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Au service de l’ordre états-unien

Par Claude Serfati

24 septembre 2026

L’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) n’aura pas servi la réputation internationale d’Emmanuel Macron. Le 7 novembre 2019, dans un entretien donné au journal The Economist, il déclarait l’Alliance « en état de mort cérébrale ». Cette audacieuse remarque lui valut les félicitations de la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères : « Bien dit. Des mots pleins de vérité et qui vont au cœur du sujet. » Quelques mois après l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes, et au terme d’une déroute politico-militaire de la France au Sahel, changement radical de discours à l’Élysée, dont le site annonçait : « Le président de la République Emmanuel Macron a participé à ce sommet clef [celui de l’OTAN à Madrid, en juin 2022] pour la sécurité de la France et du continent européen. » Désormais privé d’un horizon glorieux en Afrique, l’état-­major français chargeait l’amiral Vandier – qui occupe le poste de commandant suprême allié pour la transformation de l’OTAN, traditionnellement alloué par les États-Unis à la France – de confirmer le rôle indispensable de l’Alliance atlantique. Il est vrai que celui-ci avait constaté, quelque temps auparavant : « Nous devons répondre à d'autres enjeux militaires pour lesquels les forces de souveraineté ne sont pas dimensionnées. »

En procédant à l’examen clinique de l’OTAN, le président français espérait consolider sa posture de meneur de l’Europe de la défense. Quand il brandit le slogan de l’« autonomie stratégique », les médias français saluèrent complaisamment une innovation majeure, alors qu’elle constituait un objectif de la France depuis des décennies. Du reste, la prétendue innovation jupitérienne avait été inscrite dans un document stratégique adopté par l’Union européenne (UE) un an avant que Macron n’en parle.

Sans doute estimait-il qu’il y avait un « coup à jouer » après l’annonce du retrait des troupes américaines de Syrie décidée en 2017 par Donald Trump, qui, durant sa première campagne présidentielle, avait déclaré l’OTAN « obsolète ». Macron aurait pu se dispenser des volte-face rhétoriques qui ont fait passer l’Alliance de l’état de « mort cérébrale » à celui d’organisation-clé pour la « sécurité de la France ». Car Trump avait bien précisé que, si obsolète soit-elle, elle « devait être réorganisée et transformée pour devenir meilleure ». Depuis sa réélection, en 2024, le président états-unien a multiplié les menaces contre l’organisation, mais le document publié sous sa supervision par le département de la Guerre en janvier 2026 affirme que les États-Unis « continueront à jouer un rôle vital dans l’OTAN elle-même ». Un grand écart rhétorique qui reflète la situation complexe d’une puissance hégémonique déclinante.

Les dirigeants des États les plus puissants, réunis périodiquement lors de sommets du G7 qui ressemblent à des réunions de famille, sont persuadés qu’ils « font » l’histoire par leurs déclarations et leurs décisions, oubliant, comme l’écrit Marx, qu’ils ne la font pas dans des conditions choisies par eux. L’OTAN est toujours active, mais les États-Unis appellent désormais l’Europe à accélérer une militarisation déjà bien engagée : depuis 2014, les dépenses militaires de l’UE ont augmenté de 100 % et celles du Royaume-Uni de 80 %.

Panégyrique

Jan Stoltenberg a été secrétaire général de l’OTAN de 2014 à 2024. De ce long parcours, il a tiré un long ouvrage qui raconte les transformations de l’organisation, mais aussi ses tourments personnels. Son couple est mis à rude épreuve lorsqu’Ingrid, son épouse, apprend qu’il va accomplir un deuxième mandat. Un jour qu’il doit rencontrer Joe Biden afin de préparer le sommet de l’OTAN de 2021, il a des doutes à propos de « la couleur un peu trop claire de [s]on costume ». Fort heureusement, « cette inquiétude s’est évanouie en un clin d’œil quand [il est] entré dans le bureau ovale. Biden portait un costume bleu roi, une cravate à fleurs et des chaussettes à motifs petits chiens. » À l’issue du sommet de Vilnius de juillet 2023, qui envisage l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, il est accueilli « en rock-star ». Mais ­laissons là les remarques de ce genre, dont l’ouvrage est émaillé ; elles transformeraient cet article en rubrique « people ».

Le ton personnel du récit n’est toutefois pas innocent. Il permet à son auteur de se présenter en « vigie du monde » – la vigie étant ce guetteur qui observe les alentours depuis une position élevée. En vérité, Stoltenberg a été plus que cela : un acteur, fier de l’œuvre qu’il a accomplie, puisqu’au terme de dix années, « dans un monde plus dangereux, l’OTAN est plus forte ».

En quelques pages, il retrace son parcours, depuis ses premiers pas au sein des Jeunesses travaillistes norvégiennes, qui criaient « Aux chiottes l’OTAN ! », jusqu’à sa candidature au secrétariat général de l’Alliance. Comment expliquer pareil revirement ? Envers et contre la « guerre au Viêt-Nam, les coups d’État sanglants au Chili, le soutien aux rebelles contre-révolutionnaires du Nicaragua, [on] peut être favorable à l’adhésion de la Norvège à l’OTAN tout en s’opposant à Ronald Reagan et sa politique. » Or, et c’est un de ses précieux enseignements, l’ouvrage dément la possibilité de s’opposer aux États-Unis de l’intérieur de l’OTAN. Le récit qu'il donne de ses rencontres avec les présidents américains successifs (Obama, Trump, Biden) racontées dans l’ouvrage montre sans équivoque que le secrétaire général, quelles que soient ses intentions initiales, finit toujours par se plier aux exigences de Washington.

Cette soumission aux États-Unis apparaît tout aussi clairement sur la question de la défense européenne, à laquelle Stoltenberg est opposé en dehors du cadre de l’OTAN. Il n’a certes pas beaucoup de difficultés à démontrer le vide de la formule « autonomie stratégique » revendiquée par Macron et quelques think tanks de l’UE, puisque, comme il le rappelle, la guerre en Libye décidée par Nicolas Sarkozy aurait été impossible sans les moyens logistiques des États-Unis : très vite, les Européens avaient manqué de munitions, qu’il avait fallu faire venir d’urgence d’outre-Atlantique.

En 2016, Stoltenberg prouve une nouvelle fois son allégeance totale en désignant, contre le candidat allemand, un Américain au poste de secrétaire général. Angela Merkel lui avait pourtant recommandé « de ne pas faire tout ce que [les États-Unis] demand[ai]ent », en vain. Trump, pour sa part, ne cesse de congratuler le secrétaire général de l’OTAN, lui donnant du « mon cher ami », le félicitant pour son travail, l’interpelant par un « Voilà mon grand collecteur de fonds qui arrive ! » Échange de bons procédés, ce dernier loue les efforts fournis par le président états-unien pour que les pays membres de l’OTAN augmentent leurs dépenses militaires, au point que celui-ci déclare lors d’une grande réunion publique en Floride : « Le secrétaire général de l’OTAN est mon plus grand fan ! » Et Stoltenberg de conclure : « Ce jour-là néanmoins, mes éloges n’ont eu aucun effet. »

Au sommet de l’OTAN de juillet 2018, il reprend même mot pour mot le message que Trump vient de lui souffler : « Les pays membres de l’OTAN ont considérablement augmenté les dépenses militaires […] grâce au leadership du président Trump et à ses messages clairs. » La complaisance de Stoltenberg envers les chefs d’État américains n’atteint toutefois pas la veulerie sublime de son successeur, Mark Rutte, qui a expliqué, à propos des affrontements entre l’Iran et Israël, que lorsque deux enfants se battent, « il faut parfois que Papa les réprimande pour qu’ils s’arrêtent ». « Papa », c’est-à-dire Trump.

Au fil de ses quarante-quatre chapitres, l’ouvrage relate par le menu les rencontres de l’auteur avec les dirigeants des grands pays occidentaux, rythmées par les événements qui ont bouleversé la planète. Le récit de plusieurs entretiens avec Trump apporte d’ailleurs un éclairage intéressant concernant la position du président des États-Unis sur l’OTAN. « Je suis un gros, gros fan de l’OTAN ! C’est formidable de vous parler, monsieur le secrétaire général, j’ai hâte de travailler avec vous ! » déclare-t-il quelques jours après son élection, en novembre 2016. Stoltenberg constate alors qu’ils partagent les mêmes priorités : les alliés doivent augmenter leur budget de défense et les Européens s’impliquer davantage dans la défense du continent. Lors des sommets de l’OTAN qui suivent l’élection de Trump, cette exigence revient comme un leitmotiv : augmentez vos budgets militaires et arrêtez d’importer du gaz russe.

Voilà qui dément l’affirmation hasardeuse selon laquelle Trump n’aurait qu’une obsession : abattre l’OTAN. Bien qu’il ait infligé un coup de fouet à l’histoire et achevé de mettre en péril les fragiles équilibres planétaires, le président des États-Unis est moins l’architecte du chaos que l’instrument et le produit d’une accélération historique commencée en 20081. Dans une large mesure, sa manie des déclarations contradictoires reflète la profonde incertitude et l’absence de solide vision stratégique des élites politiques états-uniennes quant aux moyens à mettre en œuvre pour briser l’ascension économique et géopolitique de la Chine. À l’instar de Louis Bonaparte, il voudrait « apparaître comme le bienfaiteur patriarcal de toutes les classes2 » : satisfaire sa base électorale qui ne veut pas que les États-Unis participent à des guerres à l’étranger et gaver le complexe militaro-industriel grâce à un budget militaire 2026 de 1 000 milliards de dollars (+ 13 % par rapport à 2025) ; obtenir des Européens qu’ils augmentent leurs achats, déjà massifs, d’armes américaines pour maintenir leur soutien militaire à l’Ukraine, et rechercher un accord avec Poutine sur le partage des ressources naturelles du pays ; exiger le prix Nobel de la paix et organiser des changements de régime en Amérique centrale. Et ainsi de suite. Son slogan « La paix à travers la puissance », George Orwell aurait pu y penser.

Stoltenberg se félicite de l’extension des missions de l’Alliance et approuve l’idée trumpienne de la rebaptiser « OTAN-Moyen-Orient » afin qu’elle remplace les États-Unis dans cette région. Il se félicite qu’elle ait pris la direction des opérations pour la défense de l’Ukraine et qu’elle dresse en juillet 2025 une liste d’équipements prioritaires pour l’Ukraine. Décision revenant à fournir à l’Ukraine des armes américaines qui seront financées par les pays membres de l’OTAN…

On l’aura compris, l’ouvrage de Stoltenberg est un panégyrique sans nuance du rôle que l’OTAN a joué depuis sa création dans la promotion de la paix et de la démocratie. Au terme de son récit, il admet avoir cru à la fin de l’histoire et à la supériorité de notre modèle social fondé sur la démocratie et l’État de droit. « Aujourd’hui, cela semble lointain », conclut-il.

Mise au pas des pays européens

L’ouvrage dirigé par Grey Anderson, Natopolitanism: The Atlantic Alliance since the Cold War, présente une tout autre image de l’OTAN. Son titre reprend un néologisme forgé par l’historien E. P. Thompson en 1960, qui qualifiait de natopolitan l’« idéologie défensive » de l’Alliance atlantique, fondée sur « l’idée et non la réalité du communisme3 ». Le livre rassemble vingt-deux textes parus entre les années 1990 et 2023, dont quelques-uns ont été actualisés pour cette publication. Une grande variété d’auteurs s’y côtoient : chercheurs renommés (Lewis Gaddis, John Mearsheimer, Wolfgang Streeck, etc.), militant de la gauche radicale et historien (Tariq Ali), politiste marxiste influent (Peter Gowan), spécialiste des questions de défense et de sécurité (Michel T. Klare), ancien diplomate devenu responsable de la CIA dans l’administration Biden (William Burns), ou encore Régis Debray. L’ensemble, assez hétérogène par la forme et par le fond, a pour dénominateur commun une forte critique de l’Alliance atlantique.

Dans son introduction, Grey Anderson écrit que les alliances militaires ne se résument pas à des accords destinés à utiliser la force contre des rivaux, mais « visent également à maintenir l’ordre intérieur, à encourager le commerce et à propager l’idéologie ». Lors de la disparition de l’URSS et des pays satellites en 1991, les États-Unis veillèrent à ce que l’Allemagne réunifiée ne vire pas à la neutralité ou, pire, refuse les armes nucléaires américaines sur son territoire. En 1999, dans l’article ici recueilli, Peter Gowan estimait lui aussi qu’au lendemain de la disparition de l’URSS, l’angoisse des Américains était que l’Allemagne devienne une puissance hégémonique entre l’ouest et le centre de l’Europe, et qu’elle établisse une forme de partenariat avec la Russie dans l’aire eurasienne.

Depuis les années 1960, rappelle Anderson, tous les gouvernements des États-Unis ont adopté la même ligne de conduite : exiger des pays européens qu’ils augmentent leurs dépenses militaires afin de « partager le fardeau », tout en leur imposant des limites strictes pour ne pas être concurrencés par une Europe de la défense. Washington préfère disposer d'une « feuille de vigne » pour ses aventures plutôt que de contribuer à une structure militaire puissante mais hors de son contrôle.

C’est seulement en septembre 2014, lors du sommet du Pays de Galles, écrit Anderson, que l’OTAN a formellement abandonné toute tentative d’interaction avec la Russie, dont elle avait déclaré, en 1997, qu’elle n’était plus un ennemi. Il aurait pu rappeler que cette décision fut prise à la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie quelques mois auparavant.

Les hésitations états-uniennes sur la façon de diriger l’OTAN – entre l’apparente réticence d’Obama à fournir des armes à l’Ukraine après 2014, la « connivence des élus démocrates avec les nationalistes ukrainiens » et les errements de Trump – ont été balayées après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022. L’Alliance a été revitalisée par cette guerre, et les États-Unis ont repris le rôle de leader dont certains craignaient qu’ils ne l’aient perdu dans les guerres d’Irak et d’Afghanistan. Alors que le soutien militaire à l’Ukraine est un bienfait pour l’industrie d’armement états-unienne, constate Anderson, c’est également un signal fort adressé à la Chine, comme l’espèrent les chercheurs américains dominants, qui demeurent néanmoins confiants sur l’avenir des relations entre les deux pays. Au contraire, les « faucons antichinois » taxent le soutien à l’Ukraine de « diversion » parce qu’ils prévoient un affrontement imminent sino-américain à propos de Taïwan.

Anderson conclut d’ailleurs son chapitre sur cette question chinoise4. Élargir l’OTAN vers l’est de l’Europe est un moyen pour les États-Unis de gérer leur puissante présence en Asie centrale, autrement dit de positionner leurs capacités militaires plus près de la Chine. L’actualité donne de la consistance à cette hypothèse. En effet, l’adhésion du Kazakhstan aux accords d’Abraham5, annoncée en novembre 2025, marque une nouvelle percée des États-Unis en Eurasie. Or, d’une part, ce pays est immensément riche en terres rares, convoités par les groupes du numérique états-unien, qui en ont besoin pour faire tourner leurs data centers ; d’autre part, ses dirigeants sont désireux de contrebalancer les importantes relations commerciales de leur pays avec la Chine (le Kazakhstan est membre de l’Organisation de coopération de Shangaï). Cet État constitue par ailleurs la principale destination des investissements à l’étranger de l’Iran dans la région. En somme, Les États-Unis avancent leurs pions sur le « grand échiquier » imaginé par Zbigniew Brzezinski, mais, ainsi que le montre la polysémie diplomatique de l’Azerbaïdjan, ils doivent désormais s’accommoder de la fin de leur super-hégémonie et accepter le développement de la multipolarité capitaliste.

« NATO is back. » Ainsi commence la conclusion de l’ouvrage, rédigée par Thomas Meaney. Mais qu’est-ce, exactement, que l’OTAN ? Elle repose aujourd’hui sur un double paradoxe, dans la mesure où elle n’est plus seulement une organisation militaire dont les missions sont limitées au « Nord » ou à l’« Atlantique », et où elle n’est plus liée dans la pratique par un traité (remarque étonnante). Néanmoins, elle a largement rempli sa mission, résumée dans la fameuse formule de Lord Ismay : « Maintenir les Russes à l’extérieur, les Américains à l’intérieur et les Allemands sous tutelle. » L’Alliance atlantique est également une « culture », mais le plus important est « qu’en pratique, il s’agit d’un arrangement politique qui garantit la primauté états-unienne dans la détermination des questions européennes ». Selon Medea Benjamin et David Swanson,
auteurs de L’OTAN. Une alliance au service de la guerre, cette volonté de primauté politique est la raison pour laquelle les forces armées américaines stockent et contrôlent les armes nucléaires de leur pays dans quatre pays européens (Allemagne, Belgique, Italie et Pays-Bas) et en Turquie. Dans le Routledge Handbook of NATO, Alexander Mattelaer confirme d’une certaine manière ce point de vue lorsqu’il écrit : « En étendant leur protection nucléaire aux alliés, les États-Unis se sont assurés que leurs alliés n’auraient pas besoin de capacités nucléaires propres. » De plus, les militaires états-uniens sont les seuls à posséder les codes logiciels nécessaires au lancement des missiles situés dans les installations nucléaires du Vieux Continent.

Meaney souligne que l’OTAN a, dès sa fondation, été contestée par de nombreuses manifestations populaires en Europe et que, tout au long de son histoire, elle a fait l’objet de désaccords politiques, dont les plus vifs ont été exprimés par de Gaulle. N’exagérons toutefois pas l’ampleur de la « rupture gaulliste ». En effet, lorsque le Général retire les forces françaises du commandement intégré, en 1966, il rappelle dans une lettre au président américain Lyndon Johnson que la France reste attachée à l’alliance entre « quinze nations occidentales libres [car elle] contribue à assurer leur sécurité, et particulièrement grâce au rôle essentiel tenu à cet égard par les États-Unis d’Amérique ». Ses successeurs ne diront pas autre chose.

De plus, comme l’explique Wolfgang Streeck dans un autre chapitre de Natopolitanism, le rêve des dirigeants français de transformer l’Europe « s’est fracassé sur la réalité de la guerre en Ukraine », car « la montée en puissance de l’OTAN implique pour l’UE un statut d’auxiliaire et de serviteur des objectifs stratégiques américains ». À l’instar de beaucoup d’autres, Meaney rappelle qu’après la disparition de l’URSS, le président H. W. Bush (1990-1994) a conclu que « la principale menace n’était pas la Russie nouvelle, mais une Europe unifiée ».

Au cours des années 1990, l’élargissement de l’OTAN à l’est de l’Europe s’est fait au nom des droits humains et des « guerres humanitaires » – ainsi des bombardements otaniens, en réalité essentiellement états-uniens, en Bosnie-Herzégovine en 1994 et au Kosovo en 1999. Au nom des droits humains donc, mais également des « marchés ». L’OTAN se conduisait à cette époque en agence de notation chargée d’évaluer les zones est-européennes ouvertes aux investissements étrangers et finalement à l’adhésion à l’UE. C’est au cours de ces années 1990 qu’a été inventée la notion de « démocratie de marché6 », monstre théorique qui ressemble plus que jamais à un oxymore. Fuse alors la critique finale de Meaney : « La question persistante consiste donc à se demander si l’OTAN n’est pas un corset hérité de la guerre froide, qui restreint les libertés à l’Ouest et met en danger les populations du reste du monde plus qu’il ne les protège. Alors qu’une alternative à l’ordre mondial actuel est plus que jamais nécessaire, l’OTAN ferme la porte à cette possibilité. »

De la défense à la sécurité

Anderson prévient que, « bien qu’elles soient diverses par le point de vue historique qu’elles adoptent et l’appréciation qu’elles formulent, toutes les contributions [réunies dans son livre] partagent une perspective critique contraire à l’orthodoxie dominante » – donc aux représentations apologétiques fournies par Stoltenberg et le Routledge Handbook of NATO, préfacé par le même Stoltenberg et dirigé par John Andreas Olsen, colonel dans l’armée de l’air norvégienne ainsi que professeur au Norwegian Institute for Defence Studies. En effet, tous les ouvrages critiques recensés ici incriminent la politique d’élargissement de l’OTAN dans ses missions « hors-zone » (out-of-area). Le terme « hors-zone » inclut deux dimensions. L’Alliance, initialement chargée de missions de défense, a étendu son périmètre d’action à des missions plus vagues de sécurité, terme polymorphe qui, au tournant des années 2000, justifie les interventions militaires menées au nom de la « lutte contre le terrorisme »7 : « La réponse au 11-Septembre : le “hors-zone” devient le “hors de l’Europe” », constate en effet Jennifer Medcalf dans son chapitre pour le Routledge Handbook of NATO. Dans le même ouvrage, Rebecca Moore reconnaît que l’élargissement des missions et des partenariats avec des dizaines de pays non membres a constitué « un instrument politique important pour projeter, au-delà des frontières de l’OTAN, les valeurs libérales et démocratiques sur lesquelles devait reposer l’ordre sécuritaire post-guerre froide ».

Un numéro récent de la Revue de l’OTAN nous apprend d’ailleurs qu’au nom de ce nouveau paradigme sécuritaire, l’Alliance atlantique s’organise pour protéger les « biens communs globaux », qui comprennent les hautes mers, l’atmosphère, l’espace extra-atmosphérique, le cyberespace et les régions polaires. Dans le cadre de l’ordre multilatéral libéral construit après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis se sont toujours présentés en défenseurs de ces biens communs globaux8. Ces derniers seraient aujourd’hui menacés par « une intensification de l’exploration et de l’exploitation ». L’article s’intitule : « La ruée vers les biens communs mondiaux dans la prochaine ère de sécurité9 ». Le mot ruée (scramble) n’est pas innocent, mais renvoie au scramble for Africa, le partage meurtrier de l’Afrique par les grandes puissances européennes à la fin du xixe. L’OTAN avertit donc que le pillage des ressources situées dans ces environnements naturels annonce des conflits armés entre les grandes puissances au cours desquels l’Alliance atlantique invoquera de nouveau les « valeurs universelles », cette fois à propos des « biens communs mondiaux ». Au contraire, dans le Routledge Handbook of NATO, Michael Ruhle cherche à rassurer : « Il semble improbable que des “guerres pour les ressources” aient lieu à grande échelle, comme l’envisagent certains auteurs avides de sensationnalisme. » Lucide, il recommande néanmoins à l’OTAN de se préparer à faire face aux « défis de sécurité non traditionnels ». La prévention de ces menaces (qui se situent en deçà du seuil de déclenchement de l’article 5, lequel stipule qu’une attaque armée contre un ou plusieurs alliés sera considérée comme une attaque contre tous) « exigerait l’intégration de divers acteurs, tels que les industriels, dans la planification de défense de l’OTAN ».

L’Alliance s’est également élargie hors de la zone géographique définie dans sa charte, l’aire euro-atlantique. Les guerres menées en Afghanistan (2001) et en Libye (2011) en sont des exemples connus. Mais, si l’on met de côté la préservation de leurs positions au Moyen-Orient, ce sont les ambitions eurasiennes de l’Alliance atlantique qui ont soutenu l’essentiel de la politique des États-Unis depuis la chute de l’URSS. Ces ambitions, je l’ai rappelé, demeurent plus que jamais d’actualité. Tous les auteurs de l’ouvrage coordonné par Anderson focalisent leur attention sur le comportement des États-Unis, les considérant avec raison comme la colonne vertébrale d’une alliance dont ils ont toujours orienté l’évolution. Ils font porter à ce pays la responsabilité de la militarisation et, du fait de l’élargissement de l’OTAN vers l’est de l’Europe, celle de la guerre en Ukraine, à laquelle plus de la moitié de l’ouvrage est consacrée.

Guerre en Ukraine : la faute à l’OTAN ?

Cette guerre occupe une place centrale dans l’ouvrage de Sevim Dağdelen, Contre L’OTAN. Pourquoi l’Alliance atlantique doit disparaître. Elle est moins largement traitée dans l’ouvrage des militants pacifistes Medea Benjamin et David Swanson, L’OTAN. Une alliance au service de la guerre, qui nous plonge dans l’histoire de l’organisation, ses processus de décision, sa relation à l’ONU et au droit international, sans oublier ses « partenaires », plusieurs dizaines d’États d’Asie, du Moyen-Orient, d’Europe et d’Afrique, dont certains comptent parmi les plus oppressifs de la planète. En conclusion, il propose une « exploration des solutions de rechange à l’OTAN ».

Sevim Dağdelen est membre du Bundestag. Elle a rejoint le parti créé par une autre dissidente de Die Linke, Sahra Wagenknecht, l’Alliance pour la raison et la justice. Dağdelen livre elle aussi un récit historique détaillé, qui se concentre sur « les fautes et les crimes de l’OTAN », sur son extension en Asie et sur la guerre de l’information qu’elle engage. Un chapitre de l’ouvrage est consacré à « Julien Assange, prisonnier de l’OTAN », un autre à la « complicité de l’OTAN dans la guerre d’Israël à Gaza ». Elle conclut que l’Alliance, en déclin, n’est pas en train de gagner la guerre par procuration contre la Russie.

Si l’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022 mérite une attention particulière, ce n’est pas seulement en raison de ses répercussions économiques et géopolitiques. Elle suscite aussi de fortes divergences d’appréciation. Or, le livre d’Anderson, comme les deux autres que je viens de citer, ne se fait pas l’écho des analyses contradictoires des causes de cette guerre qui déchire aujourd’hui les chercheurs critiques mais aussi les organisations politiques et citoyennes hostiles à l’ordre otanien. Ces trois ouvrages attribuent à l’OTAN la responsabilité quasi exclusive de l’invasion russe, bien que celle-ci soit qualifiée d’illégale par un petit nombre d’auteurs.

Le ton est donné par le titre du chapitre de John Mearsheimer : « Pourquoi la crise ukrainienne est la faute des Occidentaux. Les illusions libérales qui ont provoqué Poutine. » L’article a été rédigé après l’annexion de la Crimée en 2014, mais son auteur n’a pas changé de position. Celui-ci est pourtant, selon l’étude de Perry Anderson sur les penseurs stratégiques états-uniens, « l’un des rares chercheurs de qualité dont l’indépendance de pensée l’a préservé des tentations politiques10 ». C’est un des plus brillants représentants du courant « réaliste » des relations internationales, dont l’approche est fondée sur l’hypothèse selon laquelle des États rationnels s’affrontent dans un monde « anarchique » (sans État mondial). À propos de l’Ukraine, il résume ainsi « la leçon d’un cours de géopolitique de première année : les grandes puissances sont toujours attentives aux menaces potentielles à proximité de leur territoire ».

L’avenir du monde, tel que l’envisage le courant réaliste, dépend des relations entre les grandes puissances. En conséquence, le partage amiable des sphères d’influence entre elles constitue le seul moyen de freiner les conflits mondiaux – et tant pis pour les « petits pays ». C’est donc logiquement que la doctrine Monroe, déjà invoquée par Mearsheimer après l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, sert de référence dans son approche par les « sphères d’influence ». Formulée en 1823, cette doctrine déclare que « les États-Unis sont le gardien naturel de tout l’hémisphère ouest » et justifie depuis deux siècles les « droits spéciaux » qui leur assurent le contrôle de ce qui se passe dans leur arrière-cour latino-américaine11. Selon Mearsheimer, « fondamentalement, c’est la même logique qui est à l’œuvre. La Russie déclare que l’Ukraine et la Géorgie sont des pays frontaliers12 » et se trouvent donc dans sa sphère d’influence.

Cette approche n’est pas réservée aux courants main­stream des relations internationales : certains auteurs hostiles à l’OTAN érigent le monde bipolaire qui exista pendant la guerre froide en modèle de relations internationales fondées sur les sphères d’influence. Justement indignée par la violation répétée du droit international par les Occidentaux, Dağdelen se demande : « Pourquoi la Crimée, le Donbass, l’Ossétie du Sud ou l’Abkhazie ne seraient-ils pas soumis aux même dispositions que celles que l’OTAN a appliquées au Kosovo ? »

Il est vrai que la période de guerre froide fut, malgré la forte rivalité entre les États-Unis et l’URSS, une période de relative « stabilité » pour les dirigeants des grandes puissances. Ils adoptèrent même une attitude de « compréhension mutuelle » à l’égard des répressions que chacun de ces pays menait dans sa « sphère d’influence », par exemple en 1953 (répression de l’insurrection de Berlin-Est et guerre de Corée), en 1956 (répression de la révolution hongroise et expédition militaire anglo-française à Suez) et en 1968 (répression du Printemps de Prague et guerre du Viêt-Nam). L’équilibre de la terreur (nucléaire) fut une source de stabilité des relations internationales, mais elle provoqua également une répression féroce contre les peuples.

Tous les ouvrages qui imputent à l’OTAN la responsabilité du déclenchement de la guerre en Ukraine développent d’abord le contexte historique. Selon leurs auteurs, le processus d’extension de l’alliance à l’est de l’Europe, fondé sur des vagues successives d’adhésion d’anciens pays satellites de l’URSS, de même que ses tentatives de pénétration en Asie (Géorgie, Azerbaïdjan), sont la suite logique de la faute – Dağdelen parle de « péché originel » – commise par les États-Unis lorsqu’ils ont décidé de bombarder la Serbie sans mandat de l’ONU. Au cours de l’élargissement de l’OTAN amorcé à la fin des années 1990, Washington a indûment profité de la faiblesse du régime postsoviétique des années Eltsine. Plus tard, il a eu tort d’ignorer les offres faites par Poutine de développer la collaboration entre la Russie et l’Alliance. En résumé, les États-Unis sont responsables de l’invasion russe parce qu’ils n’ont pas pris en compte les préoccupations de Poutine.

Si les sphères d’influence ne sont pas respectées aujourd’hui et s’il y a une guerre en Ukraine, c’est parce qu’un seul pays mène le monde, expliquent plusieurs auteurs. La Russie a été placée dans une posture défensive, « humiliée » même – l’adjectif revient souvent. Curieusement, ces mêmes auteurs ne rendent pas la Russie responsable de l’invasion de l’Ukraine ni de l’annexion de la Crimée et oublient les guerres qu’elle a menées en Tchétchénie (1999) et en Géorgie (2008). Ainsi, Benjamin et Swanson intitulent leur chapitre consacré à l’invasion de l’Ukraine « L’OTAN en Ukraine, mais pas d’Ukraine dans l’OTAN », comme si la Russie n’existait pas, tandis que Dağdelen écrit : « Ce livre commence par ce qui est actuellement la plus grande menace pour la paix, la guerre par procuration de l’OTAN contre la Russie en Ukraine. »

Le silence sur la responsabilité de Poutine est d’autant plus surprenant que, pendant des années, celui-ci a expliqué sa vision de l’Ukraine. En 2008, il avait dit au président George W. Bush : « Vous devez comprendre, George, que l’Ukraine n’est même pas un pays. » Quelques mois avant l’invasion de février 2022, il avait écrit, avec l’aide d’intellectuels russes, un article intitulé « De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens », qui contenait seulement deux paragraphes sur la période antérieure à la révolution d’Octobre, contre vingt-sept sur la période postérieure à 191713. Il y rappelait avoir souvent employé par le passé l’expression présente dans le titre et que « ces mots n’étaient pas dictés par des considérations de court terme ni suggérés par le contexte politique actuel ». Il déplorait que « le droit des républiques à librement s’autodéterminer qui était inclus dans le texte de la déclaration fondatrice de l’Union des républiques socialistes soviétiques […] [ait] plac[é] dans les fondations de notre État la plus dangereuse des bombes à retardement ».

Selon Poutine en personne, ce n’est donc pas l’extension de l’OTAN, mais le droit de l’Ukraine à une existence indépendante défendu par les bolcheviks qui motive sa décision. Quelques mois après l’invasion des armées russes, Dmitry Medvedev, actuel président adjoint du Conseil de sécurité de la Russie et ancien président russe, avait également nié le droit de l’Ukraine à exister comme pays indépendant et qualifié l’Ukraine de « menace existentielle » pour la Russie.

Rivalités inter-impérialistes et conflits sociaux

L’expression « guerre par procuration » est largement utilisée par les auteurs hostiles à l’OTAN. Le porte-parole du Kremlin l’a également utilisée fin 2022, en déclarant que les États-Unis menaient une guerre par procuration avec la Russie « jusqu’au dernier Ukrainien ». « Par procuration » signifie « par l’intermédiaire de quelqu’un d’autre », nous disent les dictionnaires. Cette formule réduit l’Ukraine au statut de pion sur le « grand échiquier » du monde.

Le comportement du peuple ukrainien et ses tensions internes ne sont guère présents dans les ouvrages recensés ici. Il est certes inutile d’attendre des auteurs
du Routledge Handbook of NATO, corsetés dans les théories mainstream des relations internationales, qu’ils tiennent compte des facteurs sociaux dans la création et l’évolution de l’OTAN. Toutefois, les fondements sociaux de la guerre en Ukraine ne sont pas beaucoup plus présents dans les ouvrages critiques à l’égard de l’OTAN, qui ont tendance à « ouestpliquer14 » l’histoire et les perspectives de l’Ukraine sans prendre en compte les comportements des classes et groupes sociaux du pays.

Volodymyr Ishchenko constitue, dans l’ouvrage coordonné par Anderson, une exception notable à cet égard. Ce sociologue ukrainien montre qu’en Ukraine, les conflits de classes et au sein des classes, souvent amplifiés par les différences régionales, sont déterminants dans la dynamique des affrontements entre les Occidentaux et la Russie. Récusant l’idée que l’élargissement de l’OTAN a motivé Poutine à envahir l’Ukraine, il ancre les causes de la guerre dans les conflits de classes qui ont accompagné l’implosion de l’URSS. La guerre menée par Poutine reflète les intérêts de la classe dominante russe postsoviétique dans un pays dont il qualifie le régime de « capitalisme politique15 ». Ces intérêts étaient également défendus, au sud et à l’est de l’Ukraine, par les mêmes « capitalistes politiques » qui comptaient sur le soutien passif de la classe ouvrière et des employés de l’État. Pour Ishchenko, ce capitalisme politique constitue la forme postsoviétique de l’impérialisme russe. À l’inverse, les groupes privilégiés – les oligarques et une classe moyenne qualifiée – aspiraient à l’intégration périphérique compradore de leur pays dans un monde dirigé par les États-Unis.

Cela n’impliquait pas pour autant une adhésion à l’OTAN : avant l’annexion de la Crimée, la majorité de la population y était hostile. Le peuple ukrainien était alors également divisé quant à l’attitude à adopter vis-à-vis de la Russie, comme l’ont montré les manifestations massives des années 2000 et 2010 (Maïdan et contre-Maïdan). En revanche, il est indéniable que la grande majorité des Ukrainiens s’est opposée à l’invasion russe de 2022 ; la conquête de l’Ukraine, que Moscou pensait achever en quelques jours, s’est heurtée à cette résistance nationale. Celle-ci n’est d’ailleurs pas seulement militaire, mais s’exprime dans la construction de solidarités avec l’armée et les populations civiles touchées par la guerre, au sein desquelles les femmes des classes populaires jouent un rôle majeur16.

La guerre défensive menée contre la Russie, conclut Ischenko, « est moins l’expression d’une unité retrouvée sous leadership occidental qu’une coalition négative contre un ennemi extérieur ». Les guerres impliquent les populations. La prise en compte des dimensions sociales est donc nécessaire pour comprendre les dynamiques d’une guerre déjà vieille de quatre ans. Si l’enlisement du conflit est une peine cruelle pour les Ukrainiens, les travailleurs doivent en plus affronter les politiques néolibérales menées par une oligarchie corrompue, soutenues par l’Union européenne et diminuant la capacité du pays à se défendre. Par exemple, le 22 juillet 2025, le Parlement a voté une loi mettant fin à l’indépendance des deux agences anticorruption. Après que Zelinsky l’a promulguée, d’énormes manifestations ont imposé son abrogation, quelques jours plus tard. Et ce, dans le contexte d’un pays confronté à une agression extérieure. Invisibles, les peuples ?

Quel avenir pour l’OTAN ?

Tous les ouvrages évoqués ici s’accordent sur un point : l’OTAN n’existe pas sans les États-Unis. L’avenir de l’OTAN dépend donc de l’attitude de ce pays, elle-même indissociable de l’évolution de son statut mondial. Trump, en exigeant que l’Europe augmente ses dépenses militaires à hauteur de 5 % du PIB, répète une exigence formulée depuis des décennies par tous ses prédécesseurs et connue des experts sous le nom de « partage du fardeau » de l’OTAN. La brutalité de Trump vis-à-vis de l’Europe, au-delà de l’extravagance de son comportement, est à la hauteur des défis économiques et stratégiques auxquels les États-Unis font face : d’abord, empêcher la Chine de poursuivre son ascension économique et géopolitique ; ensuite, préserver le contrôle de l’Amérique du Sud et de l’Amérique centrale. La doctrine de sécurité nationale des États-Unis (DSNEU) 2026 réactive officiellement la doctrine Monroe, plaisamment rebaptisée Donroe Doctrine par certains médias17.

Néanmoins, et comme le DSNEU le rappelle, l’Europe demeure essentielle pour le capitalisme états-unien. En 2025, l’intégration économique transatlantique a continué de progresser en termes de flux commerciaux, de capitaux, de fusions-acquisitions, etc., et les profits des filiales européennes ont représené près de 60 % des profits mondiaux des multinationales états-uniennes. Contrairement à ce que beaucoup affirment, cette interpénétration des capitalismes transatlantiques n’équivaut pas à une vassalisation de l’Europe. Les grands pays européens sont des concurrents économiques des États-Unis tout en demeurant leurs alliés politico-militaires. De plus, les responsables militaires états-uniens soulignent que l’Europe demeure indispensable à la « projection des forces militaires états-uniennes au Moyen-Orient, en Afrique, et maintenant en Arctique18 ».

La protection de l’Europe est donc essentielle, mais, pour Trump, il incombe aux pays européens – plus qu’à l’UE, qu’il déteste – de revigorer ce « tigre de papier » qu’est l’OTAN. En 1951, Eisenhower, commandant des forces alliées de l’organisation, déclarait : « Si, dans dix ans, toutes les troupes américaines stationnées en Europe pour des objectifs de défense nationale ne sont pas rapatriées aux États-Unis, cela signifiera que le projet OTAN a échoué. » Mais il ajoutait : « les efforts combinés [avec les Européens] pour préserver la paix reposent directement sur la puissance productive, économique et politique » des États-Unis. Le capitalisme états-unien n’est plus la surpuissance que décrivait Eisenhower. Trump en prend acte ⏺

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