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Ça fait quoi d’être un raté ?

Par Emily Witt

24 septembre 2026

À l’automne 2024, il apparut que les hommes compteraient parmi les principaux thèmes de la campagne présidentielle américaine. Certes, il y avait la remise en cause du droit à l’avortement, la diabolisation des immigré·es, le projet de les incarcérer par milliers dans des prisons privées, le génocide à Gaza, le changement climatique… Mais, selon les sondages, les démocrates avaient cessé d’attirer les hommes. On nous parla du fossé électoral entre les genres. On nous apprit qu’un abîme politique séparait les femmes divorcées (majoritairement démocrates) et les hommes divorcés (qui votaient surtout pour les républicains). On nous expliqua que les hommes noirs avaient délaissé le Parti démocrate et qu’ils voteraient Trump ou ne voteraient pas. Les hommes, les hommes, encore et toujours les hommes : l’assombrissement de leurs perspectives de carrière, la solitude dont ils souffraient, leur taux de suicide. Dans la dernière ligne droite de la campagne, les démocrates tentèrent désespérément de renouer avec eux : le réalisateur Tyler Perry donna des recettes pour devenir milliardaire ; Michelle Obama évoqua la personne qui se vide de son sang en salle d’accouchement, celle qui se trouve être votre femme ; Kamala Harris promit de « protéger les cryptos ». En vain.

S’agissant de conforter la mythologie patriarcale, Donald Trump était, de loin, le meilleur. Les hommes n’ont pas besoin d’écouter une avocate leur expliquer la vie ; les hommes n’ont pas besoin de protection sociale. Un homme, un vrai, se fout pas mal du salaire minimum ou de l’assurance santé. C’est un agent autonome. La réussite est constamment à sa portée, pour peu qu’il réalise le bon investissement, fasse le bon pari sportif, possède le bon stock de mèmes. Dans cette élection loterie, on vit Elon Musk remettre un gigantesque chèque en carton à Jason, agent immobilier du Michigan qui avait choisi de scolariser ses enfants à la maison. Ce fut aussi une élection podcast : on put lire que la gauche devrait faire plus de podcasts ; ainsi, on pourrait entendre plus d’hommes tenir, des heures durant, des propos décousus, et les auditeurs auraient le sentiment d’être avec leurs potos. Quelques mois plus tard, nous apprîmes que les cerveaux du Parti démocrate avaient proposé un projet intitulé « Parler avec les hommes américains », afin d’étudier « la syntaxe, la langue et le contenu » masculins. Mark Zuckerberg, quant à lui, venait de faire sa transition male-to-male : il avait pris du muscle, arborait un t-shirt XXL et, chaîne en or autour du cou, chantait les louanges du MMA. Chez l’influenceur de droite Joe Rogan, il déclara que le monde de l’entreprise, « culturellement castré », avait besoin d’« énergie masculine ». Pendant ce temps, des films et des séries abordaient les problèmes inhérents à la masculinité contemporaine, certains avec inquiétude (Adolescence), d’autres sous l’angle de la satire (Friendship). Bref, il n’y en avait que pour les hommes.

Naissance de la manosphère

Il n’y en a que pour les hommes. Ce n’est pourtant pas l’opinion de la « mano­sphère », réseau de sites, d’influenceurs et de chaînes YouTube masculinistes. Dans ce lieu déconcertant, on trouve aussi bien des conseils anodins sur la consommation de protéines que les idées qui conduisent aux massacres de masse. Les théories qui s’y développent en matière de biologie de l’évolution concernent surtout ce que les femmes ont été « fabriquées » pour faire. Elon Musk et consorts les repostent sur les réseaux. On préférerait ne pas les prendre plus au sérieux que celles des Talibans sur le genre. Mais il est, hélas, devenu impossible de les ignorer : ces dernières années, certains membres de la manosphère se sont livrés à des actes d’une extrême violence ; d’autres ont accédé démocratiquement à des positions de pouvoir.

Le mouvement de libération des hommes apparaît dans les années 1970. Certains auteurs masculins soutiennent alors la deuxième vague féministe, qui montre que le sexisme systémique affecte aussi leur bien-être. C’est le cas de Warren Farrell dans The Liberated Man [L’homme libéré]. Mais quand, par la suite, le féminisme en vient à s’intéresser à la prédation et au harcèlement sexuels masculins, une partie de ces auteurs se retournent contre lui. C’est encore le cas de Farrell. En 1993, dans The Myth of Male Power [Le mythe du pouvoir masculin], il explique que les hommes sont victimes d’une culture qui privilégie les femmes. Quand les féministes tentent de réécrire les traditions de l’amour courtois et de la séduction, un Neil Strauss réplique en publiant The Game: Penetrating the Secret Society of Pick-Up Artists [Le jeu. Dans la société secrète des virtuoses de la drague] (2005). Adoptant une approche fondamentalement belliqueuse des rapports de genre, il souligne que la tromperie et la manipulation sont indispensables aux histoires romantiques. Adieu le prétendant chevaleresque, adieu le playboy des années 1970 expert en cocktails, le temps est venu du virtuose de la drague, qui rabaisse subtilement ses conquêtes tout en faisant le paon.

J’ai une vingtaine d’années quand ce livre paraît. À l’époque, le langage qu’il emploie et la stratégie qu’il défend sont omniprésents. Les idéaux progressistes d’égalité des genres que j’avais connus dans mon adolescence, largement partagés par ma classe d’âge, disparaissent au profit de l’antagonisme sexuel. L’arrivée massive du streaming et le flot de vidéos pornographiques qu’il charrie semblent soudain affecter la représentation que les jeunes hommes se font du sexe et de ce que les femmes attendent d’eux. Sur internet, les nouvelles idées relatives à la masculinité commencent à coaguler pour former ce qu’on appelle aujourd’hui la manosphère – le mot apparaît d’ailleurs en 2009. Un langage et des théories misogynes se développent au sein de communautés en ligne : PUAHate (à l’origine, ce site entend dénoncer la supercherie de l’art de la drague avant de devenir un bureau des plaintes masculines), Sluthate, Lookism, False Rape Society, A Voice for Men et Men’s Rights. En 2014, Elliot Rodger, furieux qu’aucune femme n’ait encore voulu coucher avec lui, assassine six personnes en Californie du Sud. Il laisse un document de 137 pages dans lequel il invente un nouveau type : le célibataire involontaire, ou incel. Quatre ans plus tard, à Toronto, Alek Minassian fonce dans une rue bondée à bord d’un van : dix morts. « La rébellion des incels a déjà commencé », écrit-il sur Facebook peu avant de passer à l’acte. « Gloire au Souverain Gentleman Elliot Rodger ! »

L’ouvrage de la criminologue états-unienne Deniese Kennedy-Kollar, Extremism and Radicalisation in the Manosphere, donne une vue d’ensemble de l’idéologie masculiniste contemporaine, en distinguant quatre sous-groupes au sein de la manosphère. Les virtuoses de la drague se concentrent sur les stratégies et les ruses psychologiques permettant de convaincre une femme de coucher avec vous. Sur leurs forums en ligne, ils conseillent aux hommes d’ignorer les refus, les plus radicaux d’entre eux allant jusqu’à donner des recettes de viol. Les militants des droits des hommes entendent reconquérir les avantages juridiques qu’ils auraient perdu au profit des femmes. S’ils s’indignent surtout du traitement réservé aux hommes dans les affaires de divorce ou de partage de la garde des enfants, ils s’insurgent aussi contre les lois anti-harcèlement sexuel qui, estiment-ils, entravent la libre expression de la sexualité masculine. En guise de protestation, le mouvement Men Going Their Own Way prône le séparatisme et le célibat. Les incels – groupe le plus enclin à la violence, selon Kennedy-Kollar – imputent au féminisme et à la culture sexuelle libérale leur échec à avoir des rapports sexuels. Il y a enfin l’idée de la pilule rouge – référence à la scène de Matrix où Neo doit choisir entre la pilule bleue, qui lui apportera le réconfort d’une réalité illusoire, et la pilule rouge, qui, au contraire, lui fera voir la réalité telle qu’elle est, et endurer la souffrance qui va avec. Ses adeptes, écrit Kennedy-Kollar, « croient avoir découvert le secret de la véritable nature des femmes et de la vraie nature des relations hommes-femmes ». Forts de ce savoir, ils aspirent à « changer le script » afin de manipuler les femmes et de les dominer.

L’idéologie de la manosphère repose sur une théorie économique de l’hétérosexualité. « Dans une large mesure, [elle] définit une personne en fonction de sa valeur sexuelle de marché [VSM], c’est-à-dire de son degré de désirabilité sexuelle. Possèdent la plus haute VSM les mâles alpha et les jeunes femmes attirantes et virginales. Les mâles beta et les femmes “qui se sont pris le mur” [post-wall women] ont une très faible VSM et devront généralement se résoudre à accepter des partenaires moins attirant·es » (le « mur » correspond au déclin supposé de désirabilité des femmes à partir de la trentaine). L’idée est la suivante : « Si l’on autorise les femmes à choisir leur partenaire sexuel, la majorité des hommes se verront privés de sexe et de la possibilité de trouver leur partenaire idéale. Simplement parce que [les masculinistes] sont persuadés que les femelles humaines sont instinctivement et exclusivement attirées par des mâles dominants, brutaux et violents, et que ce choix sexuel féminin exclut du jeu la plupart des autres hommes. Dans une société patriarcale, on combat cette tendance en refusant aux femmes le droit de choisir leur partenaire et en réprimant sévèrement leur expression sexuelle. »

Ça ne s’arrête pas là. Un corpus de théories pseudo-scientifiques, la « misogynatomie », étudie le pouvoir déterminant de l’ocytocine et les effets de la multiplication des partenaires sexuels sur le corps des femmes. Sur les forums incels, ces dernières sont souvent appelées « foïdes », contraction d’« humanoïdes féminins ». Les foïdes vivraient dans la fausse conscience : comme elles ne se connaissent pas elles-mêmes, il est légitime d’ignorer les sons qu’elles émettent avec leur bouche, y compris lorsqu’elles expriment très clairement leurs désirs – seuls les hommes, en effet, savent ce qu’elles veulent. La manosphère déconseille vivement les amitiés hommes-femmes. La « friend zone » n’est qu’un purgatoire asexuel où les foïdes consignent les hommes qu’elles ne prennent pas au sérieux. « Si l’idéologie de la manosphère séduit tout particulièrement des hommes blancs et hétérosexuels, c’est parce qu’elle joue sur leur sentiment d’avoir subi un préjudice et les conforte dans l’idée qu’ils sont en droit d’exiger réparation. […] Leur frustration et leur colère procèdent,
en dernière instance, du sentiment qu’on leur refuse quelque chose à quoi ils ont droit, à savoir les femmes et la réussite sexuelle, marqueur de l’identité masculine. Ce dont ils se sentent privés, ce à quoi ils estiment plus que tout avoir droit, c’est cette identité masculine hégémonique qu’ils ne peuvent réaliser sans la coopération des femmes. »

Le masculiniste alpha

Ces dernières années, la manosphère s’est trouvé une figure de proue : l’influenceur anglo-américain Andrew Tate, 39 ans. Cet ancien kickboxeur professionnel et candidat de Big Brother considère que les femmes sont la propriété de leur mari, que les victimes de viol sont responsables de l’agression qu’elles ont subie, que les hommes ne doivent pas laisser leur copine sortir en boîte sans eux – des propos très banals, en somme, et qu’il ponctue souvent d’un « c’était une blague ». Dans un tweet mémorable, Tate affirmait que les hommes qui ne parviennent pas à mettre enceintes les femmes avec lesquelles ils couchent sont gays : « “Oh, c’est top, ça me fait du bien au zizi !” Tout ce sexe qui te fait du bien au zizi, et presque pas de descendance génétique ? »

Tate fait ses débuts en qualité de virtuose de la drague et d’influenceur « pilule rouge ». Il promet alors de révéler des vérités inaccessibles aux masses ayant opté pour la pilule bleue, celles qui vivent dans ce qu’il appelle tantôt « la matrice », tantôt « le monde des bozos ». Se vantant d’être « la personne la plus compétente de la planète pour vous informer sur les interactions homme-femme », il recrute des hommes à qui il enseigne la science de la séduction. Accusé de viol et de trafic d’êtres humains, il est visé par plusieurs plaintes. Il nie en bloc les faits qui lui sont reprochés.

Jamie Tahsin et Matt Shea ont réalisé deux documentaires sur l’influenceur, The Dangerous Rise of Andrew Tate et Andrew Tate: The Man Who Groomed the World. Dans Clown World [Le monde des bozos], ils en racontent les coulisses. Journaliste au magazine Vice, Tahsin se définit comme un « millenial né au milieu des années 1990 et qui passe son temps sur internet, à la recherche de sectes et de complots ». Il entend parler pour la première fois de Tate en 2019, quand un collègue lui dit connaître un jeune homme tombé sous son emprise. Tate, alors inconnu du grand public, s’est déjà taillé une réputation très particulière sur internet. Par exemple, voici ce qu’il avait répondu, en 2017, à un dessinateur de bandes dessinées qui cherchait à collecter des fonds pour financer l’opération de son fils : « Ça fait quoi d’être un raté quand la somme dont tu as besoin pour aider ton fils représente moins d’un quart de ce que j’ai dépensé pour chacune de mes cinq voitures ? » Après s’être présenté comme un parangon de la libre pensée, Tate invite ses followers à rejoindre son programme de « PhD » (Pimping Hoes Degree)1, où il les initiera aux secrets de l’esprit féminin (« Faites-les obéir au doigt et à l’œil »). Un autre cours, Webcam Dreams, leur apprend à transformer leur petite amie en source régulière de revenus.

Tahsin et Shea se mettent en relation avec lui pour le convaincre d’apparaître dans leur documentaire. Durant cette période, Tate, qui parle avec un accent ressemblant à « un mélange désagréable de Luton [ville située au nord de Londres] et de Chicago », alterne entre le bizutage et la flatterie, tantôt se vantant du film sur les réseaux, tantôt malmenant les deux journalistes. Il finit par les autoriser à assister à une réunion en Roumanie de la War Room [salle de guerre], réseau exclusivement réservé à des hommes qui s’acquittent de près de 8 000 dollars pour se former aux techniques de séduction et de leadership qu’il a mises au point (sur son site, la War Room est définie comme « un réseau global dans lequel des parangons d’individualisme travaillent à libérer l’homme moderne d’une incarcération causée par la société »).

Le voyage en Roumanie sera reporté de deux ans à cause de la pandémie de Covid-19. Dans l’intervalle, Tahsin et Shea poursuivent leurs recherches. Ils découvrent non seulement que Tate est un escroc qui aime utiliser des méthodes provocatrices, mais aussi qu’il a bâti sa fortune en exploitant le travail sexuel de camgirls, par un mélange de contrainte, de manipulation et de violence. Les membres de son programme de « PhD » apprennent à séduire les femmes, à coucher avec elles et à les faire tomber amoureuses d’eux. Ensuite, il s’agit de les convaincre d’effectuer des actes sexuels devant la caméra, de les isoler de leur milieu social et de contrôler le mot de passe de leur compte en banque pour les empêcher de disposer de l’argent qu’elles gagnent. « Tate a bâti son empire sur le sentiment d’insuffisance qu’il fait éprouver aux hommes, écrivent Tahsin et Shea, puis en leur proposant des solutions qui supposent d’adhérer toujours plus à l’idéologie de son groupe. »

Arrive 2022 : les deux hommes se rendent à Bucarest pour y rencontrer Tate et son frère cadet, Tristan, qui les accueillent dans leur résidence sécurisée. Ce dernier est considéré comme le plus proche confident de Tate. D’après les procureurs roumains, il a joué un rôle de premier plan dans le recrutement des camgirls, ce qu’il nie. « Dès que nos caméras commençaient à tourner, des femmes en talons aiguilles se mettaient à nettoyer les sols, puis disparaissaient aussitôt qu’on arrêtait de filmer. » Un portrait à l’huile de Tristan Tate est accroché au mur. Une Ferrari, une Lamborghini et une Rolls-Royce sont garées devant le bâtiment. Les repas arrivent dans des « boîtes en plastique noir remplies de steak et de poulet ». Les journalistes disent à Tate qu’ils trouvent un peu étrange que « deux frères en milieu de trentaine » vivent ensemble dans « ce compound qui ressemble à un plateau de téléréalité ». À quoi il répond : « Je ne vivrai plus jamais seul avec une femme, parce que je pense que c’est là que les hommes se ramollissent. »

La situation prend un tour encore plus bizarre lors du séminaire de la War Room, qui se tient dans un hôtel de Transylvanie. Les auteurs rencontrent alors les lieutenants de Tate. Vêtus de costumes serrés, ils se font appeler Loup alpha ou Tireur sartorial. Les ateliers dispensent des enseignements édifiants. Par exemple, « il est plus important d’être bon en tant qu’homme qu’en tant que personne ». Ou : « Pour combler une femme, vous ferez plus votre bonheur si vous écoutez les œstrogènes et l’ocytocine que contient votre sang car ils vous porteront vers des rôles genrés féminins : c’est-à-dire à nourrir, c’est-à-dire à prendre soin, c’est-à-dire à écouter, c’est-à-dire à élever une famille. » Les participants, qui ont dû débourser 5 000 dollars, sont soumis à un test : un combat, dans une cage, avec un lutteur professionnel. Ceux qui, comme Shea, ont accepté cette épreuve, ont reçu trois jours d’entraînement. Ils se font démolir. Ceux qui l’ont refusée passent les jours suivants à se faire sermonner : « Leur première activité consistait à rester face à un mur pendant des heures, à dresser la liste de leur insuffisances, de leur échecs en tant qu’hommes. »

Andrew et Tristan Tate ont, bien évidemment, des problèmes à régler avec leur papa. Emory, joueur d’échecs professionnel et utilisateur compulsif des réseaux sociaux, est mort d’un infarctus en 2015. Il trône au centre de leur mythologie personnelle. Son père était « autoritaire », explique Tate, mais au bon sens du terme : « Tout ce qui vous entoure a été bâti sur le dos d’enfants qui prenaient des coups à chaque fois qu’ils faisaient une erreur. Dans le monde réel, c’est la même chose. » Étrangement, Clown World ne dit presque rien de la mère des frères Tate, Eileen – sinon qu’elle est originaire de Luton et qu’après avoir divorcé d’Emory, en 1997, elle a quitté les États-Unis pour rentrer en Angleterre avec ses deux garçons. Il existe aussi une sœur Tate, Janine. Dans une vidéo où il soutient que les hommes ne doivent pas être amis avec leurs sœurs, Andrew la qualifie de « stupide fan de Bernie [Sanders] ».

Lorsque les journalistes lui rendent visite, Tate vient de lancer son université en ligne, la Hustlers University2, qui, pour 49 dollars par mois, permet d’accéder à un forum de discussion et à des « cours sur le commerce en ligne, la conception-rédaction ou les cryptomonnaies » (il considère l’éducation traditionnelle comme un « mensonge » et une « arnaque », car, explique-t-il à Tahsin et Shea, les gens à diplômes n’ont pas de Lamborghini). Il doit une grande partie de son succès sur internet à ses services d’abonnements, élément d’une stratégie marketing à plusieurs niveaux : sur les réseaux sociaux, il dispose d’une armée d’émules qui postent des contenus souvent provocateurs, copiés sur les siens, et auxquels il verse une commission pour tout abonné qu’ils lui font gagner.

Qui s’enrôle dans ce genre de programme ? Tate, expliquent les auteurs, séduit « une nouvelle culture globale composée d’hommes jeunes et d’hommes plus mûrs, aujourd’hui omniprésents sur les réseaux ». « Ils postent des images portant la légende : “La richesse est un état d’esprit.” Ils vivent à Dubaï et Miami, posent à côté de leur super-voiture (dont bien souvent, ils ne sont pas propriétaires), postent des vidéos les montrant en train d’acheter des Rolex (ou de faire semblant) […]. Travailler dur pour devenir riche : ils n’ont que ces mots à la bouche, mais, bizarrement, ils ne semblent connaître que deux moyens de s’enrichir, les cryptos et le dropshipping (forme de commerce en ligne consistant à vendre directement du producteur au consommateur, sans achat préalable d’un stock de marchandises). Tous ou presque pratiquent des sports de combat. » La plupart des émules de Tate sont des adolescents, attirés par son esthétique tout droit sortie de Grand Theft Auto : voitures de sport, costumes ajustés, femmes en bikini, liasses de billets. Selon une étude menée par YouGov, 60 % des garçons britanniques âgés de 6 à 15 ans ont entendu parler de lui, et 23 % des garçons de 13 à 15 ans ont de lui une image positive (une majorité d’entre eux en ont une image négative).

Alors qu’ils travaillent à leur documentaire, Tahsin et Shea apprennent que deux femmes accusent Tate de viol ; une troisième déclare avoir assisté à l’une de ces agressions. L’une d’elles a reçu des textos dans lesquels Tate lui écrit : « J’adore te violer », ou « Sérieux, tu es choquée que je t’aie un petit peu étranglée ? » Ces trois femmes sont allées voir la police en 2014 et 2015, mais le procureur a décidé de ne pas engager de poursuites (une affaire civile est en cours). Quand Tahsin et Shea commencent à publier leurs documents, les fans de Tate viennent leur chercher querelle : « Ils avaient tous le même aspect et les mêmes tics – musclés, posture parfaite, s’exprimant par phrases brèves, conformément aux instructions de la War Room, langage corporel intimidant, tenue formelle. » Ils entendent aussi dire que certains disciples de Tate ont contraint des femmes à s’exhiber sur webcam. Une source leur transmet des messages postés sur un groupe Telegram où discutent plus de quatre cents membres de la War Room, qui « échangent des conseils sur la manière de recruter, d’“entraîner” et, enfin, d’exploiter financièrement leurs petites amies dans l’industrie du sexe sur internet ». Une tactique consiste à demander aux femmes d’apporter du chocolat lors de la première rencontre : celles qui le font sont censées être plus faciles à manipuler. « C’est comme ça qu’on entraîne les chiens », écrit un membre du groupe. Les deux journalistes creusent la piste d’un lieutenant de Tate, Iggy Semmelweis – Miles Gary Sonkin de son vrai nom. Ils découvrent que ce propagandiste d’internet a pour rôle de motiver les disciples et de les pousser à couper les ponts avec leur famille. Sa vie coïncide avec l’histoire récente des arnaques américaines : trading à haute probabilité, programmation neurolinguistique, mouvement Rajneesh. « Nous nous disions depuis longtemps que la War Room ressemblait à une secte, écrivent Tahsin et Shea. Et puisque Iggy, qui semblait jouer un rôle central au sein de l’organisation, s’était déjà illustré dans une secte supposée et s’intéressait à la manipulation mentale ainsi qu’à l’hypnose, nous commencions à nous dire qu’il avait délibérément créé cette secte. »

L’une de leurs sources est un homme qui ne s’est pas brossé les dents depuis deux ans et qui se nourrit exclusivement de viande crue, de lait cru et de Red Bull afin d’accroître son taux de testostérone. Il dit qu’après avoir quitté la War Room, il a découvert avec surprise que les femmes le préféraient quand il est sincère et ne tente pas de les manipuler. « On ne voit ce qui cloche qu’une fois dehors », reconnaît-il.

Vrais problèmes, fausses solutions

Pendant des années, Tate se trouve à un degré de séparation de Donald Trump. Il est interviewé par Tucker Carlson sur Fox News, poste des photos de lui en compagnie de Donald Trump Jr., de Nigel Farage et d’Alex Jones. Les podcasts qui auraient contribué à faire voter Trump aux jeunes hommes lui réservent un accueil chaleureux. Après l’investiture de Trump, Tate tweete : « Les Tate seront libres, Trump est président. » Moins d’un mois plus tard, les frères, assignés à résidence en Roumanie, sont libérés et extradés en Floride. Ils passent quelques semaines aux ­États-Unis – pendant lesquelles Tate aurait agressé sexuellement son ex-compagne à Los Angeles –, avant d’être renvoyés en Roumanie pour montrer qu’ils coopèrent avec l’enquête en cours. Bien que l’administration Trump n’ait pas reconnu avoir obtenu le retour des frères Tate aux États-Unis, un responsable roumain interrogé par le Financial Times indique que l’affaire a été évoquée par l’émissaire spécial du président, Richard Grenell. Paul Ingrassia, ex-membre de l’équipe juridique des deux frères, qui voit dans Andrew « l’incarnation de l’idéal antique d’excellence », était le candidat de Trump au poste de directeur de l’US Office of Special Counsel. Il ne l’a pas obtenu à cause de ses liens passés avec des néonazis.

Les ennuis juridiques ne semblent pas avoir affecté les affaires d’Andrew et de Tristan Tate. Le premier poste régulièrement des vidéos de lui sur la plateforme d’extrême droite Rumble : on l’y voit conduire sa voiture, fumer le cigare, plonger dans une piscine. S’il est parfois accompagné d’une femme, il se montre d’ordinaire entouré d’autres hommes qu’il insulte et qui semblent aimer ça. Toujours en prise avec le Zeitgeist, il prétend désormais être la seule personne au monde sachant comment continuer à gagner de l’argent dans un contexte où l’intelligence artificielle (IA) va entraîner l’effondrement du marché du travail. « Tout sera contrôlé par les autocrates de l’IA, les portes de la matrice vont enfin se refermer, c’est la dernière génération analogique », s’exclame-t-il dans une vidéo agrémentée de flammes animées. « C’est la dernière saison de la série humaine dans laquelle les gens peuvent mener une vie analogique. »

Tate joue sur des angoisses réelles – c’est pourquoi son discours commercial est aussi efficace. « Le système est expressément conçu pour opprimer les gens
et les maintenir au travail, dans des boulots qui leur permettent à peine de payer leur loyer, et tout le monde est à moitié déprimé », dit-il à Tahsin et Shea. « Mais ça n’a pas d’importance parce que l’élite fait absolument ce qu’elle veut. Donc les règles, c’est pour les pauvres. Quand tu comprends comment briser les règles, tu peux trouver un moyen très simple de devenir riche. » Les manières, le décorum, la gentillesse, c’est aussi pour les simplets. Comme Trump, il a compris que la fermeture progressive des voies traditionnelles de la stabilité économique et sociale remettait en cause les marqueurs traditionnels de la réussite masculine. C’est en grande partie de là qu’il tire son pouvoir. « On vit dans un monde où on ne peut plus jouer le jeu. »

Dans un entretien donné à Jacobin, l’anthropologue Kristen Ghodsee explique que les théories de la manosphère et de son équivalent féminin, la tradwife, constituent des « fantasmes d’évasion individuelle » : le rêve de se soustraire à la réalité matérielle et sociale, puisque la clé du réconfort, de la protection et du sens est censée résider dans notre capacité à déchiffrer les messages envoyés par notre système endocrinien. « C’est triste, déclare Ghodsee, parce qu’un élan naissant, presque anticapitaliste, est détourné à des fins réactionnaires. » Il y a en effet une forme de désespoir dans les vidéos où de jeunes mères botoxées, vêtues d’une robe à œillets, remuent avec une cuillère en bois la nourriture qu’elles préparent, dans celles où des hommes à cou de taureau parlent de leur régime paléo et de leurs cryptos, et même dans celles qui montrent de la rosée sur une voiture de sport jaune banane. Si l’on a percé le secret de la vie bonne, pourquoi donc déblatérer constamment devant la caméra ?

Comme la révolution masculine, la manosphère aurait pu emprunter une autre direction, rejeter l’idée d’un destin tracé par le genre. On a souvent souligné (à l’exception des partisans de la pilule rouge, qui ne s’en sont pas rendu compte) qu’au moment où elles ont réalisé Matrix, les Wachowski étaient déjà des femmes trans mais ne s’affichaient pas encore comme telles. Elon Musk aspire à nous implanter une puce dans le cerveau et à coloniser Mars, mais ne voit pas l’intérêt d’utiliser la technologie pour modifier les caractéristiques sexuelles secondaires – et sa fille trans ne veut plus lui parler. Ces avant-gardistes qui voudraient franchir la barrière de l’immortalité sont aussi les plus féroces défenseurs de l’immuabilité du genre. Voilà qui en dit long sur leurs motivations : ils prônent l’hégémonie masculine parce qu’ils veulent avant tout le maintien de l’ordre et des hiérarchies.

Dans une autocratie, les gagnants n’ont pas grand-chose de commun avec les perdants ; toutefois, pour construire une solidarité de genre, il semble suffire de porter des lunettes d’aviateur, une veste en cuir et de regarder des matchs de MMA. Les jeunes hommes sont-ils mieux lotis sous le second mandat de Trump ? Il est trop tôt pour le dire, mais peut-être ont-ils le sentiment que l’on s’occupe d’eux. En 2025, l’État fédéral a déversé des dizaines de milliards de dollars dans l’Immigration and Costums Agency (ICE) et, ainsi, créé des postes de sécurité directement destinés aux hommes. Un tweet du département de la Sécurité intérieure demandait « Which Way, American Man? » [Où vas-tu, homme américain ?], référence évidente à l’ouvrage du nationaliste blanc William Garley Simpson, Which Way Western Man? [Où vas-tu, homme occidental ?]. À l’affût des moindres miettes qu’on leur jette, les hommes agissent et votent afin de faire mal à autrui, d’empêcher certaines catégories de la population de jouir de la citoyenneté, d’une protection de santé, d’un toit. Le soutien dont bénéficient les hommes politiques ou les célébrités accusés d’agression sexuelle et de maltraitance envers les femmes montre sans la moindre ambiguïté que ce genre de conduite ne prête guère à conséquences. Les hommes prétendument déchus de leurs privilèges qui peuplent la mano­sphère méprisent les femmes ; et pourtant, il faudrait que celles-ci continuent de les plaindre ou de de se soucier de leur sort. Un vieux cadre du Parti démocrate, Rahm Emmanuel, écrivait récemment dans le Washington Post que le manque de logements abordables affecte les hommes « avec une force toute particulière », car, « qu’on le veuille ou non, les hommes américains sont encore élevés pour penser que leur rôle est de pourvoir aux besoins du foyer et de protéger ». Si vous ne les caressez pas dans le sens du poil, ils se retourneront contre vous ⏺


Article initialement paru dans la London Review of Books, vol. 45, n° 16, 11 septembre 2025. Traduit de l'anglais par Nicolas Vieillescazes

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