunders l’a bien racontée dans son livre Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle2. Rockhill reprend d’ailleurs le titre de l’édition britannique, Who Paid the Piper?

Il y a là un véritable enjeu que notre dialecticien en herbe ne soulève pratiquement pas : comment fait-on pour garder la tête hors de l’eau, voire prospérer, dans une société capitaliste, si l’on ne dispose pas de moyens capitalistes ? Au fait, qui paie le salaire de Rockhill ? Des révolutionnaires du tiers-monde ?

Devinez de qui il s’agit :  « ____________ était un magnat du textile, chasseur de renard, membre de la Bourse de Manchester et président de l’Institut Schiller de la même ville. C’était un homme vulgaire, une canaille menant grand train, un gros buveur voué aux bonnes choses de la vie : salade de homard, Château Margaux, bière pilsener et femmes à goût de luxe. » La biographie se poursuit ainsi : « Mais, pendant quarante ans, Friedrich Engels a subventionné Karl Marx. » Le Capital a donc été financé par des capitalistes !

Les intellectuels francfortois avaient fui l’Allemagne nazie pour se réfugier aux États-Unis. Oui, plusieurs d’entre eux ont trouvé un emploi dans diverses agences gouvernementales américaines durant la guerre, surtout l’OSS (Organisation des services stratégiques), où ils ont étudié l’Allemagne de l’époque. Cela ne leur posait pas un cas de conscience : ils contribuaient au combat contre le nazisme. Oui, mais voilà, l’OSS est considérée comme l’ancêtre de la Central Intelligence Agency (CIA), fondée après la guerre. 

Rockhill tente de démontrer que Marcuse était un agent haut placé de la CIA. L’accusation n’est pas nouvelle. Elle a été lancée en 1969 par un groupuscule maoïste, le Progressive Labor Party, qui croupissait dans un demi-monde fratricide où Rockhill vit toujours dans sa tête. Notre infatigable enquêteur tisse ensemble des insinuations diverses, notamment l’idée que Marcuse a pris part à un réseau d’espionnage antisoviétique de la CIA basé à Francfort. 

La preuve ? La même que d’habitude : le chien n’aboie pas. Un certain L. L. Matthias, qui a lancé cette allégation, explique en effet que Marcuse n’a jamais poursuivi pour diffamation le Progressive Labor Party… comme si quelqu’un ayant toute sa tête pouvait faire une chose pareille. Vous voulez d’autres preuves ? Matthias affirme également que ces informations lui ont été « confirmées dans une lettre » qu’il a reçue d’un « ancien agent de la CIA » aujourd’hui installé à Philadelphie. Affaire classée !

Après la guerre, Marcuse, comme plusieurs de ses collègues, a obtenu un poste à l’université. Rockhill ne digère pas le fait que ce sont le gouvernement et de grandes fondations, et non pas les SDF ou le prolétariat, qui ont financé ces intellectuels. Malheureusement pour lui, l’une des figures de proue de la Monthly Review, l’éditeur socialiste qui a publié son livre et celui de Losurdo en anglais, a emprunté la même trajectoire que ses confrères de l’École de Francfort.

Paul Baran, un proche de Marcuse, a écrit le classique du marxisme Le Capital monopoliste avec Paul Sweezy, de la Monthly Review(un chapitre finalement non retenu de ce livre s’inspirait même d’Adorno). Baran a étudié à Francfort, est devenu un réfugié, a rejoint l’OSS et occupé des emplois publics, avant de devenir professeur titulaire à Stanford. Il a même travaillé à Wall Street comme conseiller auprès de capitalistes. L’université Stanford, fondée par l’exploiteur et magnat des chemins de fer Leland Stanford, a payé le salaire de Baran. Si l’on suit le MHD de Rockhill, il n’est pas exagéré de dire que les livres de Baran ont été financés par la classe capitaliste.

Science-fiction

De vraies questions subsistent : par exemple, dans quelle mesure ces intellectuels savaient-ils qu’ils étaient financés par la CIA ? Ont-ils coopéré avec l’agence ? Ont-ils modéré leurs critiques envers les États-Unis ? Mais ce sont là des sujets qui n’intéressent pas Rockhill ; il préfère la simplicité. « En fin de compte », insiste-t-il, la démocratie bourgeoise et le fascisme sont deux formes de capitalisme. Soutenir l’une, c’est soutenir l’autre. Il n’y a de véritable différence qu’entre capitalisme et communisme. 

En réalité, au-delà des étiquettes, les deux systèmes existaient (et existent encore) en plusieurs variétés. Si les intellectuels de l’École de Francfort avaient rejoint le « socialisme réellement existant », et s’étaient exilés en URSS plutôt qu’aux États-Unis, ils auraient fini dans un camp où ils auraient cessé de réellement exister. Cet état de fait les a rapprochés des démocraties occidentales. Oui, ils ont travaillé pour un « État national sécuritaire » qui pratiquait la ségrégation, comme Rockhill le martèle sans relâche – mais quelles étaient les autres options ? Une prison soviétique ?

Rockhill rappelle à plusieurs reprises que l’Union soviétique est le pays qui a le plus contribué à la défaite de l’Allemagne nazie, comme si c’était la réponse à tout, mais il ne semble pas très au fait de ce pan de l’histoire. Par exemple, il cite, incrédule, Horkheimer qui évoquait dans les années 1930 une potentielle alliance entre les Soviétiques et les nazis. Le pacte Molotov-Ribbentrop entre les deux pays fut bien signé en 1939 ; il contenait un protocole d’accord secret sur la partition de la Pologne et des États baltes. De plus, l’Union soviétique a livré des centaines de réfugiés, notamment des juifs et des communistes, aux nazis pendant la durée du pacte. 

Rockhill est un chercheur infatigable ; il maîtrise plusieurs langues ; il étale ses déclarations audacieuses partout sur YouTube. Il vante le MHD comme un remède universel : dialectique, éprouvé, scientifique. Mais, entre ses mains, il est moins dialectique, éprouvé ou scientifique que de la science-fiction. Tout à son enthousiasme, Rockhill escamote les crimes bien documentés des communismes soviétique et chinois.

La gauche n’a obtenu que peu de victoires ces dernières décennies, mais la voie à suivre n’est pas celle de Rockhill. Pour parodier le titre d’une brochure de Lénine, il ne nous propose de faire aucun pas en avant mais dix pas en arrière. Un marxisme occidental grisonnant est toujours plus prometteur qu’un Mao ou un Staline 2.0.

 

Traduit de l’anglais par Jonathan Martineau


Par Russell Jacoby

11 juin 2026