Revue des livres et des idées
Entretien

Incarner ce que l'extrême droite déteste

Pendant plusieurs décennies, l’intégration des juifs dans les démocraties occidentales et le soutien à Israël ont semblé indissociables. Michel Feher soutient que cette convergence reposait sur un « pacte de blanchiment réciproque » aujourd’hui en voie de dissolution. Il analyse les conséquences de son épuisement et explore les ressources politiques de la condition juive diasporique.


Propos recueillis par Sophie Mendelsohn.

Personnages stylisés dans composition abstraite.

Joan Miró, The Two Philosophers, 1936. Huile sur cuivre.

À propos de

Michel Feher, Redevenir juif. La fin d’un pacte de blanchiment réciproque, La Découverte, 2026, 224 p.

Pourriez-vous préciser les termes de ce « pacte de blanchiment réciproque », ce qui l’a d’abord rendu possible, voire nécessaire, et ce qui le rend aujourd’hui intenable ? Et dans ce contexte, comment votre usage du terme de « blanchiment » se distingue-t-il du recours qui en est fait dans le champ critique, notamment par les Whiteness studies aux États-Unis ?

Le terme de « blanchiment » me convient en raison de son double sens, moral et racial : d’un côté, se refaire une vertu en lavant l’argent sale, de l’autre accéder au statut de Blanc à part entière. C’est bien ce que j’entends par blanchiment réciproque : les juifs sont invités à devenir des Blancs ordinaires, voire à se présenter comme des Blancs exemplaires, à condition d’attester que les gouvernements occidentaux veillent à les prémunir contre un antisémitisme certes « résiduel » chez leurs concitoyens « de souche » mais supposément plus vivace que jamais hors des pays occidentaux et au sein des minorités issues des anciennes colonies. Bref, il y aura blanchiment racial des juifs si ceux-ci consentent à contribuer au blanchiment moral de l’Occident – en déclarant celui-ci délivré de son passé judéophobe puis antisémite. Si le recours au terme de blanchiment me conduit également à user de la notion de blanchité, ma démarche est différente de celle qui caractérise les Whiteness Studies aux États-Unis, dans la mesure où les travaux qui en relèvent, et qui sont très éclairants par ailleurs, étudient surtout les processus et stratégies d’assimilation qui permettent à certaines minorités – les Irlandais, les Italo-Américains, les juifs – de se fondre dans la majorité blanche et surtout de prendre leurs distances avec la minorité structurellement « inassimilée », à savoir les Noirs. Or, mon propos est plutôt d’insister sur l’échange de bons procédés aux termes duquel les juifs ne sont pas seulement absorbés ou accueillis : il leur incombe en outre, et en contrepartie, d’accorder aux Blancs un brevet d’anti-antisémitisme.

Le bon déroulement de la transaction passe par une redéfinition substantielle de l’antisémitisme. S’il demeure difficile de nier que ses manifestations traditionnelles subsistent – y compris et même au premier chef chez les Blancs qu’il s’agit de dédouaner – ce ne sont plus tant leurs propensions à accuser les juifs d’entretenir un rapport privilégié à l’argent, aux médias et aux sophismes qui distingueraient désormais les antisémites mais bien la détestation qu’ils éprouvent pour la politique menée par l’État d’Israël et le projet sioniste qui l’inspire. Les juifs sont donc priés d’assurer que le « nouvel antisémitisme » dont l’antisionisme est le ressort représente la seule menace sérieuse à laquelle ils sont confrontés et dont ils réclament à bon droit d’être protégés. Réciproquement, les dirigeants occidentaux peuvent mettre au compte d’un engagement à ne plus jamais transiger avec l’antisémitisme leur détermination à soutenir « le droit d’Israël à se défendre », à imposer le silence aux manifestations de solidarité avec les Palestiniens et même à durcir les conditions d’accueil des étrangers issus des contrées où sévit l’hostilité au sionisme.

Pour les juifs de la Diaspora, les frais de blanchiment inhérents à un tel pacte ne sont pas négligeables. Admettre que l’antisionisme est la seule forme contemporaine de l’antisémitisme leur impose en effet deux types d’exercices potentiellement pénibles. D’une part, il leur revient de se proclamer solidaires d’Israël, ce qui n’est pas nécessairement plaisant – sauf à considérer qu’un État dont les pratiques oscillent entre l’apartheid, l’épuration ethnique et le génocide ne demeure pas moins attachant. D’autre part, il leur est recommandé de nier l’existence ou au moins de minimiser l’importance des expressions traditionnelles d’antisémitisme, en particulier lorsqu’elles émanent d’admirateurs de la manière dont les Israéliens traitent les désagréments que leur causent la présence des Palestiniens sur la terre dont ils entendent se réserver la souveraineté exclusive. Or, comme le soulignent les rapports annuels de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, c’est en se déplaçant vers la droite du champ politique que l’on trouve à la fois davantage de sentiments antisémites et plus de sympathie pour Israël. Bref, l’accès à la blanchité plénière a un coût symbolique important, sauf si on aime rencontrer Stephen Miller, l’exécuteur des basses œuvres de Donald Trump, ou encore Arno Klarsfeld, l’homme qui réclame des rafles de sans-papiers, en se regardant dans le miroir.

Vous faites valoir dans votre essai que les conditions dans lesquelles ce pacte s’est constitué ont changé, car il est doublement attaqué : de l’intérieur et de l’extérieur. Pourriez-vous préciser ce qui le déstabilise de l’intérieur ?

D’emblée, le projet sioniste est double : il s’agit de fonder un foyer national juif en Palestine et, à cette fin, de faire comme si la terre où le peuple juif sera enfin souverain était une terre sans peuple – ou tout au moins peuplée de « nomades » qui devront laisser la place d’une manière ou d’une autre ; mais il s’agit également de faire des juifs eux-mêmes un peuple de pionniers capables de mettre ce projet à exécution. Or, pour une immense majorité d’entre eux, les juifs ne sont pas ces paysans-soldats dont une société de pionniers a besoin, tant pour mettre en valeur la terre censée leur être promise que pour écarter les autochtones qui font obstacle à l’exercice de leur souveraineté. Au contraire, leur condition diasporique a fait des juifs des fauteurs de troubles dans la souveraineté nationale des pays où ils vivent. Le succès du projet sioniste va donc nécessiter leur rééducation.

Ainsi s’expliquent l’animosité et le mépris que les pères fondateurs du sionisme éprouvent pour la condition diasporique et la culture qu’elle a nourrie : Herzl affirme qu’en raison de leur déracinement, les juifs sont à la fois portés à la spéculation financière et à la subversion politique, Gordon n’hésite pas à les qualifier de parasites, Jabotinsky souligne leur caractère disgracieux, Ben Gourion les accuse d’être des cosmopolites déracinés – la pire engeance selon lui – et d’être psychiquement prisonniers du Galout (l’exil). Aussi se donne-t-il pour tâche de les libérer d’eux-mêmes. Qu’ils soient travaillistes ou révisionnistes, les chefs de file du mouvement sioniste sont donc sujets aux mêmes phobies que les antisémites les plus fervents – même s’ils imputent les tares qu’ils prêtent aux juifs à leur condition d’exilés plutôt qu’à des caractères raciaux irrémédiables

Reste que pour assurer le développement d’Israël, les premiers dirigeants du pays ont besoin du soutien moral et financier de la Diaspora, et en particulier des institutions juives américaines. Aussi ne peuvent-ils se permettre de trop afficher leur antipathie. Car au cours des premières décennies d’après-guerre, et en particulier à partir de la victoire israélienne de 1967, les juifs d’Europe occidentale et des États-Unis sont indispensables à la légitimation d’Israël : il leur appartient de proclamer que seul un État juif peut les protéger contre la résurgence d’un antisémitisme génocidaire – même s’ils ne comptent pas s’y installer – mais aussi de diffuser la représentation d’Israël en seule démocratie libérale d’un Proche-Orient par ailleurs ballotté entre dictatures et terrorisme (la fameuse « villa dans la jungle » chère à Ehud Barak). Toutefois, dès l’arrivée au pouvoir de Benyamin Netanyahou, en 1996, et davantage encore lorsqu’il y revient en 2009, les dirigeants israéliens vont non seulement démontrer que leur État n’a pas grand-chose d’une démocratie libérale dans les faits mais également se lasser de prétendre qu’il en est une – laissant l’entretien de cette prétention à leurs alliés occidentaux et aux juifs de la Diaspora.

L’élection de Donald Trump sera dès lors accueillie avec un immense soulagement par les dirigeants israéliens : avec le champion d’America First, plus besoin de se faire passer pour un État de droit et encore moins de prétendre que si les Palestiniens y mettaient du leur, on leur concéderait un État croupion. Désormais, il devient possible de parler ouvertement d’une annexion de la « Judée », de la « Samarie » et du Golan, d’avouer l’objectif de vider Gaza de sa population et d’envisager sinon d’occuper le Liban sud, du moins de le rendre définitivement inhabitable. Autant de desseins qui commenceront à devenir réalité après les attentats du 7 octobre 2023. Aussitôt, les juifs de la Diaspora se trouvent placés devant une alternative : il leur faut soit entériner les agissements du gouvernement israélien, soit récuser le projet dont ces méfaits sont l’actualisation. En revanche, il devient impossible de soutenir qu’Israël est une démocratie libérale qui veut la coexistence pacifique entre deux États – d’autant qu’une majorité écrasante de la population juive d’Israël approuve la destruction de Gaza, appelle à la déportation de sa population, s’accommode des expulsions de plus en plus massives en Cisjordanie et soutient la multiplication des « zones tampons », au Liban et en Syrie. Autrement dit, il n’y a plus aucun espace pour les propos habituels des sionistes modérés, libéraux ou de gauche – « solution à deux États », « renvoi dos à dos des extrémistes dans les deux camps », etc. Ainsi s’explique qu’aux États-Unis, une large majorité de juifs de moins de 40 ans affirment qu’ils n’éprouvent aucun attachement envers l’État hébreu, tandis que nombre d’anciens modérés et libéraux s’estiment au contraire requis de se rallier à la cause du « Grand Israël ». En somme, c’est la fin du ninisme – ni le Hamas et le Hezbollah, ni Smotrich et Ben Gvir – et des prétentions à tenir une ligne de juste milieu raisonnable : il n’existe d’autre projet sioniste que celui qui se réalise sous nos yeux et il faut donc se prononcer par rapport à lui. Pour beaucoup de juifs – même si c’est moins le cas en France qu’ailleurs – le coût du blanchiment est devenu exorbitant ; pour d’autres, en revanche, qui furent naguère « modérés », l’allégeance à Israël va s’apparenter à un délire obsidional.

Si le pacte est donc explicitement remis en question de l’intérieur par la politique du premier ministre israélien, il l’est aussi de l’extérieur, dans une conjoncture que vous analysez comme l’évolution d’un néoconservatisme favorable à Israël et qui a prévalu aux États-Unis pendant trente ans, vers un néopaléoconservatisme qui prône le repli sur les intérêts nationaux et est en train de défaire l’alliance qui a rendu possible la politique sioniste expansionniste depuis 1967. Comment pensez-vous que cette inflexion ultra-droitière peut affecter cet équilibre précaire entre les Juif.ves d’Israël et celleux de la Diaspora, en particulier la Diaspora états-unienne qui est la plus importante ?

La première et, davantage encore, la seconde élection de Donald Trump ont certes été accueillies avec enthousiasme en Israël, et pas seulement par Netanyahou. Entre MAGA et l’aspiration au Grand Israël, désormais largement répandue dans le champ politique israélien, les similarités sont importantes. Il s’agit dans les deux cas de projets de restauration fantasmatique où une grandeur relevant de l’élection divine doit être retrouvée par les biais de l’expansion territoriale, de la déportation des populations réputées allogènes et de la mise sous tutelle du voisinage et des ressources qu’il recèle. Cependant, les ressemblances entre ces deux régimes sont paradoxalement ce qui, à terme, menace la solidité de leur alliance. Car s’il est vrai que, pour redevenir grande, l’Amérique doit à la fois retrouver son identité chrétienne et exercer son hégémonie sur ce que le Département d’État appelle « notre hémisphère », on ne voit guère pourquoi l’administration Trump passe tellement de temps et dépense tellement d’argent non pas pour s’occuper des siens mais pour servir les intérêts d’un pays qui ne se situe pas sur le continent américain et dont les citoyens ne reconnaissent pas que Jésus est le messie. Si l’on ajoute que les dirigeants de ladite nation ne paient même pas pour l’aide qu’ils reçoivent, force est d’admettre que la base MAGA a de quoi être perplexe : leur président ne serait-il pas tombé sous la coupe du Premier ministre israélien et de ses relais aux États-Unis mêmes ?

Un pareil discours, notamment tenu par l’influenceur Tucker Carlson, a le mérite d’être cohérent au regard de la promesse qu’enveloppe America First. Aussi n’est-il pas étonnant qu’il résonne au sein de l’électorat trumpiste. En outre, celui-ci souffre un peu de l’interdiction qui lui est faite de se plaindre des juifs en raison de l’alliance avec Israël, alors que par ailleurs il peut désormais s’adonner librement à toutes les autres formes de racisme. La frustration éprouvée est d’autant plus vive que l’antisémitisme occupe une place particulière dans l’imaginaire d’extrême droite. Rares sont en effet les minorités qu’on peut à la fois accuser de faire fuir les capitaux et d’organiser le grand remplacement des travailleurs autochtones.Quant au fantasme d’un complot mondial ourdi par une minorité cosmopolite et destiné à saper les fondements des identités nationales, on n’a jamais trouvé mieux que les juifs pour lui donner corps.L’avenir d’une extrême droite à la fois antisioniste et antisémite – l’une parce que l’autre – semble donc assuré, et pas seulement aux États-Unis. Par conséquent, les juifs disposés à cautionner la politique israélienne pour bénéficier du statut de Blancs exemplaires feraient bien de s’interroger : le sionisme demeure-t-il « bon pour les juifs » comme le soutenait Winston Churchill à l’époque de la déclaration Balfour ?

Netanyahou semble bien conscient du rétrécissement de sa fenêtre d’opportunité, ce qui explique sa fuite en avant actuelle : sans doute Trump lui-même ne lâchera-t-il pas Israël quelle que soit l’issue du conflit avec l’Iran – ses liens politiques, personnels et financiers avec les milieux sionistes, chrétiens et juifs, sont trop étroits. Mais après lui ? Qu’il vienne de la gauche du parti démocrate ou de la droite représentée par Tucker Carlson (et dont J.D. Vance est proche), le prochain président pourrait bien rebattre les cartes. Dès lors, le « Grand Israël », c’est peut-être maintenant ou jamais. Quant à la question de savoir comment la détérioration de la relation israélo-américaine pourrait affecter celle qu’entretiennent les Israéliens et les juifs de la Diaspora, je me garderai de spéculer.

Ce que cette évolution met par ailleurs en lumière, et au moment même où le pacte de blanchiment ne peut plus tenir parce qu’il est devenu trop coûteux pour les Juif.ves de la Diaspora, qui en étaient les principaux bénéficiaires, notamment parce qu’ils sont en fait désormais confronté.es au retour du « vieil antisémitisme », c’est que ce pacte est progressivement devenu, comme vous le soulignez, le « ferment de la coalescence des droites ». Comment sa dissolution est-elle maintenant susceptible d’affecter cette alliance des droites en Europe et leur radicalisation ?

Je pense en effet que la fissure dans le camp MAGA laisse présager une évolution semblable du côté des droites européennes, même si ça ne se voit pas encore beaucoup en France. En Allemagne par exemple, où le soutien à Israël est pourtant censé relever de la « raison d’État » comme le disait Angela Merkel, l’AFD, le parti d’extrême droite a déjà deux fers au feu. La formation compte en effet deux coprésidents, dont l’une, Alice Weidel, soutient qu’Israël use légitimement de son droit à l’autodéfense, tandis que l’autre, Tino Chrupalla réclame des sanctions contre un pays qu’il accuse de commettre un génocide. Loin de trop se disputer sur cette question, les deux dirigeants attendent patiemment de savoir de quel côté le vent va tourner et sont prêts à suivre ce qui sera le consensus de l’internationale réactionnaire. Encore une fois, en Europe comme aux États-Unis, il y a une vraie demande d’antisémitisme du côté des cadres et des petites mains des partis d’extrême droite – ainsi que l’attestent les difficultés du RN au moment de désigner ses candidats aux diverses élections. Non contents de « se lâcher » sur les musulmans, les Noirs et les Arabes, celles et ceux que la direction appelle les brebis galeuses y vont volontiers, qui de petites blagues sur les chambres à gaz, qui d’allusions à la mainmise du peuple de Rothschild et de George Soros sur la finance et les médias. Si, jusqu’ici, ces « dérapages » n’empêchent pas encore les dirigeants du RN de communier avec les droites libérales et conservatrice dans le haro sur l’antisionisme, il suffirait que la bascule se produise aux États-Unis pour que les remous actuels dans le camp MAGA se propagent de ce côté-ci de l’Atlantique.

Clarifier la situation dans laquelle les juif·ves se trouvent passe notamment par le désaveu public de la politique génocidaire du gouvernement israélien, et par le refus du soutien aveugle qu’iels sont censé.es lui apporter en tant que juif.ves. Mais en agissant ainsi, on reconnaît aussi implicitement qu’on ne peut pas être juif.ve sans avoir à s’innocenter des crimes commis en notre nom, et donc sans entériner, ne serait-ce qu’implicitement et en creux, le bien-fondé d’une accusation qui renforce elle-même la possibilité d’une confusion entre judaïsme et sionisme, dont le revers est la confusion entre antisémitisme et antisionisme. Une des questions stratégiques qui se pose est donc de pouvoir refuser l’injonction à devoir s’innocenter pour légitimer notre participation aux luttes antiracistes, tout en s’y inscrivant depuis une position spécifiquement juive. À cet égard, vous proposez de prendre appui sur la Diaspora. Pourriez-vous préciser le rôle que vous lui attribuez pour éviter ce piège ?

En effet, je dirais que la culpabilité n’est jamais bonne conseillère en politique et qu’un engagement conçu comme une forme de contrition est porteur d’effets pervers redoutables. N’est-ce pas au nom de leur mauvaise conscience que les autorités allemandes ont érigé le soutien inconditionnel à Israël en « raison d’État » ? S’il est insupportable de demander aux musulmans de se désolidariser explicitement de Daech, la même chose vaut pour l’injonction à condamner Israël qui est faite aux juifs. Pour ce qui me concerne, ce n’est pas en tant que juif et parce que je me sens comptable des crimes commis par l’armée israélienne que le sort réservé aux Palestiniens m’apparaît intolérable. Et ce n’est pas davantage pour me faire admettre dans les rangs des représentants authentiques du combat anti-impérialiste – ni même pour témoigner de ma solidarité – que j’ai écrit ce livre. Inversement, si l’antisémitisme et la condition diasporique qu’il vise m’intéressent, ce n’est pas en tant que légataire d’une persécution subie par mes aïeux et qui me conférerait une autorité particulière. L’antisémitisme occidental et son objet me semblent bons à penser parce qu’ils occupent une place singulière dans l’imaginaire des extrêmes droites.

Davantage qu’une race inférieure dont la domination et l’exploitation sont légitimes – quitte à les porter au compte d’un processus de civilisation des sauvages – et dont la destruction ne s’impose qu’en cas de rébellion ou parce que leur présence fait obstacle à l’expansion des races supérieures, les juifs sont tenus pour une race intrinsèquement dangereuse : privés de racines, ses membres ne cherchent pas tant à s’intégrer dans les sociétés qui les accueillent qu’à se venger de leur propre déracinement en maîtrisant les abstractions – l’argent ou/et les mots – pour corroder l’identité de leurs hôtes. Comme le souligne le juriste nazi Carl Schmitt, les juifs rendent leur condition diasporique contagieuse : leur seule présence est fauteuse de troubles dans les rapports des natifs à leur propre identité. Les sionistes, on l’a vu, partageaient cette phobie de la condition diasporique mais soutenaient qu’une fois enracinés à leur tour dans leur propre pays, les juifs cesseraient d’être des fauteurs de troubles pour devenir des ethno-nationalistes ordinaires, c’est-à-dire semblables aux antisémites européens qui voulaient se débarrasser d’eux et même capables de devenir les sentinelles du monde blanc en pays barbare. Pour ma part, j’invite au contraire les juifs à embrasser cette condition diasporique, soit à s’efforcer d’incarner ce que les ethno-nationalistes honnissent. C’est, je crois, la contribution que nous pouvons apporter à la reconstruction de l’antifascisme à un moment où une nouvelle peste brune déferle sur le monde.

J’ajouterai que c’est une contribution utile mais modeste. La condition diasporique n’est pas le vecteur d’un projet émancipateur : elle n’a pas vocation à renouveler l’imaginaire démocratique à la manière du prolétaire ou du damné de la Terre. Elle est seulement susceptible d’introduire du trouble dans les revendications identitaires et les proclamations de souveraineté. L’embrasser revient à user du porte-à-faux où elle place celles et ceux qui y sont assignés pour souligner l’ironie et l’humour qui président à toute déclaration d’identité et toute profession d’allégeance : ironie parce qu’assumer une identité c’est imiter un modèle que nul n’a jamais vu, humour parce qu’en dépit de cette absence, il faut bien « faire » le Français, l’Allemand, l’occidental, mais aussi le prolétaire ou le damné de la Terre. Judith Butler montre qu’il en va de même pour les identités de genre. Enfin, il va sans dire qu’un tel exercice de la condition diasporique n’est évidemment pas réservé aux juifs et que ceux-ci peuvent aisément s’y dérober.

Le pari que vous faites de prendre appui sur la diaspora pour défaire la compacité des identités indexée en Occident à la forme stato-nationale, vous amène à évoquer l’expérience du Bund, qui peut faire aujourd’hui l’objet d’une idéalisation rétrospective, mais vous ne faites pas mention de la tradition juive révolutionnaire du début du xxe siècle, celle qui a été développée notamment par Buber, Rosenzweig, ou Löwental, la proposition d’un judaïsme libertaire, à partir de l’idée kabbalistique de rédemption (Tikkun) et dans la perspective d’une destruction constructive, celle de l’État comme institution par excellence de domination et de légitimation de la guerre. Ne pourrait-on y trouver un appui intéressant dans la conjoncture actuelle ?

J’ai beaucoup d’admiration et de sympathie pour le Bund et je trouve aussi que les auteurs dont parle Michaël Löwy dans son livre Rédemption et utopie ne sont pas moins admirables – même s’il me semble que c’est avant tout dans cet ouvrage, c’est-à-dire a posteriori, que la tradition du « judaïsme libertaire » apparaît comme telle. Cependant, ce que j’ai essayé de faire dans ce petit livre n’est pas de chercher des traditions juives de gauche et vénérables pour montrer que les juifs ne sont pas condamnés à s’identifier au sionisme et les inviter à puiser des projets émancipateurs dans leur propre fonds culturel. Je suis ravi que d’autres s’attèlent à une pareille tâche mais, pour ma part, ce sont plutôt les cauchemars des antisémites qui m’ont intéressé, non pour m’indigner des accusations qu’ils ont portées contre les juifs mais au contraire pour nous inviter à en être dignes. Il me semble en effet qu’incarner ce que l’extrême droite déteste est, sinon un programme, du moins une bonne manière de renouer le fil entre l’antifascisme d’hier et celui dont nous avons besoin aujourd’hui.