Le terme « capitalisme » apparaît dans le vocabulaire des sciences sociales au milieu du xixe siècle, sous la plume de Louis Blanc dans L’Organisation du travail. Le socialiste français lui donne le sens d’un rapport de domination, par lequel les détenteurs de capitaux se subordonnent les salariés et polarisent la société. Une vingtaine d’années plus tard, le terme est repris dans les travaux d’économistes allemands comme Johann Karl Rodbertus et Albert Schäffle. Ce dernier le perçoit comme « un organisme national et international de production, dirigé par des capitalistes “entrepreneurs” en concurrence pour le profit maximal1 ».
Contrairement à une idée reçue, Marx n’évoque pas le capitalisme dans le premier livre du Capital (1867), le seul paru de son vivant. Il analyse le « mode de production capitaliste », qu’il envisage comme un rapport social de domination et comme une révolution du procès de production dont la particularité est d’exploiter le travail salarié. Il s’intéresse à sa genèse historique, distingue les capitaux usurier, commercial, manufacturier et industriel, et décrit son emprise croissante sur les petits producteurs depuis le Moyen-Âge. Il note qu’à compter du xvie siècle, sa « marche à pas de tortues » ne répond plus « aux besoins commerciaux du nouveau marché universel créé par les grandes découvertes » ; dès lors, les riches marchands et le pouvoir d’État se donnent la main pour ouvrir la voie à « l’ère capitaliste ».
L’essor du capital marchand ne suffit pourtant pas à expliquer la naissance du mode de production capitaliste. Il faut aussi que la production marchande agricole, artisanale à domicile et manufacturière ait connu un essor préalable, comme l’illustrent les évolutions différenciées du Portugal, de la Hollande et de l’Angleterre à l’époque moderne. Dans une lettre de la fin novembre 1877 à l’éditeur d’Otecestvenniye Zapisky, Marx explique ainsi que l’expropriation des paysans libres de l’ancienne Rome a certes produit de grands propriétaires terriens, une plèbe privée de moyens de production et une accumulation de capitaux argent, mais qu’au lieu de donner naissance au mode de production capitaliste, elle a produit un mode de production esclavagiste2.
En fait, il met en œuvre une double approche de la structure et de la genèse du mode de production capitaliste : en même temps qu’il révèle le secret de l’exploitation du travail salarié, il s’efforce d’appréhender l’histoire du capital en partant de ses formes les plus simples, reformatées au gré de leur assimilation à des organismes plus complexes. Il envisage aussi les contradictions liées à sa forme la plus développée – le capital industriel. Enfin, dans l’optique du matérialisme historique, les trajectoires du capital demeurent inséparables de celles des sociétés qui les ont produites et s’y sont confrontées, et donc, de l’issue de luttes sociales.
Cela dit, dans les formations sociales dominées par le capitalisme, la vie réelle amalgame des modalités de production, des institutions et des idéologies issues de périodes distinctes, dont l’articulation produit les sociétés les plus diverses. En 1877, Marx soutient que l’expropriation des petits producteurs agricoles est toujours en cours, sauf en Angleterre. Les débats sur la transition du féodalisme au capitalisme doivent leur complexité à cette approche synchronique et diachronique du capitalisme, aux singularités des formations sociales qui lui ont donné naissance et à la prise en compte de l’agentivité humaine. En dépit de leurs désaccords sur les rôles respectifs des structures agraires, des rapports de classes et de l’essor du capital commercial pour rendre compte de l’émergence du mode de production capitaliste en Angleterre, en Europe occidentale ou au Japon, les protagonistes marxistes de ces controverses n’ont généralement voulu écarter aucun de ces facteurs.
Analysant le capitalisme au début de sa phase impérialiste, Engels montre que la suprématie de sa sphère productive n’empêche ni la circulation, le commerce des biens, de l’argent et des titres, ni la politique des États, de réagir fortement sur elle. Il insiste sur l’autonomie relative des trafics de l’argent et de la bourse, des intérêts des détenteurs d’actions, par rapport à la production elle-même : « Les moyens de production acquièrent un double visage : leur exploitation doit se conformer tantôt aux intérêts de la production directe, mais tantôt aussi aux besoins des actionnaires dans la mesure où ils font commerce de l’argent. » Il souligne aussi le rôle croissant des pouvoirs publics.
De nombreux historiens adoptant un point de vue différent n’ont pas conçu de rupture de continuité entre les formations sociales précapitalistes, investies progressivement par le capital marchand, et le capitalisme industriel. Werner Sombart ou Henri Sée s’inscrivent sur ce plan dans la continuité des mercantilistes, dont Marx comprenait la logique tout en la jugeant erronée – puisque, expliquait-il dans le livre III du Capital, « le capital commercial est la forme sous laquelle le capital existe d’abord d’une manière indépendante et que c’est lui qui joue le rôle prépondérant dans la transformation de la production féodale ».
Fernand Braudel poursuit cette tradition : « Si j’ai jeté le mot capitalisme dans le débat, explique-t-il, c’est avant tout parce que j’avais besoin d’un mot autre que celui d’économie de marché pour désigner des activités qui s’avèrent différentes. […] Le mot-clé, c’est le capital. […] Mais un bien capital ne mérite son nom que s’il participe au processus renouvelé de la production. » Toutefois, à ses yeux, cette participation peut se résumer à l’intermédiation entre producteurs et consommateurs, en particulier quand « on s’élève dans la hiérarchie des échanges » pour privilégier « des transactions individuelles » où la concurrence a de moins en moins de place. Dès lors se forment « ces longues chaînes » de transactions, de plus en plus opaques, en particulier dans « le commerce au loin3 ».
L’historien de la pensée économique Arnaud Orain défend une conception comparable : « le capitalisme a toujours été monopoliste », relève-t-il, et largement dominé par le capital marchand, même s’il admet des exceptions. Sa démarche est historique et part du monde actuel : « Le néolibéralisme est terminé, explique-t-il […]. La remise en cause du libre-échange, des mécanismes concurrentiels et le retour d’une conception autarcique de l’économie, la croissance décuplée des monopoles privés devenus des compagnies-États, une liberté des mers mise à mal, un réarmement général et une multiplication des conflits, la nouvelle course à l’accaparement des terres, des minerais et des espèces vivantes sont autant de phénomènes qui traduisent une mutation du capitalisme mondial vers un ensemble cohérent, tout à la fois nouveau et ancien. »
Les leçons de l'histoire
Du xvie au xviiie siècle, de 1880 à 1945 et de 2010 à nos jours, soit pendant près des trois quarts de son histoire, explique Orain, le capitalisme a tourné le dos au libéralisme. Et même durant le reste de sa trajectoire, de 1815 à 1880 et de 1945 à 2010, le laissez-faire a été souvent mis à mal. En réalité, il n’a véritablement dominé que pendant une très brève période, de 1860 à 1879, et encore, seulement sur le Vieux Continent (les États-Unis sont restés protectionnistes jusqu’après la Seconde Guerre mondiale)4. Dans la seconde moitié du xxe siècle, seule la période néolibérale, de 1980 à 2010, se rapprocherait des années 1860-1879, les décennies d’après-guerre étant marquées par une forte intervention publique. Sur plus de cinq siècles de capitalisme, le libéralisme n’aurait ainsi triomphé que durant cinq décennies. Ce constat n’est pas faux, et on pourrait même ajouter, que durant la période du libre-échange, le « protectionnisme éducateur » d’Alexander Hamilton, d’Henry Charles Carey, et de Friedrich List influençait déjà les politiques douanières des États-Unis et du Zollverein.
L’assimilation du libre-échange à la libre concurrence ne va cependant pas de soi. Du milieu du xixe siècle aux années 1930, les monopoles britanniques font bon ménage, sur les marchés de l’empire, avec le libre-échange international. De même, le triomphe du néolibéralisme voit la libéralisation des échanges marcher de pair avec un pouvoir de marché croissant des entités économiques les plus puissantes. De même, les politiques douanières n’interfèrent guère avec l’accumulation aux dépens d’États, d’économies et de producteurs non capitalistes par le biais de l’expropriation violente. En 1913, Rosa Luxemburg considère cette dernière comme indispensable à la survie du capitalisme. Un siècle plus tard, David Harvey soutient que l’« accumulation par dépossession » peut même parfois « sortir de sa position subalterne pour devenir la forme dominante d’accumulation5 ». Il n'est pas anodin que ces deux observations visent le concept d’impérialisme, dans la mesure où celui-ci combine une bonne dose de mercantilisme au répertoire classique du capitalisme industriel.
Plus fondamentalement, la périodisation proposée par Orain pèche par omission : elle ne rend pas compte des formidables transformations économiques et sociales suscitées par l’industrialisation. Certes, à partir du xvie siècle, des innovations – navigation, armes à feu et horlogerie – facilitent l’expansion européenne6. En même temps, l’amélioration des techniques agricoles et la division du travail dans la manufacture permettent un lent accroissement de la productivité du travail. Toutefois, c’est l’introduction de la vapeur et du machinisme dans l’industrie qui a des conséquences décisives : de 1750 à 1850, la productivité de la filature de coton est multipliée par 30 à 40, celle du tissage par 25 à 30 et celle de la sidérurgie par 5 à 7 (mes estimations). Dans la foulée, la seconde révolution industrielle bouleverse les procédés de fabrication de l’acier, de l’aluminium, des engrais et des colorants, tandis que l’énergie électrique et le pétrole commencent à détrôner le charbon et la vapeur.
Désormais, le capital argent ne contrôle plus le procès de production « de l’extérieur », il le pénètre et le transforme « de l’intérieur ». En tant que capital industriel, il tire ses gains de l’exploitation du travail salarié. La mécanisation des opérations industrielles et le recours aux énergies artificielles permettent d’envisager une croissance cumulative de la richesse des nations. Un vaste marché solvable s’ouvre à des produits peu coûteux et aisément reproductibles. Le Manifeste communiste en rend compte en des termes éloquents : « La subjugation des forces de la nature, les machines, l’application de la chimie à l’industrie et à l’agriculture, la navigation à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes électriques, le défrichement de continents entiers, la canalisation des fleuves, des populations entières sortant de terre comme par enchantement – quel siècle antérieur aurait soupçonné́ que de pareilles forces productives dorment au sein du travail social ? » Il en conclut paradoxalement que « le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein ».
De 1820 à 1860, les calicots anglais inondent les marchés7. En 1841, Lord Palmerston peut déclarer : « Le monde est assez grand et les besoins de la race humaine assez amples pour procurer une demande pour tout ce que nous pouvons manufacturer ». Il ajoute que c’est « l’affaire du gouvernement d’ouvrir et de protéger les routes pour les commerçants8 ». La politique de libre-échange marche main dans la main avec la diplomatie de la canonnière, tandis que la violence coloniale mine la résistance des communautés rurales outre-mer9. Le capital préindustriel avait buté sur l’étroitesse des forces productives ; le capital industriel, quant à lui, se heurte de plus en plus à celle des débouchés solvables. En octobre 1858, Marx écrit ainsi à Engels, qu’avec la colonisation de la Californie et de l’Australie et l’ouverture de la Chine et du Japon, la société bourgeoise revit le xvie siècle qui l’avait vu naître, mais qu’elle semble désormais avoir atteint ses limites.
Vingt ans plus tard, la suraccumulation du capital conduit la finance européenne à investir massivement à l’étranger et à prendre le contrôle d’infrastructures, de sources de matières premières et de territoires. Les barons de la banque et de l’industrie se livrent une concurrence féroce dans l’arène mondiale, adossés à la puissance militaire de leurs États. Pouvoirs forts, armées sur le pied de guerre, protectionnisme, monopoles économiques et course aux colonies font indubitablement penser à l’Ancien régime. En définitive, la finitude productive du capitalisme commercial et la finitude sociale du capitalisme industriel semblent déployer des effets analogues. « Le péché originel du pillage pur et simple qui, des siècles auparavant, avait permis “l’accumulation originelle du capital” (Marx) […], note Hannah Arendt, allait finalement devoir se répéter, si l’on ne voulait pas voir soudain mourir le moteur de l’accumulation10. » Ernest Mandel observe pour sa part : « Le capitalisme industriel de libre concurrence était né directement du capitalisme commercial qui avait puisé dans les monopoles sa source principale de profit. À peine ces anciennes ententes exclusives venaient-elles de mourir, que de nouvelles apparurent11 ».
Toutefois, c’est du point de vue d’une possible sortie de crise que les choses changèrent du tout au tout. Pour Engels, seul le socialisme pouvait donner une issue à la finitude sociale du capitalisme : un « bouleversement du mode de production et de répartition éliminant toutes les différences de classes » était devenu indispensable pour ne pas voir « toute la société moderne périr ». Faute de quoi, avertissait-il 27 ans avant la Première Guerre mondiale, le durcissement de la concurrence entre États pour les zones d’influence et les colonies, la montée du protectionnisme, la course aux armements terrestres et maritimes, conduiront les puissances impérialistes à se livrer « une guerre mondiale d’une ampleur et d’une violence encore jamais vues. Huit à dix millions de soldats s’entr’égorgeront ; ce faisant, ils dévoreront toute l’Europe comme jamais encore ne le fit une nuée de sauterelles. » En somme, tout comme le capitalisme industriel avait permis de dépasser la finitude productive du capitalisme commercial, le socialisme devait permettre de dépasser la finitude sociale du capitalisme industriel.
Quelle finitude ?
Nous touchons là au cœur de la question posée par Orain lorsqu’il oppose la finitude du « capitalisme réel » à la croissance continue envisagée par ses théoriciens ou ses apologistes. Il décrit un système économique dominé par des États-nations et des compagnies privées dans le but « de générer un revenu rentier hors du principe concurrentiel ». Ce domaine fini apparaît avec les premiers globes terrestres, puis avec la représentation de plus en plus précise des terres émergées par les voyageurs et colonisateurs européens. La croissance économique ne dépassant guère celle de la population, les grandes compagnies commerciales et les États qui les soutiennent aspirent alors à mettre la main sur les richesses disponibles. Cette soif reprend à la fin du xixe siècle, lorsque, comme le note Gustav Schmoller, « on se sent à l’étroit dans le pays ». C’est l’époque de « l’espace vital » et du « partage de l’Afrique », qui prend fin avec la Seconde Guerre mondiale. Or, nous revivons aujourd’hui cette même frénésie avec la perception aiguë de l’épuisement des ressources. Elle pousse les États les plus puissants à tenter d’accaparer les derniers territoires et plateaux océaniques disponibles.
Orain considère que le « capitalisme de la finitude » possède trois caractéristiques invariables :
1/ La fermeture et la privatisation des espaces maritimes. Les compagnies privées rivalisent avec les États pour contrôler les routes maritimes et privatiser les ressources des océans. Dès le xve siècle, la Castille et le Portugal visent à en exclure les commerçants musulmans et chinois. Au xviie siècle, la VOC (Compagnie néerlandaise des Indes orientales) mène la vie dure aux États ibériques. À la fin du xixe siècle, les puissances se disputent encore le contrôle des mers. Aujourd’hui, les chaînes de valeurs exigent aussi des routes de navigation sécurisées. Les flottes marchandes sont armées ou protégées par des bâtiments de guerre. Des navires embarquent des lance-missiles et les porte-conteneurs chinois font partie de l’Armée populaire de libération. L’exploitation des ressources maritimes est réglée par une convention de l’ONU qui délimite des zones selon leur éloignement des côtes : les eaux territoriales souveraines (12 miles), les zones contiguës à souveraineté limitée (24 miles) et les zones économiques exclusives (ZEE) (200 à 350 miles). Ces dernières couvrent 35 % de la surface des mers et recèlent 90 % de leurs ressources en poissons.
2/ La mise en cause des régulations marchandes. Les commerçants européens des xviie et xviiie siècles comprennent l’intérêt de s’associer pour négocier en position de force. À la fin du xixe, les maisons de commerce ont donné naissance à des compagnies d’exploitation coloniales. Les États les plus puissants s’assurent des « silos impériaux » pour disposer des matières premières et des débouchés dont ils ont besoin. Durant les années 1930, ces écosystèmes se sont fortement refermés : en 1935, 39 % des importations britanniques proviennent de l’empire, contre 29 % pour la France. Aujourd’hui, la protection des chaînes de valeur puise aux mêmes sources. Le capitalisme, c’est le règne des monopoles, des grandes compagnies, de la colonisation et du travail forcé. Au début du siècle dernier, Rudolf Hilferding relevait ainsi que les petits commerçants de charbon allemands étaient soumis aux prix, aux quantités et aux desiderata des grandes firmes. Quant à Lénine, dès 1917, dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, il constatait « la substitution des monopoles capitalistes à la libre concurrence ». Cette tendance reprend de la vigueur aujourd’hui.
3/ Les empires territoriaux et les firmes souveraines. Les activités productives et de stockage sont dominées par des sociétés géantes. Ce système remonte au xviie siècle, où Amsterdam sert de point d’arrivée aux principales lignes maritimes, d’où repartent des lignes plus courtes en étoile. Dans les colonies, des factoreries drainent les produits d’exportation vers de grands comptoirs. Ce modèle spatial confère un ascendant au capital marchand sur les manufacturiers ou les planteurs. Ls grandes usines de la seconde moitié du xixe siècle ne devraient pas nous faire oublier les puissantes sociétés de chemin de fer et de marine marchande. Aujourd’hui, les majors du transport océanique, de la logistique et de la distribution contrôlent toujours le capitalisme mondial. Dès le xviie siècle, le pouvoir octoie une délégation de souveraineté à des sociétés privée, notamment dans le cadre de la colonisation. Le contrôle des ports commerciaux, des réseaux de câbles sous-marins ou de satellites confère encore de nos jours un pouvoir régalien à des sociétés privées. Le monopole de certains actifs permet de prélever des rentes. D’où une soif d’expansion qui se manifeste par l’accaparement de terres et par l’extractivisme.
À cela, on pourra objecter qu’après deux guerres mondiales, Auschwitz et Hiroshima, c’est sur un territoire réduit par la sécession du bloc soviétique et de la Chine que le capitalisme connaît sa plus forte expansion, fondée sur l’industrie (machines, chimie, automobile, biens durables, armements, etc.), la grande distribution, le crédit, les assurances, etc. Paradoxalement, son confinement spatial et sa compétition avec le « socialisme réel » semblent avoir stimulé un développement intensif, régulé par l’interventionnisme public, liant la hausse rapide de la productivité (+ 4 % par an) et des profits à celle des salaires réels (+ 3,5 à 4,0 % par an)12. Dans le contexte de la reconstruction d’après-guerre, le capitalisme semble à nouveau en position de dépasser sa finitude sociale. Certes, il s’agit alors de relancer la production après une vague de destructions sans précédent. Selon Quinn Slobodian et Ben Tarnoff, des rapports de force favorables au travail exercent aussi une contrainte bénéfique sur le capital, conduisant à une stabilisation de son processus d’accumulation. Ce « compromis social-démocrate », validé par les économistes néokeynésiens, convainc même certains auteurs, comme Jean Fourastié, John K. Galbraith ou Paul Samuelson, que le capitalisme régulé est en train de déboucher sur une ère d’abondance durable.
Mais l’histoire en décide autrement : dès le milieu des années 1970, le capitalisme se trouve de nouveau rattrapé par sa finitude sociale, à laquelle vient s’ajouter sa finitude écologique. Certes, pendant une trentaine d’années, de 1980 à 2010, la complémentarité entre la Chine et les États-Unis donne naissance à une mondialisation fonctionnelle, moyennant un creusement des inégalités sociales. Pourtant, au lendemain de la crise de 2007-2008, et au cours de la longue dépression qui suit, elle cède le pas à un scénario plus chaotique13. La montée en gamme de l’empire du Milieu suscite désormais une compétition acharnée avec les États-Unis pour le contrôle des infrastructures physiques (détroits, canaux, ports, voies de chemin de fer, etc.), techniques (normes internationales), numériques (cyberspace, intelligence artificielle, puces électroniques) et monétaires (domination du dollar) qui conditionnent les chaînes de valeurs productives et les échanges commerciaux internationaux. Loin de conduire à la « fin de l’histoire », la réintégration du bloc soviétique, puis de la Chine, au système capitaliste mondial, contribue finalement à aggraver et accélérer sa crise, à tel point que la période actuelle rappelle en partie les décennies qui ont précédé la Première Guerre mondiale, avec une perspective socialiste beaucoup moins évidente que celle que pronostiquait Engels dans les années 1880.
Au-delà du capitalisme
Prolongeant l’histoire de la colonisation, Arnaud Orain met l’accent sur « l’éternel retour des empires de “ressources” ». Il évoque la prise de contrôle des « hectares fantômes » (terme repris au géographe Georg Borgström), où les capitalistes, qui les jugent « mal exploités » par les petits paysans, développent des plantations rentables (par exemple, l’huile de palme en Indonésie pour l’industrie alimentaire et le biodiesel). Il évoque aussi le concept de « Plantationocène » forgé par Donna Haraway, liant ces monocultures prédatrices à la hiérarchie raciale et aux exigences de l’accumulation capitaliste. Néanmoins, la ruée « extractiviste » en cours (plantations, mines et exploitations forestières) répond à la demande croissante du secteur industriel (aliments transformés, biocarburants, batteries électriques, technologies numériques, engins aérospatiaux, armements, construction, etc.).
En effet, « le capitalisme de plateformes ne se bâtit pas en l’air, dans les nuages, mais bien sur terre, nous rappelle Jean-Marie Harribey. Et il fonctionne évidemment avec une quantité de métaux rares, d’eau et d’énergie comme jamais, à la croissance exponentielle. Cela signifie que les actifs immatériels ou intangibles (données, algorithmes et brevets) n’ont aucune capacité productive sans les actifs matériels, bien tangibles eux, en soubassement. » Les dizaines de milliers de travailleurs occupés à l’extraction des terres rares en Mongolie intérieure chinoise et au Myanmar ou de coltan en RDC en paient aujourd’hui le prix en termes de santé, de destruction de l’environnement et de conflits armés. En réalité, la finitude sociale du capitalisme, qui découle de l’étroitesse relative de ses débouchés solvables, se double de plus en plus aujourd’hui d’une finitude écologique et sanitaire. Arnaud Orain en illustre de façon convaincante une contradiction insurmontable : le respect des accords de Paris sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre, dans un contexte marqué par l’explosion du numérique, exigerait « de multiplier par cinq à dix la production minière » d’ici 2050.
Sur ce terrain de plus en plus miné, il décrit l’émergence d’un « capitalisme d’entrepôts », dominé par les géants des transports et du commerce. Certes, « la distinction entre “commerce” et “production” est tout sauf claire », puisque le transport valorise les produits et que le stockage « réunit souvent des activités de raffinage, d’assemblage et de conditionnement ». Avec le retour du protectionnisme et des silos impériaux, Orain voit s’affirmer « la logique de la souveraineté rentière », fondée sur des « réseaux de distribution tentaculaires et monopolisés par un petit nombre de firmes » et sur « les compagnies-États des nouvelles technologies ». Il rejette le concept de « techno-féodalisme », soulignant que « la propriété privée des moyens de production avec absence de concurrence a produit à plusieurs reprises une économie de rente ». À cela, j’ajouterais que 60 % des échanges internationaux concernent des chaînes de valeurs productives (72 % si l’on tient compte des machines, équipements et droits de propriété intellectuelle).
Le « capitalisme de la finitude » d’Arnaud Orain sonne particulièrement juste à notre époque, alors qu’une abondance de capitaux se disputent toujours plus âprement une richesse sociale qui ne progresse plus que très lentement en raison de gains de productivité décroissants et d’une répartition de plus en plus inégale des revenus. Cette nouvelle donne explique la tendance générale des investissements à se concentrer sur des activités « extractives » (profits commerciaux ou financiers, rentes sur des actifs rares ou monopolistiques) visant à capter des valeurs existantes, plutôt que sur des activités « créatives », destinées à produire des valeurs nouvelles, ce qui n’est pas sans rappeler le capitalisme commercial d’Ancien Régime. Son « capitalisme de la finitude » prend aussi une signification nouvelle, alors que sept des neuf « limites planétaires » permettant de garantir « un espace sûr pour l’humanité » ont été dépassées en 2025 : changement climatique, perte de biodiversité, modification d’usage des sols, surutilisation de l’eau douce, perturbation des cycles azote-phosphore, pollution par des substances synthétiques et acidification des océans14.
Il y a plus de cinquante ans, l’essayiste allemand Hans Magnus Enzensberger écrivait déjà : « Les forces productives que la société bourgeoise a libérées ont été rattrapées et dépassées par les forces destructrices libérées en même temps […]. Le socialisme, qui était autrefois une promesse de libération, est devenu une question de survie. Si l’équilibre écologique est rompu, alors le règne de la liberté sera plus éloigné que jamais. » Face à un tel défi, Arnaud Orain propose des pistes, dont il fait de la radicalité la condition du succès. Sur ce point, nous ne pouvons que lui donner raison.
Pourtant, parce qu’il ne considère pas le capitalisme comme un mode de production, il ne perçoit pas qu’il a donné naissance à une classe sociale de plus en plus nombreuse qui pourvoit à la production et à la reproduction sociales. Sa grande hétérogénéité et son atomisation, en particulier dans les pays de vieille industrialisation, l’ont rendue invisible aux yeux de nombre d’observateurs. Il n’en reste pas moins vrai qu’elle demeure la seule force capable de jeter les bases d’une organisation sociale socialiste – une libre association de travailleurs et de travailleuses – capable de satisfaire aux besoins fondamentaux de l’humanité dans le respect des équilibres naturels indispensables à la vie.

