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Les prolétaires de l’esprit

Par Jean-Francois Hamel

24 septembre 2026

Inclassable, Dionys Mascolo ne ressemble à aucune des grandes figures d’intellectuels qui composent la légende dorée du xxe siècle français. Au contraire d’Émile Zola, il n’est pas un romancier qui s’appuie sur une notoriété acquise dans le monde littéraire pour intervenir dans les affaires de l’État et faire trembler les colonnes de la République. Il n’est pas un esthète à la manière d’André Gide, qui quitte sa tour d’ivoire pour témoigner des injustices au gré de ses voyages en terres lointaines, au Congo ou en URSS, et dénoncer ses compatriotes qui en sont les complices aveugles. Il n’a rien non plus d’un compagnon de route à la Jean-Paul Sartre, qui consacre des pans entiers de son œuvre à dramatiser la mauvaise conscience de l’intellectuel et à justifier sa valse-hésitation face au Parti communiste, puis à la Gauche prolétarienne. Il n’est pas non plus un marginal comme Jean Genet, qui tire de son exclusion sociale une colère viscérale contre les dominants et qui, tardivement, rejoint le camp des damnés de la terre. Il ne partage rien avec l’intellectuel spécifique décrit par Michel Foucault, qui puise dans les sciences sociales un savoir critique capable de soutenir les luttes dites minoritaires, sans adopter de position de surplomb ni imposer ses vues.

Ni tout à fait écrivain ni tout à fait philosophe, Mascolo est en quelque sorte un intellectuel sans œuvre, du moins sans œuvre autre que ses engagements successifs et les écrits qui en rendent raison. Il récuse d’ailleurs toute spécialisation de la pensée et refuse de se ranger parmi « les possesseurs privés des moyens d’expression ». La figure d’intellectuel qu’il incarne, atypique en regard de l’intelligentsia de l’époque, a pour unique fondement un matérialisme de la dépossession. « Je suis ce qui me manque » : le titre des carnets de Mascolo publiés aux éditions La Fabrique en est le cogito1.

Les amis de la rue Saint-Benoît

Né en 1916 dans une famille modeste d’immigrés italiens, Mascolo ne fréquente pas les grandes écoles. Autodidacte, avec un baccalauréat obtenu par correspondance, il entre aux éditions Gallimard sous l’Occupation grâce à son ami d’enfance Michel Gallimard, le neveu du fondateur de la maison, d’abord comme coursier, puis comme lecteur, avant de s’occuper, après la guerre, du domaine étranger. En 1942, il rencontre Marguerite Duras, qui travaille à la Commission de contrôle du papier d’édition et qui s’apprête à publier son premier roman, Les Impudents. Il devient presque aussitôt l’amant de Duras et l’ami de Robert Antelme, avec lequel l’écrivaine est mariée depuis la déclaration de guerre, en 1939. Les trois camarades entrent dans la résistance à l’automne 1943 et joignent le Mouvement national des prisonniers de guerre. Ils y côtoient un jeune communiste, Edgar Morin, avec lequel ils formeront bientôt le « cercle enchanté » de la rue Saint-Benoît. À la Libération, au domicile de Duras, « une maison ouverte comme la main », dira Claude Roy, ils convieront aussi bien les écrivains étrangers de passage à Paris que les philosophes de Saint-Germain-des-Prés.

En 1946, à la suite de Duras, Mascolo et Antelme s’enrôlent au Parti communiste, convaincus que la voie est directe « de la résistance à la révolution », selon le sous-titre qu’affiche Combat depuis sa sortie de la clandestinité. Sous le pseudonyme de Jean Gratien, Mascolo fait paraître la même année les Œuvres de Saint-Just, une anthologie précédée d’une sinueuse préface, qui élabore une éthique du révolutionnaire : « Saint-Just est le premier homme au monde avant Lénine dont l’action ait été constamment la parfaite, la fidèle, immédiate expression de la pensée en lui. » Mais les procès staliniens, le jdanovisme culturel, la médiocrité des apparatchiks auront raison de sa ferveur militante. En 1950, son hétérodoxie, manifeste par sa revendication d’une autonomie relative de la culture au regard de la politique, le contraint à quitter le parti de Thorez. Mais il n’abandonne pas pour autant « le vivant refus de l’inacceptable société bourgeoise » et « la vivante exigence de la révolution communiste nécessaire ». Dès lors, Mascolo vouera son existence à la redéfinition, hors de toute affiliation partisane, des tâches de l’intellectuel révolutionnaire.

L’unité négative de l’espèce humaine

Si l’on en croit Autour d’un effort de mémoire, paru aux éditions Maurice Nadeau en 1987, la radicalisation politique de Mascolo n’est venue ni de sa fréquentation précoce des ouvriers ni de son bref passage au Parti communiste. C’est plutôt la tragédie à l’origine du groupe de la rue de Saint-Benoît, à savoir l’arrestation d’Antelme par la Gestapo au printemps 1944, qui les aurait, Duras et lui, « communisés dans l’âme». Interné à Fresnes, puis transféré à Compiègne, enfin déporté à Buchenwald, Antelme est retrouvé un an plus tard à Dachau, quelques jours après la libération du camp, puis ramené à Paris, entre la vie et la mort, par Mascolo et Georges Beauchamp grâce à de faux papiers. Le délabrement d’Antelme, brisé par les privations et les brimades, les convaincra que l’unité du genre humain ne se définit ni par des valeurs, ni par des idéaux, ni par un quelconque sens moral, mais, de manière purement négative, par un dénuement irréductible. Le caractère indépassable des besoins matériels constitue le seul socle de l’universalité.

En 1948, dans « Pauvre, prolétaire, déporté », une manière d’épilogue à L’Espèce humaine, Antelme tire le premier un enseignement politique de son expérience : « On aura découvert ou reconnu, écrit-t-il, qu’il n’y a pas de différence de nature entre le régime “normal” d’exploitation de l’homme et celui des camps. Que le camp est simplement l’image nette de l’enfer plus ou moins voilé dans lequel vivent encore tant de peuples. » En 1953, dans Le Communisme, aux éditions Gallimard, Mascolo ira plus loin. Il interprète la pensée révolutionnaire du « jeune Marx » à la lumière de la déportation de son ami, disputant avec les doctrinaires du Parti aussi bien qu’avec les philosophes existentialistes, pour édifier un matérialisme des besoins. Le communisme, avance-t-il, n’est rien d’autre que « l’insurrection de la matérialité humaine ». Sa puissance historique trouve sa source « au-dessous de nous-mêmes », dans « la sous-réalité de la dépossession » et s’exerce par la contestation de tout pouvoir, de toute rationalité, de toute réalité qui fait obstacle à la satisfaction universelle des besoins. Le communisme est le mouvement qui réalise l’unité de « l’espèce humaine » par la négation perpétuée de ce qui la limite et la divise, par l’abolition des rapports de pouvoir, de classe et de race. « Tout homme est prolétaire dans son essence », soutient Mascolo, parce que la dépossession est l’unique fondement de son humanité.

L’intellectuel révolutionnaire

Certes, l’éthique de l’intellectuel suppose de prendre acte du conditionnement matériel de la pensée, concède Le Communisme. Mais son engagement ne peut se résumer à la diffusion urbi et orbi de la doctrine marxiste sans en fausser la radicalité critique. Selon Mascolo, il appartient surtout à l’intellectuel de rechercher une « communication sans réserve » afin d’assurer la « pleine reconnaissance de tous par tous », même s’il doit admettre que cette finalité demeure hors d’atteinte aussi longtemps que les besoins matériels n’ont pas été satisfaits. L’intellectuel apparaît alors comme un dépossédé au second degré, un « prolétaire de l’esprit », parce qu’il est toujours en quête de ce qui lui manque, de cette universalité dont il est privé. Loin de le disqualifier, cette impuissance lui confère une fonction négatrice. Il a pour mission de contester les représentations idéologiques qui dissocient l’humanité d’elle-même en substituant le « règne des valeurs » aux « règne des besoins », mais aussi de nier sa propre autorité en prenant acte de l’insuffisance de la culture face à l’homo necessitudinis.

C’est justement sur les bases de ce matérialisme de la dépossession que Mascolo réfute le jdanovisme des idéologues du Parti communiste. À ses yeux, les véritables écrivains matérialistes ne sont pas les donneurs de leçons appelés par le réalisme socialiste, mais ceux qui contestent les pouvoirs de la littérature en créant des formes qui font sentir « ce qui manque, ce qui se tait, ce qui n’est pas connu », ceux qui parviennent à exprimer en même temps l’aspiration irrépressible à la communication et l’impossibilité de la réaliser tant que perdurent les rapports de domination et d’exploitation. Aucune esthétique matérialiste n’est possible sans la mise en cause radicale, toujours par la parole et par la pensée, de l’autonomie de la parole et de la pensée. Le Communisme fait ainsi l’éloge de Bataille, Leiris, Blanchot et Queneau. Leur méfiance à l’égard de la littérature, leur « haine de la poésie », pour parler comme Bataille, les place paradoxalement sur le même plan que le « troupeau des hommes condamnés à l’animalité de se taire ». En somme, nul moins que l’intellectuel révolutionnaire ne doit se payer de mots. La grandeur du surréalisme est là : Breton et ses amis ont en leur temps arraché la littérature au mythe du génie solitaire et défendu la nécessité matérialiste d’une double contestation des moyens d’expression et de leurs détenteurs attitrés au nom d’un communisme libertaire.

Le droit à l’insurrection

Des Lettres nouvelles de Maurice Nadeau aux Temps modernes de Jean-Paul Sartre, les six cents pages du Communisme seront âprement discutées dans les revues de la gauche littéraire. Saluées par André Breton et Maurice Blanchot, elles seront attaquées, sans surprise, par Les Lettres françaises qui y verront « un nouveau révisionnisme à l’usage des intellectuels ». Ces polémiques retombées, Mascolo passera de la parole aux actes et mettra ses théories à l’épreuve du réel. En octobre 1955, un an après les attentats de la Toussaint rouge, alors que la gauche métropolitaine peine à se mobiliser, Mascolo met sur pied le Comité d’action des intellectuels contre la poursuite de la guerre en Afrique du Nord, qui affirme la rupture avec le système colonial et avec la discrimination raciale en Algérie. Mais à l’automne 1956, les dissensions au sujet de la révolte polonaise et de la révolution hongroise font éclater le Comité. Sans attendre, avec les marxistes de Socialisme ou barbarie et d’Arguments, ainsi qu’avec les écrivains des Lettres nouvelles et du Surréalisme même, Mascolo lance un « Appel en faveur d’un Cercle international des intellectuels révolutionnaires » afin de renouveler, à la lumière des soulèvements est-européens et des indépendances africaines, la réflexion théorique sur la démocratie socialiste, l’exploitation coloniale et la domination impérialiste. Ce second rassemblement fera lui aussi long feu, mais il donnera naissance à un pamphlet vitriolique, la Lettre polonaise sur la misère intellectuelle en France, publié aux éditions de Minuit en 1957. Au retour d’un voyage en Pologne, durant lequel il a visité Auschwitz et rencontré des insurgés qui se sont réapproprié la « langue communiste » en luttant contre les régimes soviétiques, Mascolo fustige les compromissions de « l’intelligence française » avec l’autoritarisme du Parti communiste. Plus encore, il accuse les intellectuels de se complaire dans « la vocation d’universalité » de leur culture alors que la France est devenue « la première puissance coloniale du monde ». Il ne désespère pas pour autant des « prolétaires de l’esprit ».

À l’été 1958, en réaction au putsch d’Alger qui provoque le retour du général de Gaulle, Mascolo crée avec le surréaliste Jean Schuster la revue Le 14 Juillet, qui entend « mettre l’incivisme à l’ordre du jour » et « propager l’esprit d’insoumission ». Face à un homme providentiel porté au pouvoir par des militaires, face à un régime fondé sur une tentative de coup d’État, Mascolo promeut « le droit à l’insurrection » de Saint-Just et enjoint à nouveau à l’intelligentsia de faire front commun. Maurice Blanchot entend l’appel. Il rompt alors la réserve politique qu’il s’était imposée depuis l’Occupation et se reconnaît dans « l’amitié de ce Non certain, inébranlable, rigoureux » qui unit « les hommes qui refusent ». L’aventure du 14 Juillet s’achève après seulement trois numéros. Mais elle prépare la déclaration de désobéissance civile la plus retentissante du siècle.

Durant l’été 1960, Mascolo et Schuster, bientôt secondés par Breton et Blanchot, se concertent pour lancer une adresse à l’opinion à l’ouverture du procès des « porteurs de valise » du réseau Jeanson, ces militants clandestins mobilisés en faveur du Front de libération nationale algérien. Ils entendent y défendre « la cause du peuple algérien », qu’ils décrivent comme « la cause de tous les hommes libres », soutenir « la conduite des Français qui estiment de leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens opprimés », et affirmer la légitimité du « refus de prendre les armes contre le peuple algérien » exprimé par des appelés de plus en plus nombreux. Interdite en France, mais circulant à l’étranger, la « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », surnommée le « Manifeste des 121 », marque une inflexion majeure dans l’histoire des intellectuels. D’abord, en ce qu’elle s’adresse au peuple français et non aux représentants de l’État, « la Déclaration » affirme publiquement le droit d’une communauté politique à ne pas opprimer, et non seulement à ne pas être opprimée. Elle présente par conséquent l’État français comme un appareil colonial et impérialiste qui exerce une double oppression en asservissant un peuple au nom d’un autre. Ensuite, dans un esprit antiautoritaire, le « Manifeste » s’abstient de formuler une obligation morale et de prescrire une règle de conduite. Les rédacteurs reconnaissent haut et fort le droit de s’insoumettre, la légitimité de la désobéissance, mais ils refusent d’en imposer le devoir. En se gardant d’exiger et d’ordonner, les signataires mettent leur autorité en veilleuse pour restituer au lectorat sa pleine responsabilité politique. Dans un contexte de guerre civile, les intellectuels œuvrent ainsi à étendre le champ des possibles plutôt qu’à décréter des normes d’action. Enfin, la « Déclaration » innove en effaçant la distinction entre les auteurs et les signataires du texte au profit d’« une communauté anonyme de noms », comme le souligne Blanchot. De fait, la stratégie de défense adoptée par plusieurs signataires inculpés de provocation à la désertion consiste non à se dire solidaires d’un texte écrit par d’autres, mais à s’en reconnaître les auteurs. Devant la justice, chacun se porte individuellement responsable d’une déclaration collective en faisant corps derrière le droit imprescriptible de s’insoumettre. S’ouvre alors un nouveau chapitre dans la trajectoire de Mascolo. Car le « Manifeste des 121 » lui apporte la preuve que le « communisme de pensée » qu’il recherche depuis la Libération n’est pas une vaine utopie : « la pensée faite sinon par tous, du moins par plusieurs, non par un ».

Un communisme de pensée

Désormais inséparables, Mascolo et Blanchot interprètent les nombreux soutiens à la « Déclaration » venus de l’étranger comme le signe d’un changement d’époque, qui exige des intellectuels qu’ils investissent la rigueur internationaliste de l’idée communiste. Dès l’automne 1960, ils envisagent la création d’une « revue de critique totale » dirigée par un comité européen et publiée simultanément dans trois pays et en trois langues. Plusieurs intellectuels italiens et allemands, parmi lesquels Elio Vittorini et Hans Magnus Enzensberger, s’associent à cette « revue internationale », une « revue de pensée faite par des écrivains », précise Mascolo, qui se veut au demeurant en phase avec le renouvellement contemporain du marxisme. Sur le plan politique, cette communauté internationale d’écriture et de pensée doit affranchir les intellectuels de leurs particularismes culturels et contribuer à la constitution d’une autorité collective, un « pouvoir sans pouvoir » selon Blanchot, irréductible au prestige des signatures individuelles. Les difficultés matérielles et les embûches politiques, dont l’érection du mur de Berlin qui divise les Allemands, auront raison de cette entreprise demeurée depuis sans équivalent. N’en sortira qu’un dossier, paru en 1964 dans la revue turinoise Il Menabò, avec des contributions de Roland Barthes, Ingeborg Bachmann et Pier Paolo Pasolini, parmi d’autres.

Ce nouvel échec ne décourage pas Mascolo. Il s’enthousiasme pour Cuba, « premier territoire libre du socialisme », qu’il visite en juillet 1967 et en janvier 1968. Dans la Sorbonne occupée, en mai 1968, il retrouve ses complices de la rue Saint-Benoît et participe à la création du Comité d’action étudiants-écrivains, une cellule autonome d’agitation et de propagande, sans affiliation partisane ni plateforme politique autre que le refus du pouvoir. Au milieu d’une jeunesse en révolte, Antelme, Blanchot, Duras, Mascolo et Schuster distribuent des tracts, placardent des affiches, organisent des manifestations, actualisent au contact du soulèvement la poétique et la politique qu’ils ont élaborées depuis le coup d’État à l’origine de la Cinquième République. Dans la contestation anonyme des comités d’action, Mascolo reconnaît la forme enfin trouvée de « l’exigence communiste illimitée ». La radicalité antiautoritaire du mouvement de mai impose aux intellectuels « la plus haute ambition : celle d’être l’égal du dernier des hommes » et les autorise enfin à déclarer : « Nous sommes tout le peuple, c’est en quoi aucune parole privilégiée ne peut s’élever de nous. »

Si Mascolo prend part aux luttes de l’après-mai, distribuant La Cause du peuple sur les boulevards, accusant le Parti communiste de complicité dans le meurtre d’un militant à la porte de Renault-Billancourt, dénonçant l’instrumentalisation idéologique des œuvres de Breton et de Bataille par les écrivains de Tel Quel, ses grandes années d’activisme sont derrière lui. La « persistance intellectuelle » qui est la sienne lui interdit néanmoins tout retournement. Ainsi, en 1993, après deux décennies en marge de la vie publique, Mascolo réunit ses interventions éparses (articles, déclarations, préfaces, entretiens), qu’il nomme des « entêtements », et les place sous le titre À la recherche d’un communisme de pensée, conférant une unité rétrospective à sa trajectoire politique et la subsumant sous la « passion de l’égalité ». Sous sa plume, le communisme de pensée désigne une politique des intellectuels libertaire et préfiguratrice, qui repose sur la conviction, déjà formulée par les anarchistes au temps de la Première Internationale, qu’une communauté égalitaire ne saurait surgir d’organisations hiérarchiques, de pratiques sclérosées et de discours autoritaires.

Les intellectuels ne précipitent la transformation du monde qu’à condition d’agir toujours déjà selon l’exigence communiste ; ils ne contribuent à la révolution sans régler dès maintenant leurs paroles et leurs actes, jusque dans la clandestinité de l’existence quotidienne, sur les formes de vie d’après la révolution. Par leurs formes de sociabilité et leurs modes d’expression, ils inscrivent dans le présent une utopie réelle, la possibilité d’un monde où la satisfaction des besoins matériels assurerait une reconnaissance universelle. Selon Mascolo, les amis de la rue Saint-Benoît ont vécu dès la Libération « comme après la révolution », c’est-à-dire « en avance sur elle ». De même, le « radicalisme » des comités d’action dans le soulèvement de mai, par sa suspension de la dialectique des moyens et des fins, constitue une « exacte prophétie » : « un futur éloigné, ce qu’il ne sera question de “réaliser” à l’échelle de toute la société que beaucoup plus tard, a été là préfiguré, en un moment postrévolutionnaire qui transforma l’idée en quelque chose de vécu ». Il appartient aux intellectuels de provoquer et de multiplier les expériences politiques préfiguratrices pour attester leur possibilité commune à même la trame opaque de l’existant. Certes, en faisant vivre le communisme, les intellectuels ne parviennent ni à satisfaire eux-mêmes les besoins matériels de tous ni à établir une communication libre avec chacun. Mais, par la conjugaison au présent d’une existence collective postrévolutionnaire, ils apportent « l’un des seuls correctifs visibles de la prodigieuse impuissance de l’esprit dans le monde » ⏺

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