Depuis sa parution à l’automne 2025, Résistances affectives a été lu et commenté dans de nombreux contextes, universitaires, culturels, militants, amicaux. Les livres de Chowra Makaremi font en effet plus qu’exposer des travaux en anthropologie et sciences politiques à propos des mouvements de contestation en Iran. Ce sont des actions théoriques et politiques, des scènes de pensée et de partage, à propos d’une réalité habituellement scindée en différentes échelles (celles de la rue et de la maison, celle du régime), mais qui est ici redéployée, retissée par mille événements intimes et nationaux : le politique s’éprouve à la fois par les mouvements sociaux et les formes de résistance inextricablement mêlées aux attachements familiaux et intimes, et par la cruauté systématique qui fait mourir les êtres, les mères, les femmes, mais qui ne les détruit pas.
Chowra Makaremi perd en effet à un an sa mère et sa tante victimes de la répression, elle quitte l’Iran à 6 ans avec son frère et rejoint son père. Elle porte déjà les savoirs et les expériences de personnes reliées entre elles qui ont vécu et souffert la révolution, les mouvements de contestation, la répression, la mort et le deuil, l’exil. Elle est aujourd’hui chercheuse en sciences sociales et cinéaste, au travail sur des milliers d’expériences, pour évoquer les résistances affectives comme formes de vie politique.
L’ouvrage, paru en automne 2025, s’est d’abord lu dans un contexte marqué par des épisodes de répression d’une extrême violence en Iran, qui ont causé des milliers de morts. Quelques mois plus tard, la guerre entre l’Iran, Israël et les États-Unis est venue bouleverser encore les conditions de sa réception. Ce décalage oblige à prendre en compte cette dégradation considérable lorsqu’on lit l’ouvrage : comment lire sans postuler ni éluder une distance avec les événements de l’actualité immédiate, en prenant au sérieux ce qu’il permet de comprendre ? Et comment intégrer, vraiment, le fait que si des situations géopolitiques évoluent très rapidement, nous ne devons pas, nous ne pouvons pas, faire comme si des situations transformées étaient obsolètes pour le chercheur, attendant de quoi installer une distance, une perspective stable.
La notion de « politique de la cruauté » proposée par Chowra Makaremi – une forme de gouvernement qui brise les corps et les âmes, efface les mémoires et installe la terreur – offre un cadre pour penser les situations au-delà de leur singularité conjoncturelle. Ce cadre se trouve déplacé par la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, qui reconfigure les perceptions et prises de position. Les bombardements frappent directement les populations, y compris les enfants – images qui circulent, s’imposent, saturent l’attention. Dans un entretien publié en mars 2026 dans Reporterre, Chowra Makaremi souligne ce basculement : l’attention se détourne des réponses des Iraniens et des Iraniennes à la politique de la cruauté, pour se fixer sur la guerre qu’ils subissent. Le peuple tend alors à être saisi comme une abstraction, un simple objet de discours au nom duquel on prétend agir, allant jusqu’à justifier des violences censées le libérer. Ce déplacement n’annule en rien ce que le livre donne à lire de la politique de cruauté, il en modifie les conditions de lecture, en rendant plus difficile encore, et plus nécessaire, l’attention aux expériences et aux formes de résistance, contre la fascination pour le spectacle de la guerre.
Les résistances affectives
Car l’objet du livre n’est pas seulement de décrire la violence. Il est plus précis : comprendre comment il est possible de résister à une politique de cruauté, qui produit de la sidération, de la désensibilisation et de l’impuissance. C’est à ce problème que répond la notion centrale de « résistances affectives ». L’ouvrage de Chowra Makaremi nous sollicite, car il ne s’agit pas seulement de penser de loin l’affrontement entre le bourreau et la victime, mais d’intégrer un troisième acteur, le spectateur, « sidéré, désensibilisé », renvoyé à l’impuissance et à la peur. Et ce spectateur n’est pas seulement en Iran : lecteurs et lectrices, publics éloignés, mais concernés, nous sommes aussi pris dans cette position, impliqués dans ce dont il est question.
Sur un plan théorique, les textes de Chowra Makaremi peuvent s’inscrire dans une attention aux gestes, aux corps et aux voix minoritaires, développée en sciences sociales et dans la littérature féministe. Ces voix ne cessent de faire apparaître la puissance du quotidien, des attachements, des résistances, en dépit des pertes et des épreuves. Mais le livre ne se contente pas de nourrir cette perspective : il en précise l’enjeu politique. Ce qu’il nomme « résistances affectives », ce sont ces formes d’attachement, de mémoire et d’émotion qui persistent malgré la violence et contre elle, et qui ne relèvent pas d’un registre dit privé, mais constituent une dimension essentielle du politique, longtemps reléguée sous le seuil de l’infrapolitique.
À ce propos, Makaremi rappelle combien la vie affective a été tenue à distance : « la sensibilité que cela mobilise est gênante en contexte révolutionnaire, les mots que cela nous oblige à employer sont embarrassants en public ». La puissance affective apparaît peu propice à l’ingénierie de l’action collective. Elle rappelle les réticences d'Arendt pour qui « en politique, l’amour est un étranger ». Makaremi prend le contrepied de cette tradition : l’émotion ne menace pas la raison, elle lui oppose une autre forme de vérité qui passe par le corps et la voix et met en crise l’ordre institué.
Du spectateur au témoin
Dans ce cadre, la place du spectateur appelle l’attention. Pas seulement le spectateur qui se trouve sur le territoire concerné, mais celui qui est mêlé ou concerné par ce qui arrive à autrui. Nous faisons l’expérience de la sidération, de l’impuissance, de l’insignifiance, face à la guerre en Iran comme face au génocide en Palestine, et comme face à ce qui se passe en bas de l’immeuble. Nous sommes témoins – au sens juridique et historique du terme – d’une fabrique massive et décomplexée d’ignorance, et d’un refus de prêter une valeur à la vérité.
Le droit peut apparaître alors comme une ressource possible, mais dans la perspective originale d’un lien direct entre l’expérience et les principes : non plus seulement comme une puissance abstraite, mais comme une parole ancrée, dans la rue et ailleurs, articulée aux désirs puissants et à la nécessité d’une justice collective. Il constitue le socle à partir duquel des spectateurs ont pu se déclarer témoins, à la fois sensibles et légitimes, et engager leurs corps émus et indignés dans des manifestations à travers le monde, notamment celles menées par des femmes et des mères. Makaremi évoque les protestations qui ont impliqué des femmes occupant « une position à la fois centrale, visible et minorée », à partir de laquelle elles élaborent des formes de dissidence capables de politiser le vécu de la relégation.
Elle insiste notamment sur la politisation du deuil. Le deuil « ramène une mémoire corporelle », qui s’impose dans l’espace public. Les manifestations de deuil en Iran ont directement évolué vers des mobilisations de grande ampleur, installant une continuité entre les chagrins privés et la colère publique. Ce que montre Makaremi, c’est que ces expériences affectives ne sont pas des marges du politique : elles en sont une des conditions effectives. De fait, la dangerosité politique du chagrin des femmes – celui des mères, des sœurs –, apparaît dès la fin du XVIII e dans des œuvres comme « Le Serment des Horaces » de Jacques-Louis David ou « La Mort de Camille » de Anne-Louis Girodet : la logique guerrière y pousse des hommes à tuer leurs proches au nom de la loyauté. Mais les toiles donnent surtout à voir autre chose : des femmes inconsolables qui se tiennent ensemble, portées par un chagrin qui les rend inaccessibles à la froide raison et à la cruauté guerrière. En contrepoint, la fermeté virile apparaît comme une mise en scène qui libère la violence. On pourrait dire que ces scènes rendent sensible ce que Makaremi nomme des résistances affectives : elles ne proposent pas une alternative politique au sens classique, mais elles changent la qualification de ce qui importe. Face à une politique de la cruauté qui isole, désensibilise et rend impuissant, elles mettent sous nos yeux ce que font des liens, des mémoires, des formes de présence qui rompent l’ordre spectaculaire imposé par la cruauté guerrière. Mais ces mémoires et ces attentions circulent plus volontiers dans des témoignages, des textes littéraires, des productions réputées s’occuper du sensible et laisser à la science les questions de définitions, de structures, de logiques, de fonctionnement général.
J’ai en tête un passage de « L’expérience concentrationnaire » de Michael Pollak, ou plutôt une vision. Une ancienne déportée évoque le souvenir de deux femmes, qui, chaque matin avant l’appel, se dirigent obstinément vers la sortie du camp, avant d’être systématiquement rappelées à l’ordre. Geste inutile, dangereux, et pourtant nécessaire. Il faut que cette routine s’installe, qu’elle affirme physiquement que la place de chacune est hors du camp. Cette obstination, muette et vaine en apparence, relève de ce que l’on peut comprendre, à la lumière de Makaremi, comme une forme de résistance affective. D’une manière générale, l’ouvrage nous indique où regarder, comment faire compter ce qui est sous nos yeux et pourtant hors champ pour qui cherche des solutions en installant la perspective implicite de débouchés politiques généraux, dont le présent ne serait que le brouillon.
Bien sûr, certains gestes de protestation peuvent être esthétisés sur les scènes médiatiques, détachés des expériences vécues, réduits à des symboles disponibles pour de multiples appropriations. Makaremi décrit ce processus à propos des mèches de cheveux coupées par des célébrités face aux caméras, par exemple. Mais son ouvrage tient à un pari : maintenir des liens concrets avec celles et ceux qui vivent des expériences de perte et de résistance, qui affrontent l’intensité des risques et s’efforcent de partager, de transmettre – comme l’autrice elle-même en prend la charge à travers le travail exigeant, infiniment attachant d’un tel livre.
Ce qui résiste
La dénonciation des atteintes au droit, les manifestations de soutien aux populations, les évènements organisés à l’université pour ranimer la légitimité de la connaissance et de la vérité, les mouvements de solidarité des mères – soit l’affirmation de puissances institutionnelles légitimes (le droit, le savoir) et d’attachement reconnus (la condition parentale universelle, la solidarité avec les frères et sœurs humains) – tout cela semble cependant avoir été vain. La nuit se referme sur Gaza, sur la Palestine, ses enfants, ses familles, nos frères et sœurs humains ; elle se referme sur les Iraniens, sur les Libanais, et sur tout le vivant dans des territoires dévastés. Comment vivons-nous, et comment vivrons-nous ?
L’ouvrage est alors nécessaire, car il nous attache et nous oblige dans une réalité politique sensible. Il s’agit de chercher, dans les résistances affectives des Iraniens et des Iraniennes, ce qu’elles nous apportent – « qui pourraient nous inspirer et nous enrichir dans une relation d’égalité », puisque « ce n’est pas nous qui faisons don de notre attention, c’est eux qui nous enseignent des récits de résistance, qui nous permettent de penser les rapports de pouvoir et les problèmes que l’on a aussi ». Mais cette perspective, adossée à des principes comme l’égalité, demeure faible. Elle ne suffit pas. Il s’agit donc de suivre également les trajectoires que cette égalité très concrètement restituée et ressentie ouvre pour chacun : comment pouvons-nous, lectrices et lecteurs, témoins, dès aujourd’hui, maintenant, nous mettre en lien avec celles et ceux qui luttent ou s’efforcent de vivre, et entrer dans le tissu ordinaire, quotidien, de ces résistances affectives ? Comment intégrer cette condition dans nos pratiques, dans nos rapports aux savoirs, dans notre quotidien ? Comment assumer réellement des priorités que nous avons tant de mal à affirmer, par exemple en tant que chercheurs et chercheuses pris dans des ordres institutionnels et politiques qui nous éloignent de ces plans d’expériences ?
Le regard féministe inverse alors le regard porté sur le politique, c’est-à-dire sur ce qui compte collectivement : les principes abstraits supposés structurants n’opèrent pas par eux-mêmes. Ce qui résiste malgré tout, ce qui opère, qu’on le veuille ou non, ce sont les expériences, les émotions, les attachements qui tiennent et les mouvements qu’ils déclenchent et structurent – tout ce qui avait été relégué, et qui apparaît avoir été, toujours déjà là.
J’ai lu l’ouvrage de Chowra Makaremi grâce à Elsa Tadier, collègue et amie, à la suite d’une résidence sur les savoirs de la précarité, vécue avec des collègues et amis présents ou éloignés par l’exil ou les difficultés, avec qui nous nous retrouvons quand nous pouvons. Ce contexte initial, discret et pacifique, était pourtant traversé de préoccupations intenses : des amis, des frères et sœurs humains, sont empêchés d’assumer leur identité de chercheurs et chercheuses, et celles et ceux qui vivent hors de danger sont d’un si faible secours. Ce contexte évolue sans cesse avec la brutalité politique. Les asymétries de conditions n’empêchent pas le partage, mais obligent à ne pas prendre la place d’autrui, à ne pas énoncer à sa place ce qui s’élabore dans des situations de lutte, de perte, d’exil. La proximité directe, les liens affectifs qui s’y nouent permettent un partage décent, parce qu’ancré dans quelque chose de vécu : l’égalité concrète ressentie dans les attachements suppose la reconnaissance des inégalités d’expériences, interdit l’instrumentalisation de l’expérience d’autrui et défait l’illusion d’un débouché sur les scènes politiques des états comme seule perspective des mouvements de résistance.
Il n’y a pas d’espoir de résolution pour les Iraniens et les Iraniennes qui s’expriment avec Chowra Makaremi. La révolution des gouvernements est derrière. Ce qui en reste, ce qui résiste, ce sont des expériences qui suivent leur trajectoire secrète, de corps en corps, de mère en fille, de livres en œuvres. Comme cette armoire des souvenirs faite par le père de Chowra Makaremi pour entretenir les liens et les mémoires autour de sa femme, et qui apparaît dans le film Hitch, une histoire iranienne (2019). Fatameh, la mère de Chowra, combattante pour la révolution de 1979, puis opposante à la république islamique, détenue puis assassinée en 1988, hante l’ouvrage et nourrit les futurs. Elle n’est pas oubliée : elle inspire Chowra anthropologue qui lui fait place dans sa trajectoire, dans ses recherches, dans son livre.
C’est cette écriture, depuis une position qui ne se soutient pas de la promesse d’une transformation politique pourtant tant souhaitée, qui frappe et anime des désirs. L’ouvrage n’est pas fermé sur des espoirs susceptibles de s’éteindre. Il est ouvert, hélas, à la conscience d’une durée indéfinie de la répression et de la cruauté – et c’est précisément là que les résistances affectives prennent leur sens : non comme solution, mais comme ce qui empêche que la logique de la cruauté s’impose totalement dans la trame dense des vies vécues, lestées de tout ce dont elles héritent. Plus se déploient l’horreur, la violence, la mauvaise foi, plus nous savons que la décence ordinaire, l’éthique du care, ces résistances affectives ne sont pas des marges, mais des forces qui travaillent le politique de l’intérieur. Les vies vécues et entravées ne sont pas les ratés d’autre chose. Les souvenirs n’ont pas besoin d’être nombreux pour circuler, relier, faire entrer les absents dans de nouvelles trajectoires. C’est cela que ce livre oblige à prendre au sérieux. Chowra Makaremi n’a pas eu l’occasion de vivre longtemps aux côtés de sa mère, mais les scènes sont vibrantes : une codétenue lui rapporte le refus de couper ses cheveux avec lesquels l’autrice, encore bébé, jouait dans les bras maternels.
Rendre hommage à ce que nous offre Chowra Makaremi, ce n’est pas simplement l’inscrire dans les circuits de reconnaissance éditoriaux ou académiques ni la réduire à un jalon des bouleversements contemporains. C’est plutôt intégrer son travail à la trame des vies discrètes et innombrables, parfois brisées, dispersées ou marquées par la guerre. Lire Chowra Makaremi aujourd’hui, c’est éprouver le besoin de savoir comment elle va, mais aussi comment celles et ceux qu’elle nous fait rencontrer à travers ses écrits, celles et ceux dont elle relaie les voix, les gestes et les expériences. C’est ouvrir la possibilité d’imaginer des formes de rencontres et de partages ancrées non dans les récits de grandeur – même tragiques – mais dans nos vies proches, familiales et amicales, inégalement éprouvées, certaines étant vouées à une souffrance sans fin.
Ce livre réveille aussi en chacun des souvenirs d’autres pertes, partagées à travers des œuvres et des voix diverses. Il ravive une constellation de textes portés par des résistances affectives qui ont nourri des trajectoires singulières. Ainsi, Ceux de 14 de Maurice Genevoix, jeune soldat de 24 ans, qui témoigne de vies fauchées dans les tranchées, humaines comme animales – ces « bêtes douces », chevaux et animaux traqués. Dans L’Archipel du Goulag, Alexandre Soljenitsyne rappelle d’emblée que son ouvrage dépasse les capacités d’un seul individu : il s’appuie sur des centaines de témoignages, issus de récits, de mémoires et de lettres. Pourtant, dans certaines éditions, la liste des 227 noms mentionnés est absente. Ce choix éditorial produit une forme de manque irréparable : réduire ces existences à un simple nombre efface la présence singulière que l’auteur cherchait à restituer. Des années après la lecture, ce manque persiste – il devient même central – car il incarne le lien affectif entre celles et ceux que Soljenitsyne a connus et perdus, et le sentiment de les avoir perdus nous aussi, à notre tour.
Bien que j’évoque ici principalement des auteurs masculins, alors même que le texte de Chowra Makaremi est articulé à la puissance des savoirs féministes, il ne s’agit pas uniquement de figures d’autorité littéraire. Ce sont aussi des êtres vulnérables : des corps exposés, des fils, des amis, pris dans des réseaux de dette, de dons et de pertes, porteurs d’autres vies et d’autres expériences.
L’ouvrage débute par une scène filmée par Abbas Kiarostami : un casting au cours duquel une petite fille refuse à plusieurs reprises de se faire couper les cheveux pour les besoins d’un film. Elle tente néanmoins de composer avec la pression, acceptant de changer de coiffure à condition qu’elle ressemble à celle de sa maman. Chowra Makaremi nous installe à ses côtés, nous rendant attentifs à ce que cette scène lui fait éprouver. Les œuvres, les textes et les images ne sont alors plus envisagés comme de simples productions symboliques, mais comme des traces, des fragments d’expériences intimes en circulation, malgré le risque constant de leur instrumentalisation. La résistance, dès lors, devient un processus qui relie les vivants et les morts, en tissant des liens entre sphères familiales et institutionnelles.



