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Pas impérialiste, la Chine ?

Par Benjamin Bürbaumer

24 septembre 2026

La bulle idéelle du monde multipolaire a définitivement éclaté. Au cours des dernières décennies, cette conception faisait fond, paradoxalement, sur la centralité incontestée des États-Unis d’Amérique – centralité dont l’illustration la plus pure résidait d’ailleurs dans l’incapacité à détecter la supervision américaine du capitalisme mondial1. Avec le second mandat de Donald Trump, les imaginaires centrifuges ont cédé la place à une réalité centripète. Ce retour à la réalité – nourri d’un conflit, aux ramifications mondiales, entre la Chine et les États-Unis – va de pair avec un besoin d’explications renouvelées.

Raffaele Sciortino, chercheur indépendant spécialiste de la mondialisation, vient y répondre en nous conduisant au cœur du réacteur : à partir d’une approche originale articulant évolutions économiques, lutte des classes et relations internationales, il propose une explication de la tendance centrale des affaires mondiales contemporaines. Parce qu’il procède à un examen empirique approfondi et recourt à un concept actualisé d’impérialisme, il s’élève au-dessus de bien des débats actuels.

Trop souvent, en effet, l’impérialisme est traité en attribut de dirigeants particuliers, au premier rang desquels Vladimir Poutine et Donald Trump. Si cette idée était vraie, il suffirait de changer certains chefs d’État pour que le monde parvienne enfin à l’harmonie. Sciortino, lui, systématise le débat afin d’expliquer pourquoi l’accumulation du capital exacerbe les tensions entre grandes puissances.

À l’en croire, la Chine a atteint un point de développement où elle doit s’émanciper du « prélèvement impérialiste » imposé par les États-Unis, prélèvement dont dépend précisément le maintien de ce dernier à la place de première puissance mondiale. Alors que la dynamique du capitalisme connaît un ralentissement structurel, « la Chine et les États-Unis se trouvent dans une situation paradoxale, où chacun a besoin de préserver la mondialisation tout en mettant en place des stratégies qui la minent ». Néanmoins, précise Sciortino, la mécanique en cours n’est pas symétrique : dans sa montée en puissance, la Chine ne vise pas à remplacer l’hégémonie des États-Unis ; mais ces derniers, en tentant de ralentir le développement de la Chine, pourraient déstabiliser la mondialisation.

La lutte des classes en Chine

Sciortino déploie ce raisonnement dialectique en accordant une attention particulière aux conflits sociaux en Chine dans les années qui ont suivi la crise économique de 2008. Après avoir brossé un tableau de la lutte des classes (sans négliger la polarisation entre ville et campagne qui façonne la prolétarisation en cours), il souligne que la population a obtenu des hausses de salaire et un État-providence.
Il en déduit que la Chine réoriente son économie vers la consommation domestique. La « nouvelle stratégie » des autorités chinoises, surtout depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, consisterait donc à forger un nouveau compromis avec la classe ouvrière tout en continuant d’innover et de moderniser l’appareil productif afin de lutter contre le ralentissement de la croissance.

Pour réussir cette réorientation stratégique, « il devient impératif pour l’État chinois de contester, au moins partiellement, l’inégalité inhérente aux relations d’échange internationales ». La Chine est donc de moins en moins encline à transférer des richesses produites sur son territoire vers des multinationales étrangères et doit grimper jusqu’au sommet
des chaînes globales de valeur. Dans la mesure où le capital étranger, et singulièrement le capital états-unien, prospère sur cet échange inégal, les relations entre les deux grandes puissances de l’océan Pacifique deviennent mécaniquement plus conflictuelles. Les luttes ouvrières semblent alors « pousser inexorablement la Chine vers une collision avec l’impérialisme américain ». La rivalité sino-américaine n’opposerait donc pas deux puissances impérialistes, mais un État américain cherchant à maintenir la Chine dans un état de sous-développement et un État chinois essayant de s’en extirper.

Une « nouvelle stratégie » sociale de Pékin ?

L’hypothèse d’une réorientation de l’économie chinoise en faveur des besoins des masses constitue le cœur de la démonstration de Sciortino. C’est, en effet, parce qu’il considère que le capital chinois est en train de se retirer du marché mondial qu’il peut faire de la Chine une puissance non impérialiste. Il mobilise deux arguments complémentaires pour étayer cette idée : la consommation domestique augmente ; l’orientation exportatrice de l’économie diminue. Une telle argumentation me paraît contestable.

Concernant les exportations, Sciortino écrit que « l’excédent courant de la Chine a progressivement diminué, principalement en raison d’une réduction des excédents commerciaux, qui sont passés de 10 % dans les années 2000 à environ 2 % à la fin des années 2010 ». Si la tendance est effectivement au ralentissement de l’extraversion commerciale, l’auteur en exagère beaucoup l’ampleur. Au sommet de sa performance exportatrice, la Chine a frôlé les 10 % d’excédent commercial, avec 9,8 % du produit intérieur brut (PIB) en 2007. Mais un tel excédent n’était pas la norme à cette époque. Les moyennes décennales constituent un meilleur indicateur : selon les données de la Banque mondiale, l’excédent est passé de 4,9 % dans les années 2000 à 2,1 % dans la décennie suivante. L’extraversion commerciale a donc été divisée par un facteur supérieur à deux (et non par cinq).

En revanche, l’extraversion financière – trait crucial de l’impérialisme depuis le fameux ouvrage de Lénine – connaît une évolution inverse. L’exportation de capitaux chinois, sous forme d’investissements directs à l’étranger (IDE), connaît son véritable essor dans les années 2010. Rapportés au PIB, les flux sortants affichent une croissance annuelle moyenne de 1,18 % sur la décennie, contre 0,55 % pendant la décennie précédente (données Cnuced). En conséquence, entre 2014 et 2024, la part de la Chine dans le stock mondial des IDE sortants est passée de 3,3 % à 7,2 %, tandis que celle des États-Unis a baissé de 23,9 % à 22,4 %.
L’écart, dû à l’ancienneté du développement capitaliste aux États-Unis, reste important. Toutefois, en dix ans, la Chine n’a pas seulement doublé sa part, mais elle est passée devant toutes les autres vieilles puissances capitalistes – France, Allemagne, Japon et Royaume-Uni.

Loin, donc, de diminuer, l’extraversion de la Chine a connu une transformation qui la rapproche davantage des caractéristiques d’une puissance impérialiste. Parce que, sur les vingt dernières années, elle a nettement accru ses parts de marché en matière d’exportation de marchandises et d’exportation de capitaux, les autres grandes puissances la perçoivent de plus en plus comme une menace.

Concernant la consommation domestique, l’argument de Sciortino s’appuie sur le constat suivant : entre 2009 et 2014, la Chine affiche une hausse annuelle des salaires de 11 % ; plus largement, entre 2006 et 2017, elle connaît la plus importante hausse des salaires au monde. Sur le plan macroéconomique il observe un rééquilibrage entre consommation finale et investissement : « Juste avant le début de la pandémie, la consommation intérieure avait augmenté pour atteindre plus de 50 % du PIB, contre environ 30 % pour les investissements. » La population chinoise consommerait une partie croissante de sa production domestique, et le pays aurait donc de moins en moins besoin de trouver des débouchés à l’étranger. En conséquence, les pratiques impérialistes seraient également en recul.

Je ne parviens ni aux mêmes chiffres ni à la même tendance. En effet, en 2019, la consommation finale (indicateur que je n’aurais pour ma part pas retenu2) était de 56,5 % et le taux d’investissement de 42,3 %. Si rééquilibrage il y a, son ampleur apparaît exagérée et ce d’autant plus que Sciortino ne mentionne pas les grandes tendances qui ont cours depuis la transformation capitaliste de la Chine, dans les années 1980. En retraçant cette évolution, la figure 1 montre que le petit rééquilibrage de la dernière décennie – que Sciortino explique de manière convaincante par l’intensification des luttes ouvrières – n’efface aucunement le grand déséquilibre qui perdure depuis 1980. En somme, la Chine d’aujourd’hui ressemble à celle de 2004 : c’est un régime d’accumulation intensif, extraverti et ayant pour spécificité centrale un grand écart entre investissement et consommation.

Figure 1


Il ne faut de surcroît pas confondre augmentation du taux de consommation et augmentation des capacités de consommation des travailleurs. Selon les dernières données disponibles, l’écart de revenu entre les 50 % les plus pauvres et les 10 % les plus aisés reste à un niveau historiquement élevé et atteint même un record aujourd’hui. Par conséquent, on ne peut que s’étonner de lire que « la redistribution devient également une priorité croissante » pour les autorités chinoises. En réalité, la hausse du taux de consommation reflète de plus en plus la consommation de la classe dominante.

Certes, les autorités chinoises ont déclaré au printemps 2026 vouloir rééquilibrer leur économie en faveur de la consommation populaire dans le cadre du nouveau plan quinquennal ; mais c’est une ambition qu’elles répètent à l’envi depuis les années 1990. Le nouveau plan vise d’ailleurs à renforcer les capacités technologiques du pays (notamment afin d’accroître les exportations). En la matière, pas d’annonces creuses, mais la poursuite d’une spectaculaire montée en puissance planifiée depuis le milieu des années 2000. Quand elles veulent, les autorités chinoises peuvent. En matière salariale, elles ne veulent manifestement pas. En conséquence, ce pays a encore et toujours besoin de surmonter sa suraccumulation par le recours au marché mondial. Pour toutes ces raisons, Sciortino a tort de parler d’une « nouvelle stratégie », fondée sur un nouveau compromis de classe et visant à mettre en place un « ­État-providence durable ».

La conquête persistante des marchés étrangers

Fort de son idée d’une réorientation domestique de l’économie chinoise, Sciortino lit dans la politique internationale de Pékin (expansion commerciale, notamment par le biais de traités de libre-échange ; financement d’infrastructures physiques dans la périphérie, avec les nouvelles routes de la soie ; montée en puissance technologique ; internationalisation du renminbi ; initiatives militaires et diplomatiques) une volonté de mettre en place le développement autonome que l’impérialisme américain lui refuse. Toutes ces mesures sont censées donner une plus grande marge de manœuvre au développement de la Chine sans entraîner de conséquences appauvrissantes pour les autres pays du monde. Cependant, pourquoi a-t-elle besoin de pareil expansionnisme, qui ressemble à s’y méprendre aux politiques des puissances impérialistes ? Certes, les pays non impérialistes doivent eux aussi se doter d’une politique économique internationale. Les mesures adoptées ne visent toutefois pas seulement à desserrer l’étau du capital étranger ; elles traduisent aussi une volonté d’appropriation, en faveur du capital chinois, des profits réalisés dans le reste du monde.

Sciortino convoque le libre-échange à l’appui de sa thèse, alors que toute une littérature a établi que la libéralisation des flux commerciaux agissait comme un vecteur de sous-développement de la périphérie3. Il explique ainsi que le partenariat économique régional global – accord de libre-échange, entré en vigueur en 2022, entre la Chine et les pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est, ainsi que l’Australie et la Nouvelle-Zélande – a pour objectif de diminuer les droits de douane sans imposer de « dispositions relatives à la propriété intellectuelle […], qui ont longtemps servi de prétextes à l’Occident pour imposer ses propres conditions ». Or, la baisse des droits de douane constitue précisément l’un des dispositifs d’assujettissement de la périphérie ; quant à l’accord, il comporte bien un chapitre sur la propriété intellectuelle. Il n’impose certes pas de tribunaux d’arbitrage, mais, selon l’Asian Development Bank, il représente un « pas de géant » puisque les pays de l’Asie du Sud-Est étaient jusqu’à présent réfractaires aux tendances les plus avancées de la monopolisation intellectuelle4. En somme, grâce à cet accord, la Chine a bien élargi l’accès de ses entreprises aux marchés étrangers.

L’analyse que Sciortino consacre aux nouvelles routes de la soie demeure, elle aussi, incomplète. Ce projet chinois de financement d’infrastructures physiques dans la périphérie répond effectivement à un besoin criant de chemins de fer, de ponts, de réseaux électriques... Si ces financements sont bien accueillis par les pays concernés, il est exagéré de les présenter comme un outil destiné à « favoriser une base économique plus autonome » dans les pays sous-développés. Non seulement le financement d’infrastructures à visée extractiviste fait partie des plus anciennes pratiques du développement inégal5, mais les conditions attachées aux financements, même si elles diffèrent des pratiques américaines, demeurent porteuses de surendettement, d’enfermement dans une spécialisation primaire et, plus largement, de subordination des économies périphériques aux besoins d’un centre – que ce centre soit les États-Unis ou la Chine6.

Sciortino s’insurge à juste titre contre l’idée que la Chine tendrait un « piège de la dette » aux pays périphériques. Ce genre de thèse, qui laisse de côté les pratiques ouest-­européennes et américaines, s’appuie souvent sur des données erronées et des saisies d’actifs supposées7. De plus, « jusqu’à présent, et compte tenu de la pandémie, les prêteurs chinois se sont montrés indulgents en acceptant de rééchelonner la dette et en annulant de manière sélective et médiatique les dettes arrivées à échéance et sans imposer de versement d’intérêts8 ». Néanmoins, parce qu’il ne conçoit pas l’extraversion chinoise comme une réponse à la suraccumulation domestique, Sciortino ne voit pas que les nouvelles routes de la soie constituent précisément, pour Pékin, une solution spatiale à ce problème. Il s’ensuit que la Chine ne peut accorder d’allègements substantiels de dette aux pays périphériques, car, faute de rendement, la suraccumulation s’aggraverait.

En résumé, prises individuellement, les mesures de Pékin solidifient des relations inégales avec la périphérie ; prises collectivement, elles représentent une réponse cohérente à la suraccumulation persistante que les autorités chinoises tentent de résoudre – comme le font les États-Unis depuis les années 1970 – au détriment du reste du monde.

L’impérialisme aujourd’hui

À défaut de favoriser la consommation intérieure, Pékin cherche à redresser la rentabilité des firmes chinoises en leur facilitant l’accès aux marchés étrangers. Se met alors en branle la mécanique classique de l’impérialisme : les contradictions de l’accumulation du capital à l’échelle nationale incitent les grandes puissances à aider leurs entreprises à extraire des profits à l’étranger et, si nécessaire, à intervenir par la menace et la force auprès d’autres pays. Toutes les grandes puissances procédant ainsi, la confrontation gagne en probabilité.

Concernant le recours à la force et à la coercition, Sciortino
rappelle la longue liste des ingérences américaines en Asie, Amérique latine et Afrique qui visaient à affaiblir ou à écarter des décideurs désireux de renforcer leurs liens avec la Chine. Au passage, il livre une passionnante analyse des enjeux militaires relatifs à Taïwan. La Chine est loin, en effet, des pratiques d’ingérence américaines – comment pourrait-il en être autrement, puisque sa montée en puissance est récente et se déroule dans une mondialisation sous supervision américaine ? Elle commence néanmoins à s’affirmer, en revendiquant sa « souveraineté indiscutable » sur près de 90 % de la mer de Chine méridionale9 et en soutenant les efforts de guerre de la Russie et du Pakistan.

Plus généralement, une puissance montante peut difficilement se permettre de privilégier la force. Comme l’explique Gramsci, l’édifice hégémonique repose sur deux piliers asymétriques, la force et le consentement. Le consentement doit primer – et pour cause : s’il recourait avant tout à la force, le prétendant à l’hégémonie mondiale tuerait dans l’œuf tout espoir d’être perçu par le reste du monde comme le garant d’un ordre bienveillant pour tous.

Il est fondamental – en particulier pour les pays européens, dont les dirigeants démultiplient la puissance de Washington en se rangeant systématiquement derrière sa politique internationale – de garder à l’esprit que les ingérences et les capacités de destruction américaines sont incomparablement supérieures à celles de la Chine. Comme le souligne une équipe de chercheurs de l’université Brown, ces vingt dernières années, les États-Unis ont directement tué 940 000 personnes (en Irak, en Afghanistan, en Syrie, au Yémen et au Pakistan) et indirectement causé la mort de 3,7 millions d’autres. La Chine n’ayant rien commis de tel, on ne peut mettre les deux superpuissances sur un pied d’égalité. En revanche, les contradictions de l’accumulation du capital qui ont donné naissance à l’impérialisme américain sont aujourd’hui à l’œuvre de l’autre côté de l’océan Pacifique.

Se réclamant d’Amadeo Bordiga, Sciortino considère que l’impérialisme « comporte intrinsèquement une tendance aux conflits armés entre entités capitalistes concurrentes ». Malgré tout, estime-t-il, la Chine réussit à rester en dehors de cette dynamique. Or, son capitalisme ne s’est pas tourné vers la consommation intérieure, pas plus que sa politique économique internationale n’est devenue réellement socialiste. L’idée d’un refus des armes n’est donc pas étayée : Pékin tente au contraire de compenser les quelques acquis arrachés par les travailleurs chinois dans les années 2010 par l’exploitation de travailleurs étrangers et chasse ainsi sur le terrain du capital américain.

Si l’on s’appuie sur la conception dynamique de l’impérialisme proposée par Bordiga, on doit constamment chercher dans l’antagonisme social une source de transformation de la politique mondiale et envisager l’éventualité qu’un pays anciennement anti-impérialiste change de camp. Les effets de désintégration qui résulteraient d’une exacerbation du conflit sino-américain « pourrai[en]t rouvrir la possibilité, même si elle semble aujourd’hui lointaine, d’une transition vers une organisation sociale entièrement différente ». Là réside la véritable force du travail de Sciortino. Grâce à sa méthode affranchie du stato-centrisme, il montre combien les travailleurs constituent, par leurs revendications sociales, une force capable d’atténuer les tensions mondiales. Une telle optique tranche avec le sentiment d’impuissance que peut susciter la configuration actuelle du monde ⏺

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