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Refaire l’histoire

Par Matthieu Renault

24 septembre 2026

Début des années 1970. La vague des indépendances africaines est passée, le néocolonialisme impose son empreinte sur le continent, mais l’heure n’est pas encore au reflux : des luttes de libération nationale sont en cours dans les colonies lusophones et l’effervescence révolutionnaire est à son comble dans les pays dudit tiers-monde. Walter Rodney, historien et militant caribéen, originaire de Guyane britannique, publie en 1972, à l’âge de 30 ans, l’un des principaux manifestes des mouvements anticoloniaux et panafricains de cette période : How Europe Underdeveloped Africa. L’ouvrage paraît chez Bogle Loverture Publications, maison d’édition fondée par ses compatriotes guyaniens, Jessica et Eric Huntley, et dont le nom rend hommage à deux figures tutélaires de l’histoire des luttes noires : Toussaint Louverture, le leader de la Révolution haïtienne de 1791-1804, et Paul Bogle, diacre de l’Église baptiste jamaïcaine et fer de lance de la révolte de Morant Bay qui avait embrasé l’île en 1865.

Historien (et) révolutionnaire

Formé en Jamaïque, à la West Indies University, Rodney rejoint l’Angleterre en 1963 où il obtient un doctorat en histoire africaine de la School of Oriental and African Studies pour une thèse sur la traite négrière sur les côtes de la Haute-Guinée1. Durant cette période londonienne, il fréquente les cercles révolutionnaires constitués autour de C. L. R. James, figure tutélaire du marxisme noir. Proche du président tanzanien Julius Nyerere, il obtient ensuite un poste de professeur à l’université de Dar-es-Salaam, laquelle s’impose à cette période comme un pôle est-africain d’une vaste entreprise de décolonisation des savoirs. Recruté en 1968 par la University of West Indies, Rodney, qui appelle à poursuivre la lutte révolutionnaire bien au-delà de l’indépendance, ne tarde pas à être déclaré persona non grata par le Premier ­ministre Hugh Shearer et interdit de séjour en Jamaïque. Cette décision provoque des révoltes étudiantes qui font plusieurs morts : les « Rodney Riots ». C’est en Tanzanie encore que Rodney trouve alors refuge, y enseignant et travaillant d’arrache-pied à l’écriture de How Europe Underdeveloped Africa.

La trajectoire et l’œuvre de Rodney restent méconnues en France, bien qu’il faille saluer le précieux travail d’Amzat Boukari-Yabara, auteur en 2018 d’une biographie intellectuelle et politique, issue d’une thèse de doctorat et parue sous le titre Walter Rodney. Un historien engagé (1942-1980)2. Si une version française de How Europe Underdeveloped Africa avait été publiée par les Éditions caribéennes en 1986, elle était devenue quasi introuvable. Il faut donc se réjouir que les éditions B42, bénéficiant du travail de réédition des œuvres de Rodney en langue originale chez Verso, aient pris l’initiative de rendre accessible, dans une nouvelle traduction signée par Jean-Baptiste Naudy, un ouvrage propre à rebattre les cartes du dialogue contemporain, souvent conflictuel, entre le marxisme, d’un côté, et, de l’autre, les pensées postcoloniale-décoloniale et les théories critiques de la race. Cette initiative s’accompagne, chez le même éditeur, de la première traduction française, par Marc Saint-Upéry, de The Groundings with My Brothers (1969), ouvrage inaugural de Bogle Loverture Publications et rassemblant les textes de conférences prononcées par Rodney en Jamaïque et au Canada, dans le cadre du Congrès des écrivains noirs de Montréal.

Traduit sous le titre Dialogue avec mes frères. Conscience noire et histoire panafricaine, le livre s’offre comme un témoignage et un plaidoyer pour l’élargissement aux Caraïbes du Black Power, dont le mouvement rastafari jamaïcain est, aux yeux de Rodney, une incarnation exemplaire. Marxiste aguerri, Rodney n’en souligne pas moins l’absolue centralité de la question raciale en contexte caribéen post-esclavagiste et postcolonial : « [D]e mon point de vue, c’est la couleur de la peau qui est le facteur déterminant de notre univers ». Certes, ajoute-t-il, il serait « plus agréable d’être indifférent à la couleur de nos semblables », mais « aucun homme noir ne peut se permettre un tel luxe dans le monde contemporain », tout simplement parce que les Blancs, l’enfermant dans sa couleur, ne lui ont pas laissé d’autre choix. D’où cette déduction stratégique : « En tant qu’Africains, la question de la race sera pour nous un moyen de nous unifier et d’échapper à l’oppression des hommes blancs et de leurs laquais noirs. »

Dans ses conférences, Rodney ­insiste en outre sur le rôle qu’est amenée à jouer dans les luttes panafricaines la (re)découverte de l’histoire de l’Afrique ancienne comme située « au cœur de l’histoire de l’humanité », en prenant le contre-pied des « mythes historiques » implantés par « l’homme blanc » dans « l’esprit des peuples noirs ». Refusant de se cantonner à l’histoire des grands États africains, il plaide pour une histoire culturelle des « sociétés dites “sans État” » et, plus largement, pour ce qu’on appellerait aujourd’hui une « histoire par en bas », qui rende compte des éléments les plus prosaïques de la « vie quotidienne africaine ». Il s’agit en définitive, pour citer le titre du cinquième chapitre de Dialogue avec mes frères, de mettre « l’histoire africaine au service de la révolution noire ». Étendue à l’histoire moderne de l’Afrique, brutalement détournée de son cours par l’expérience de l’esclavage et du colonialisme, et devenue, par la force, indissociable de l’histoire occidentale, la formule qui précède pourrait suffire à résumer le principal leitmotiv de Rodney en tant qu’intellectuel révolutionnaire panafricain. C’est sous l’angle des impératifs d’une telle bataille historiographique, partie intégrante du combat anti-impérialiste, que je propose de relire Et comment l’Europe sous-développa l’Afrique.

Piller l’Afrique : le développement du sous-développement

La thèse de Rodney peut être résumée en quelques mots : le développement de l’Europe au cours des cinq derniers siècles a eu pour corrélat le sous-développement du continent africain, l’un et l’autre étant unis par une « relation dialectique ». Il y a eu, dans les termes d’André Gunder Frank, figure de proue de l’école de la dépendance dans le sillage de laquelle s’inscrit Rodney, « développement du sous-développement3 ». Le sous-développement de l’Afrique est donc irréductible à un retard ; c’est une conséquence de son intégration contrainte au marché capitaliste mondial, dans le cadre de la traite négrière d’abord (« période précoloniale »), de l’impérialisme ensuite (« période coloniale »). Il est, plus précisément, le produit d’une « relation particulière d’exploitation, celle d’un pays par un autre » qui sous-tend des mécanismes d’exportation de la plus-­value depuis les périphéries vers le centre, « privant les sociétés du bénéfice de leurs ressources naturelles et de leur travail ». Ce « transfert de la richesse de l’Afrique vers l’Europe » a engendré une dépendance structurelle interdisant à l’Afrique tout développement autonome.

Dans la première phase, l’exploitation du travail des esclaves fut une source continue d’accumulation du capital réinvesti en Europe occidentale, dont elle contribua à « accélér[er] le développement technologique ». Inversement, l’économie de la traite, qui prit rapidement le pas sur l’extraction de l’or, fut pour les sociétés africaines synonyme
de destruction. Elle se traduisit par une stagnation démographique, les « razzias d’esclaves » et, plus généralement, les guerres de capture ayant privé le continent d’une large force de travail jeune et en bonne santé. L’enrôlement dans le système capitaliste naissant détourna en outre les sociétés africaines de l’agriculture et de l’exploitation des ressources naturelles, si ce n’est sous la modalité extractiviste de « la chasse à l’ivoire ou [de] la coupe du bois de cam », qui freina « l’évolution technologique ». Si les Européens ne fréquentaient encore que les côtes, leur influence se faisait sentir loin dans les terres, où les esclaves étaient capturés et où les marchandises européennes pénétraient jusqu’à asphyxier les industries indigènes. Tout entier tourné vers l’Europe, ce commerce œuvra « contre l’intégration des économies locales », anéantissant « les liaisons interritoriales » établies au cours des siècles précédents.

Pendant cette période, nombre de sociétés africaines maintinrent néanmoins des formes de développement indépendantes, fussent-elles essentiellement limitées à la sphère politico-militaire. Le partage impérialiste de l’Afrique à la fin du xixe siècle eut raison de ces îlots d’autonomie : « Après avoir établi une police, une armée, une administration et un système judiciaire sur le sol africain, les puissances coloniales furent plus que jamais en position d’intervenir directement dans la vie économique de la population. » L’impérialisme s’édifia sur les fondements posés par l’économie de la traite, comme en témoigne la reconversion des firmes du port de Liverpool, qui troquèrent le trafic des esclaves pour le commerce de l’huile de palme : « c’est en Afrique même qu’elles exploitèrent la force de travail et les ressources naturelles ». Les pratiques d’exportation de la plus-value se déployèrent avec une férocité attisée par la concurrence parmi des puissances coloniales engagées dans une course pour l’accaparement des matières premières, que ce soit à travers l’expropriation des terres ou via
l’extractivisme minier.

La production impérialiste, recourant au travail forcé et au déplacement de populations, n’avait ainsi pas grand-chose à envier au système esclavagiste en termes de brutalité. Quant à la conscription des soldats africains, employés « comme de la chair à canon » pendant la Première Guerre mondiale, elle usait « de méthodes rappelant la chasse aux peaux noires ». Enfin, dans les coulisses du théâtre colonial, les ficelles étaient tirées par « les banques, les compagnies d’assurance, les courtiers maritimes et autres maisons financières ». Comme l’a montré Lénine, l’impérialisme consacrait le règne de la finance, incarné par l’essor d’un « capitalisme monopolistique européen ».

À ceux qui arguent des bienfaits de la colonisation en vantant les infrastructures, de transport en particulier, bâties en Afrique par les puissances européennes, Rodney rappelle, d’une part, que ces ouvrages ont été financés avec le capital préalablement extrait de l’exploitation de la main-d’œuvre africaine et, d’autre part, que, dirigés vers l’Europe, ils maintenaient l’écrasante majorité des territoires africains dans un isolement économique et social synonyme de misère. Le sombre récit relaté par Rodney se clôt sur l’avènement du fascisme qui, arraché à une généalogie purement intra-européenne, apparaît comme le « produit final de siècles de bestialité capitaliste, d’exploitation, de domination et de racisme, exercés principalement hors d’Europe ».

Des histoires dans l’Histoire

Érigé au rang de pièce maîtresse de l’arsenal intellectuel du panafricanisme, Comment l’Europe sous-développa l’Afrique n’en a pas moins fait l’objet de critiques, issues du camp même de son auteur. Dès 1973, le poète barbadien Edward Kamau Brathwaite, affirmait : « À maintes reprises, nous voyons notre frère, prisonnier de sa dialectique moderniste/progressiste, parler de l’évolution des sociétés africaines depuis leurs structures primordiales/primitives vers quelque chose de nouveau, de plus complexe, de plus “efficace” (c’est-à-dire exploitant davantage les ressources, moins axé sur la subsistance, et moins fidèle à leur modèle d’origine)4. » En d’autres mots, ceux de l’anthropologue jamaïcain David Scott, Brathwaite reprochait à Rodney de dresser « un portrait de l’Afrique » qui n’était pas « si éloigné que cela […] du portrait colonial qu’il cherchait à renverser5 ». Il serait difficile de donner totalement tort à Brathwaite. Il y a, pour Rodney, des lois universelles d’évolution des sociétés, le développement se définissant par les progrès réalisés dans le domaine du « travail d’exploitation de la nature », le perfectionnement des « technologies de subsistance », en somme l’accroissement des forces de production. En ce sens, toute histoire est celle de la « transition d’un stade à un autre », d’un mode de production à un autre ; elle est « processus d’évolution dialectique des plus basses formes d’organisation sociale jusqu’aux plus hautes ».

Il est opportun de ce point de vue de se pencher sur le deuxième chapitre du livre, qui a pour objet le développement de l’Afrique avant l’arrivée des Européens. Rodney y rend compte de la prédominance du communalisme, mais aussi de la transition vers des formes étatiques qui, bien qu’il faille se garder d’en faire une « mesure de “civilisation” », en calquant sur l’Afrique l’histoire européenne des États-nations, n’en représentait pas moins, selon lui, une évolution positive car, encourageant « la spécialisation et la division du travail », elle était synonyme d’avancées dans « la capacité à produire nourriture, habits, minerais et autres objets matériels ». Transition inachevée, cependant, et qui conduit Rodney à concéder qu’au moment où l’Europe et l’Afrique commencèrent à « établir des relations de proximité par le commerce », la première disposait d’un « léger avantage », tenant à « la différence entre une société capitaliste naissante et une autre qui émergeait encore du communalisme » et qui, implicitement, accusait un retard que l’esclavage et l’impérialisme n’allaient cesser de creuser.

Les arguments de Rodney sur la pré-histoire du sous-développement sont néanmoins plus ambivalents qu’il n’y paraît au premier abord. S’il met l’accent sur les limites intrinsèques aux « économies de “subsistance” », imposées par l’« isolement communaliste », cela ne l’empêche pas de souligner que l’Afrique était alors « un continent parcouru d’innombrables routes commerciales », révélant l’existence de formes endogènes d’« expan­sion économique » et une « maîtrise crois-sante de l’environnement ». Si, par ailleurs, il adopte le schéma de la succession des modes de production, c’est, creusant les intuitions de Marx sur le mode de production asiatique, pour affirmer que la succession « constatée en Europe ne se reproduisit pas en Afrique », où il n’y eut rien de tel qu’une « période d’esclavage » ou qu’un « mode de production répliquant le féodalisme européen », et où s’observaient plutôt de nombreuses situations intermédiaires entre le communalisme et le féodalisme. Si transition il y avait, elle s’opérait nécessairement sur le long terme, laissant des modes d’organisation différents « coexister côte à côte pendant des siècles » ; ce qui, selon Rodney, avouant faire un « usage prudent » du « terme “transitionnel” », s’expliquait par le fait que l’Afrique n’avait pas connu de « révolutions sociales intérieures », synonymes de mutations brutales.

Ce que Rodney cherche en réalité à illustrer, c’est « l’autonomie de la voie africaine dans le cadre général de l’avancée universelle ». Et si cette tâche est essentielle, c’est parce que tout cela « n’est pas qu’une question d’histoire » mais est directement connecté à « la lutte actuelle pour libérer l’Afrique », pour que les Africains et les Africaines redeviennent « les acteurs de leur propre histoire ». Il s’agit donc pour lui de promouvoir l’autonomie de la voie (pan)africaine vers le socialisme. À cet égard, il est loin d’être anodin que, dans la lignée du « dernier Marx » dialoguant avec les populistes russes, Rodney défende la doctrine politique des villages Ujamaa (« famille » ou « fraternité » en swahili) impulsée en Tanzanie par Nyerere et imagine qu’elle emprunte la forme d’une réactivation du « communalisme traditionnel », par hybridation avec les principes du « socialisme scientifique6 ». Ce mouvement, affirmait-il déjà dans Dialogue avec mes frères, est « tout autant une exploration du présent qu’une récupération du passé ». Ainsi s’inscrivait-il dans le sillage de ceux qui, du sein même du marxisme, avaient œuvré à échafauder une conception multi­linéaire de l’histoire.

Histoire interrompue, (pré)histoire sans fin

N’oublions pas, par ailleurs, que l’histoire contée par Rodney est aussi et d’abord celle de l’interruption brutale de l’histoire africaine dans son indépendance, une histoire barrée par la domination européenne ; de sorte qu’il est impossible de savoir si, préservée de cette domination et de cette exploitation, l’Afrique aurait suivi un chemin similaire ou différent de celui de l’Europe. À quel rythme elle aurait évolué, avec quelles particularités, « ce qui aurait pu arriver » : tout cela reste indécidable. S’il y a une dialectique historique chez Rodney, elle se présente du point de vue africain et, pour pasticher Adorno, comme une dialectique négative ; s’il y a une théorie de l’histoire, c’est d’abord une théorie de la privation de toute histoire propre. Tout au plus alors peut-on s’essayer à esquisser une histoire contrefactuelle, comme le fait Rodney lorsqu’il invite ses lecteur·ices à imaginer que « des millions de Britanniques [aient] été réduits en esclavage et déportés loin de leur terre natale, pendant quatre siècles ».

C’est d’une autre manière encore qu’une stricte conception évolutionniste de l’histoire se voit sapée de l’intérieur du texte de Rodney. Bien que celui-ci n’emploie le terme qu’avec parcimonie, et pour désigner la phase esclavagiste, il est évident que les processus qu’il décrit renvoient étroitement à ce que Marx, dans Le Capital, avait baptisé du nom d’« accumulation primitive » (ursprüngliche Akkumulation). La dépossession éhontée, l’extractivisme effréné, l’exploitation sans fard du travail africain : tels étaient, pour reprendre les mots de Marx, les « processus idylliques d’accumulation primitive » qui caractérisaient le capitalisme non seulement « à son aurore », mais aussi, et plus que jamais, dans son ultime stade en date, l’impérialisme. L’idée, aujourd’hui largement partagée, selon laquelle l’accumulation primitive, loin de se réduire aux origines du capitalisme, n’a cessé de se répéter tout au long de son histoire, n’est pas encore formulée comme telle dans Comment l’Europe sous-développa l’Afrique, mais le livre en offre une des démonstrations les plus implacables. Qu’est-ce à dire sinon que la préhistoire du capitalisme ressurgit constamment au sein de son histoire ? Que le capitalisme est condamné à reposer de façon récurrente ses fondations, à rejouer continuellement ses origines sur le théâtre du monde7 ? En somme, qu’il ne va jamais de l’avant qu’en allant de l’arrière ?

Un schème de la répétition indéfinie est à l’œuvre ici, qui, révélant l’inanité d’une téléologie linéaire conduisant vers un capitalisme pacifié, vient briser la ligne illusoire du progrès. Et ce n’est pas un hasard s’il revient à Rodney de s’être libéré des scrupules qui continuaient d’affecter les marxistes européens en dénouant explicitement, et à plusieurs reprises, le lien d’identification entre développement économico-matériel et supériorité civilisationnelle, et en dépeignant l’esclavage et le colonialisme comme œuvres de décivilisation de ceux-là mêmes qui en bénéficiaient.

L’histoire en acte(s)

On ne peut en définitive ressaisir le sens de l’histoire chez Rodney qu’à condition de réinscrire ce dernier dans la tradition anticoloniale, tradition de pensée et de lutte inséparablement, dont le rapport à la culture et aux savoirs européens n’avait cessé de combiner reprise et déprise, réappropriation et désoccidentalisation, en vertu de ce que l’intellectuel et militant malgache Jacques Rabemananjara désignait comme un « effet boomerang8 ». Ainsi que le suggère le dernier chapitre de Comment l’Europe sous-développa l’Afrique, cette stratégie fut un produit de l’« éducation coloniale » elle-même.

Qu’on ne se méprenne pas : il ne s’agit nullement pour Rodney de soutenir que les Européens auraient fait don aux Africains des clés de leur émancipation. Si développement il y eut, ce fut, ici comme ailleurs, un « développement par la contradiction », car l’enseignement colonial en Afrique, ne consentant à prodiguer que des miettes de savoir, n’avait été rien d’autre qu’une « éducation à la servitude ». On avait plutôt affaire à un processus d’auto-éducation des élites colonisées, témoignant de « la prodigieuse ardeur que les Africains mirent en œuvre pour acquérir les principes d’un système qui les avait contrôlés », in fine pour le retourner contre lui-même, le subvertir et le transformer de fond en comble.

Dans Dialogue avec mes frères, Rodney sommait l’intellectuel, l’universitaire noir de « combattre les distorsions engendrées dans tous les domaines de la recherche et de l’enseignement par l’impérialisme culturel blanc » et de « participer à l’activité des masses noires ». Dans cette auto-­éducation anticoloniale, l’écriture de l’histoire, sa réécriture contre les falsifications de l’historiographie blanche-coloniale, jouait pour lui un rôle de premier plan. Étrangère à la division du travail intellectuel qui tendait déjà à s’imposer en Occident, elle s’accompagnait quasi invariablement de tentatives de refonte des schèmes d’intelligibilité des processus et événements historiques, autrement dit d’une philosophie de l’histoire. Ce double impératif, (ré)écrire et (re)penser l’histoire ne prenait néanmoins sens qu’à l’aune d’un troisième : (re)faire l’histoire. L’historiographie africaine était partie intégrante de cette « activité consciente » dont Rodney déclare dans les lignes conclusives du livre qu’elle « indique notre capacité à faire l’histoire en prenant à bras-le-corps les conditions matérielles et les relations sociales objectives dont nous héritons ».

Pour Rodney comme pour tant d’autres militants anticoloniaux, contribuer à faire l’histoire, c’était en définitive accepter de risquer sa vie pour la cause de l’émancipation panafricaine. En 1974, de retour sur sa terre natale, il se vit refuser par le gouvernement guyanien le poste de professeur qui lui avait été promis à l’université. Ayant rejoint la Working People’s Alliance, principale force d’opposition, il fut accusé et jugé en 1979 pour l’incendie criminel de bureaux gouvernementaux. Le procès fut abandonné faute de preuves. Ne restait plus qu’un moyen pour se débarrasser de lui : le 13 juin 1980, il succomba à un attentat à la voiture piégée dans les rues de Georgetown ⏺

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