La Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée par l’Organisation des Nations unies (ONU) en décembre 1948, dresse une liste de cinq actes constitutifs de génocide lorsqu’ils sont commis dans l’intention de détruire un groupe en tout ou partie. Les deux premiers concernent les meurtres de masse et les atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale ; les quatrième et cinquième l’interruption de la continuité biologique d’un groupe. Le troisième acte, défini dans l’article II(c), est lié à la « soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ». Il concerne des formes indirectes de meurtre, qui ne ciblent pas les corps humains mais l’environnement qui leur permet de vivre. Pour être jugées suffisantes, les « conditions d’existence » doivent comprendre des bâtiments, des hôpitaux, une infrastructure sociale, un système de fourniture d’eau et d’évacuation des eaux usées, l’électricité, l’agriculture. La destruction ou la dégradation intentionnelle de telles structures menace la survie d’un peuple et mène à une forme plus lente et plus insidieuse d’annihilation.
L’idée que l’environnement bâti détermine les conditions d’existence d’un groupe rappelle la conception moderniste de l’architecture, prédominante à l’époque où le juriste juif polonais Raphael Lemkin a défini le mot « génocide » dans Axis Rule in Occupied Europe (1944). L’architecture moderne entendait quantifier les conditions d’existence pour les améliorer. Les villes seraient bâties selon des principes de santé publique, et les maisons, que Le Corbusier appelait des « machines à habiter », calibrées de manière à maximiser la satisfaction des besoins biologiques : chaleur, hygiène, circulation de l’air, nourriture, et même reproduction sexuelle.
Les Éléments des projets de construction (1936), de l’architecte moderniste allemand Ernst Neufert, demeure un ouvrage de référence s’agissant des dimensions optimales des cuisines, des chambres à coucher et même des bancs publics. Dans les années 1920, Neufert fut l’assistant de Walter Gropius, le directeur du Bauhaus. Quelques années plus tard, il supervisa pour le compte du parti nazi la standardisation de l’industrie de la construction, dont la force de travail était majoritairement composée d’esclaves. Plusieurs diplômés du Bauhaus dessinèrent des camps de concentration. La dégradation délibérée des conditions d’existence transforma la tâche de l’architecture moderne, l’amélioration de la vie, en son contraire, la production de mort.
Lemkin définit le génocide comme la « destruction des fondements essentiels de la vie de groupes nationaux ». Il avait en tête la vision nazie des ghettos juifs et des camps de travail, moyens d’une extermination lente et indirecte. Mais il connaissait également les origines coloniales de ce mode de destruction. Bien que des massacres aient eu lieu dans l’ensemble des territoires colonisés, c’est, le plus souvent, l’extermination lente et indirecte qui fut utilisée pour annihiler les peuples autochtones. Dépossédés de leurs habitats ancestraux, arrachés à leurs terres et aux écosystèmes d’où ils tiraient leur subsistance, confinés dans des réserves, ils furent anéantis afin que les colonisateurs européens puissent jouir des meilleures terres.
Détruire les conditions d’existence à Gaza
Deux ans et demi après le 7 octobre 2023, la majeure partie de la bande de Gaza a été détruite et polluée par les bombes, les tirs d’artillerie, les obus et les mines – villes, camps de réfugiés, écoles, universités, mosquées, infrastructures sanitaires, terres agricoles, puits et même sols. La destruction la plus systématique est le fait des bulldozers D9 produits par l’entreprise américaine Caterpillar. Ces machines blindées géantes enfoncent leurs lames dans le sol pour retourner les champs, abattre les vergers, détruire les maisons et les routes, labourer les cimetières. La vague destructrice a déferlé vers l’intérieur, à partir des clôtures du périmètre de Gaza, repoussant les Palestiniens vers des enclaves désignées par l’armée israélienne comme « zones sûres » ou « zones humanitaires », bien qu’elles n’aient rien de sûr ni d’humain. Ces sites côtiers surpeuplés, comme al-Mawasi, avec ses dunes arides, ne comptaient pas d’habitations, de services de santé ni quoi que ce soit de cet ordre, et pourtant elles étaient constamment la cible de bombardements aériens et d’attaques terrestres. Les bulldozers ont fait des riches terres agricoles de l’est de Gaza un désert monochrome de ciment gris broyé, mélangé à la terre jaunâtre de la région. Des villes comme Rafah, des villages comme Beit Hanoun, des camps de réfugiés comme Jabalia ont été rasés. Lorsque des bâtiments sont bombardés ou rasés au bulldozer, les débris – plastiques, filage, solvants, isolants, amiante – relâchent des produits chimiques toxiques dans le sol. Certaines bombes, qui pénètrent le sol avant d’exploser, y libèrent en profondeur des métaux lourds ou des métalloïdes – de l’uranium, du plomb et de l’arsenic, par exemple. Plusieurs de ces substances mettant beaucoup de temps à se décomposer, elles affecteront la composition des sols pendant des décennies. Un paysage habité a ainsi été transformé, pour citer l’ancien général israélien Giora Eiland, en un endroit « où aucun être humain ne peut exister ».
Selon Lemkin, la notion de conditions d’existence englobe non seulement les infrastructures qui rendent possible la vie biologique, mais aussi la continuité sociale et culturelle : bâtiments religieux, écoles, bibliothèques, patrimoine architectural. À Gaza, la plupart de ces lieux ont été systématiquement détruits. Lemkin n’est pas parvenu à imposer la notion de « génocide culturel » dans la Convention de 1948, dont des pans entiers n’ont pas été retenus. Les puissances impériales qui, tels le Royaume-Uni, la France, la Belgique et les Pays-Bas, tentaient alors d’écraser des soulèvements anticoloniaux souhaitaient une définition du génocide qui ne les empêcherait pas de poursuivre leurs activités. Elles étaient appuyées par des colonies de peuplement qui avaient détruit le patrimoine matériel, la culture et les langues des peuples autochtones – l’Australie, les États-Unis et le Canada, par exemple. Mais, quand il en va de la survie d’une nation, la vie biologique et la vie culturelle ne sont pas des domaines séparés. À Gaza, la dévastation systématique de l’environnement – champs, sources d’eau, pêche – a détruit la capacité de la société à se nourrir. Les attaques contre les écoles et les mosquées ont réduit sa capacité d’organisation et d'entraide dans des conditions de pénurie extrême, donc aggravé la famine. La destruction d’un domaine amplifie les maux causés par celle de l’autre.
Le 13 octobre 2023, six jours après l’attaque du Hamas contre des colonies et des bases israéliennes autour de Gaza, Israël a ordonné l’évacuation de la ville de Gaza, envoyant les Palestiniens vers le sud et la frontière égyptienne. Un document préparé par le ministère israélien du Renseignement et rendu public par la revue en ligne +972 en explique les raisons : il recommande l’expulsion à grande échelle des Palestiniens de la bande de Gaza vers le Sinaï égyptien, car cela « produira des résultats stratégiques positifs à long terme pour Israël ». La destruction des conditions d’existence visait à hâter le départ des Gazaouis. La plus grande campagne de bombardement aérien de l’histoire a pris la forme d’un tapis de feu continu, du Nord jusqu’au Sud.
L’expulsion massive des Gazaouis vers l’Égypte est un objectif poursuivi par les gouvernements israéliens depuis 1948. Cette année-là, l’armée tenta de nettoyer pour la première fois l’ultime enclave palestinienne de la côte méditerranéenne. Elle recommença dans les années 1950 et redoubla d’efforts après la guerre de 1967, durant laquelle Israël avait occupé simultanément la bande de Gaza et le désert du Sinai. L’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 a donné à Israël une nouvelle occasion de poursuivre ce projet. Le personnel politique et ses porte-parole ont détaillé fièrement leurs plans d’expulsion dans les médias. Benjamin Netanyahou a confirmé qu’il cherchait activement à faire partir les Palestiniens de Gaza. Des responsables israéliens et américains se sont mis à faire du lobbying auprès de l’Égypte pour qu’elle accepte d’accueillir un grand nombre de réfugiés. Pendant huit mois, l’armée israélienne s’est gardée d’occuper la zone frontalière proche de Rafah afin de laisser la voie libre vers l’Égypte.
De nombreux Palestiniens, gardant en mémoire les conséquences du déplacement de masse de 1948, refusaient de quitter leur domicile. Ils demeuraient dans les ruines de la ville de Gaza malgré les bombardements et l’absence de secours. L’Égypte surveillait étroitement sa frontière, refusant de laisser entrer les Palestiniens en masse, ne laissant passer que ceux qui étaient en mesure de payer des sommes exorbitantes. Incapable d’atteindre son objectif, Israël a alors entrepris de concentrer les Palestiniens à l’intérieur d’une zone de plus en plus restreinte de l’enclave, en attendant la prochaine occasion de les expulser. En dehors de ces zones, la destruction totale devait empêcher le retour des populations déplacées.
C’est à proximité des clôtures entourant Gaza que la destruction a été la plus complète. Tsahal appelle « zone tampon » la région frontalière d’Israël. Les Palestiniens ne sont pas autorisés à s’y rendre. C’est une shetah hashmada, une « zone d’annihilation » : tout Palestinien qui s’y trouve, voire s’en approche, est immédiatement abattu. Parmi les victimes, on dénombre plusieurs enfants qui tentaient de récupérer quelque chose dans les ruines de leur maison, d’aller chercher l’aide alimentaire parachutée là, ou qui s’étaient tout simplement perdus dans ce nouvel environnement peu familier. L’aplanissement total de la zone tampon visait, entre autres choses, à éliminer les cachettes potentielles et à exposer les Palestiniens aux tireurs embusqués. Avant octobre 2023, la zone mesurait 300 à 500 mètres de large. Deux semaines après le début de la guerre, elle faisait un kilomètre. Au printemps 2025, elle s’étendait sur deux kilomètres et, peu de temps après, sur trois kilomètres. Tout ce qui s’y trouvait a été méthodiquement détruit par les bulldozers. La zone tampon étant maintenant plus étendue, les tireurs ne pouvaient plus la couvrir en totalité ; pour tuer les Palestiniens, il fallait désormais utiliser des drones quadrirotor équipés de lance-grenades. Le jour, les personnes étaient faciles à repérer sur le fond monochrome. La nuit, les capteurs thermiques des drones les identifiaient à leur chaleur corporelle.
La tactique de la zone tampon
Dans l’histoire militaire, les zones tampon – la Rhénanie après le traité de Versailles (1919), la bande séparant le Koweït et l’Irak après la guerre du Golfe de 1991, la zone démilitarisée qui divise les deux Corées, la zone comprise entre les parties turque et grecque de Chypre – servent à préserver un cessez-le-feu en gardant deux armées à distance l’une de l’autre. Depuis sa création, Israël utilise au contraire les zones tampon comme un moyen d’occupation, de déplacement et d’effacement. Grâce à l’accord d’armistice qui mit fin à la guerre de 1948 avec l’Égypte, Israël put avancer ses positions jusqu’à environ trois kilomètres à l’est de la frontière actuelle de Gaza, comme l’a montré l’historien et cartographe palestinien Salman Abu Sitta. La ligne traverse al-Ma’in, son village natal, d’où il fut expulsé avec sa famille le 14 mai 1948. Al-Ma’in et d’autres villages palestiniens furent rapidement vidés et remplacés par les kibboutz qui ont été attaqués le 7 octobre 2023. Pour étendre le territoire d’Israël, les colons cultivèrent les terres et effacèrent les vestiges des maisons, des routes et des champs palestiniens. Ils labourèrent aussi les cimetières car les Palestiniens revenaient souvent dans ces lieux. Soldats et colons reçurent l’ordre de tirer sur toute personne, armée ou non, qui pénétrerait dans la zone.
Avant la guerre de 1967, le roi Hussein de Jordanie avait secrètement proposé de faire de la Cisjordanie une zone tampon si Israël s’engageait à ne pas envahir son pays. Il fut tout de même occupé. Après la guerre, un plan de sécurité rédigé par l’ancien commandant de l’armée Yigal Allon prévoyait d’annexer et de coloniser une bande de 10 à 15 kilomètres de largeur dans la vallée du Jourdain (soit environ un tiers de la Cisjordanie), pour en faire une zone tampon à l’est d’Israël. Le nettoyage ethnique des communautés agricoles palestiniennes commença peu de temps après ; il s’est poursuivi par intermittences depuis lors. Une accélération radicale des expulsions est en cours depuis octobre 2023, de nouveaux pics ayant été atteints depuis le début de l’offensive israélo-américaine en Iran, alors que Tsahal soutient et prend part à des pogroms menés par les colons dans les communautés palestiniennes restantes. Début 2025, Bezalel Smotrich, colon de Cisjordanie et ministre israélien des Finances, avait promis que les villes et villages palestiniens de Cisjordanie finiraient par « ressembler à Rafah et à Khan Younès » : « Ils seront transformés en ruines inhabitables, et leurs résidents seront forcés de migrer et de chercher une nouvelle vie dans d’autres pays. »
Un processus similaire s’est déroulé dans le nord du pays. Durant la guerre de 1967, Israël occupa le plateau du Golan dans le but explicite de créer une zone tampon entre l’armée syrienne et les colonies agricoles israéliennes dans la partie nord de la vallée du Jourdain. D’autres colonies furent bâties dans la zone occupée avant son annexion officielle par Israël, en 1981. En décembre 2024, après la chute de Bachar el-Assad, Tsahal a créé une « zone de défense stérile » plus loin dans le territoire syrien, expulsant des habitants, détruisant des bâtiments militaires et civils, dont l’hôpital al-Golan et le cinéma al-Andalus à Quneitra, rasant les vergers, les forêts et les champs, préparant le sol pour construire des avant-postes militaires, creuser des tranchées et ériger des talus.
La récente invasion du Liban a entraîné l’expulsion de quelque six cent mille Libanais d’une nouvelle zone tampon. Israël a bombardé tous les ponts qui traversaient le Litani, à 30 kilomètres de la frontière, afin de couper cette région du reste du pays, et entrepris la démolition systématique de tous les villages proches de la frontière. Le retour des Libanais dans ces villages sera interdit, a déclaré le ministre de la Défense israélien, Israel Katz, « jusqu’à ce que la sécurité des résidents du nord [d’Israël] soit assurée » – objectif inatteignable. Une organisation de colons israéliens a publié des plans de « colonisation du Sud Liban », produit des cartes où les villages libanais sont rebaptisés de noms hébreux, et annoncé de façon provocatrice la mise en vente de terres.
On a là une bonne illustration de la logique circulaire sur laquelle repose le colonialisme sioniste : des colonies sont bâties pour délimiter et protéger les frontières de l’État, mais, comme cela les expose à des attaques, on crée une zone tampon pour les protéger. Cette zone tampon est ensuite colonisée pour délimiter et protéger les nouvelles frontières, ce qui nécessite la création d’une nouvelle zone tampon. La vulnérabilité est ainsi produite puis mobilisée dans une boucle de rétroaction que le spécialiste des génocides A. Dirk Moses appelle la « sécurité permanente ».
Une politique du bulldozer
Au cours des deux dernières années et demie, Gaza a été non seulement une zone de démolition, mais aussi un site de construction dont Israël a élaboré le plan. Les restes des bâtiments rasés par les bulldozers ont été entassés pour former des talus qui sont devenus des barrières, des lieux de détention et des avant-postes militaires, depuis lesquels les tanks et les snipers surveillaient les endroits où les survivants étaient concentrés. Comme les deux cents bulldozers déployés par Israël ne suffisaient pas pour terminer des travaux de cette ampleur – et que plusieurs avaient été endommagés par la résistance palestinienne –, il fallait en faire venir deux cents autres de toute urgence. À la fin de 2024, l’administration Biden a retardé leur envoi ; ils n’ont été acheminés que lorsque Trump a pris ses fonctions. Entretemps, c’est par des acteurs privés – colons de Cisjordanie pour bon nombre d’entre eux – que l’armée israélienne a obtenu ses bulldozers supplémentaires.
Si les Palestiniens tentent un jour de rentrer chez eux, dit Abraham Zarbiv, conducteur de bulldozer israélien, ils ne « rentreront nulle part. Des dizaines de milliers de familles se retrouvent sans papiers, sans photos d’enfance, sans cartes d’identité, ils n’ont plus rien. S’ils reviennent, ils ne sauront pas où se trouvait leur maison. Ils ne trouveront que du sable. » L’effacement total du bâti s’est doublé de la destruction des plans municipaux, des cartes historiques et des titres de propriété dans le bombardement des Archives centrales de la ville de Gaza en novembre 2023.
L’armée a « transformé la topographie de l’enclave au point de la rendre méconnaissable », observait alors le poète palestinien Omar Moussa. Un de ses amis lui avait dit : « Si nous survivons à cette guerre, à quel endroit allons-nous nous retrouver ? » Après la Première Guerre mondiale, les blessures faciales sans précédent causées par les obus avaient détruit l’identité personnelle des soldats. La désorientation ressentie par les Palestiniens lorsqu’ils voient l’emplacement où se trouvait leur maison en est un équivalent territorial. Une nouvelle forme de torture psychologique consiste à conduire les prisonniers palestiniens, les yeux bandés, dans leur ancien quartier dont il ne reste que des monceaux de débris. « Lorsque nous leur avons enlevé le bandeau des yeux, rapporte Zarbiv, ils étaient complètement désorientés, ils ne comprenaient pas où ils étaient. » Zarbiv, qui est également juge dans un Beth Din, a été choisi pour allumer un flambeau lors des commémorations de l’indépendance d’Israël.
Dans la nuit du 23 mars 2025, des soldats israéliens ont assassiné quinze secouristes dont ils ont enterré les corps sous de hauts talus de terre à proximité de Rafah. L’un des deux survivants de l’attaque, Asaad al-Nasasra, médecin du Croissant rouge palestinien, a été interrogé et torturé dans un trou creusé tout près de là par des bulldozers. Il a raconté son supplice à des chercheurs de Forensic Architecture, qui ont utilisé ses descriptions pour tenter de modéliser les transformations du paysage. Lorsqu’on lui a retiré son bandeau, il s’est rendu compte qu’ils « avaient complètement métamorphosé les lieux. Lorsque j’ai vu l’endroit, j’ai paniqué. Je n’y comprenais rien. » Afin de reconstituer l’incident, les chercheurs ont collaboré avec Earshot, agence d’investigation audio open source, pour analyser le bruit des coups de feu enregistré sur le téléphone de l’un des médecins assassinés. Le fondateur d’Earshot, Lawrence Abu Hamdam, m’a dit que les démolitions avaient aussi bouleversé l’espace acoustique. Selon lui, les enregistrements audio de coups de feu dans un environnement urbain révèlent habituellement un écho provenant de plusieurs directions différentes. Or, ici, il ne restait que trois murs, qui avaient survécu on ne sait trop comment. La clarté des échos produits par le nouvel espace a permis de reconstituer les incidents à partir de leur signature sonore.
Dans les semaines qui ont suivi le massacre, de la terre et des débris provenant de cette zone ont été empilés pour former des sortes de structures à côté du site. Elles entouraient un espace ouvert, où s’est rapidement installée la Fondation humanitaire de Gaza. Cette nouvelle organisation, financée par des entrepreneurs états-uniens et israéliens, est censée distribuer de l’aide alimentaire en contournant l’ONU. Elle concentrait les Palestiniens affamés dans quatre points de ravitaillement – tous situés à proximité de sites militaires israéliens et trois d’entre eux près de la frontière égyptienne. Des centaines de personnes contraintes de se battre entre elles pour obtenir leur ration ont été massacrées par des soldats israéliens et des mercenaires américains.
La nouvelle frontière
L’actuel « cessez-le-feu » est entré en vigueur le 10 octobre 2025. Gaza a été divisée en deux zones par une ligne jaune qui suivait le tracé de la zone tampon. L’armée israélienne contrôlait alors 54 % de la bande. Mais, en décembre, Israël a décidé unilatéralement de déplacer cette ligne vers l’ouest, de sorte que c’est désormais 58 % du territoire qui se trouve sous son contrôle. Eyal Zamir, chef d’état-major de l’armée, a déclaré que la ligne jaune constituait la « nouvelle frontière » de son pays avec Gaza.
La ligne a été tracée le long d’une crête de grès parallèle à la côte, à environ trois kilomètres à l’intérieur des terres. Haute de quelque 70 mètres, elle permet à l’armée de surveiller les Palestiniens entassés de force dans la zone proche du rivage. Cette crête organise la vie de la région depuis l’Antiquité. Chaque année, l’érosion de millions de mètres cubes de granit du plateau éthiopien forme le sable qui remonte le Nil jusqu’à la Méditerranée. Ce sable, les marées le déposent en grande quantité sur la côte palestinienne. Il y a des millénaires, l’une de ces anciennes dunes, en se pétrifiant, a créé cette crête de grès, formidable barrière empêchant les autres dunes qui longent la côte d’évoluer vers l’est. À l’ouest de la crête, une zone assez sablonneuse ; à l’est, le sol fertile. Pendant des générations, la plupart des champs de blé et d’orge palestiniens étaient cultivés par des tribus de Bédouins dans les plaines fertiles de la région de Beer-Shev’a. Ces paysans comptèrent parmi les deux cent mille Palestiniens expulsés de leurs terres et emprisonnés dans une enclave près de la plage entre les villes de Rafah et de Gaza dans les derniers mois de 1948. Une mince tranche de ce territoire, large de trois à quatre kilomètres, demeurait à l’intérieur des frontières de Gaza. Au cours des dernières décennies, ce sol fertile était le grenier de Gaza. Désormais, il se trouve en totalité du côté de la ligne jaune contrôlé par les Israéliens.
Chez Forensic Architecture, nous avons identifié un nouveau talus de terre construit le long de la ligne jaune, ainsi que sept nouveaux avant-postes militaires. L’un d’eux a été construit à l’endroit où se trouvait un cimetière. En tout, on dénombre quarante-huit avant-postes à l’est de la ligne jaune. Selon Zamir, c’est de ces bases que seront lancées, si nécessaire, d’autres incursions dans la zone côtière. Au départ, les avant-postes n’étaient que des tas de terre et de débris, disposés de manière à encercler des zones de diverses formes. Mais, au cours des derniers mois, ces zones et les chemins qui y mènent ont été bitumés. On y a installé des poteaux électriques et l’éclairage. On a érigé des bâtiments préfabriqués à l’intérieur des bases et équipé les hautes tours qui longent le périmètre de systèmes de communication et de surveillance. Si l’on en croit le plan de cessez-le-feu de Trump, ces bases sont provisoires ; désormais, elles ont tout l’air d’instruments permanents d’occupation. Les routes connectent les bases à une matrice de contrôle, elle-même reliée au réseau routier d’Israël et à son infrastructure de communication.
À l’ouest de la ligne jaune, c’est le Hamas qui gouverne. Les survivants habitent dans les ruines ou dans d’immenses campements. Le froid hivernal – le mercure peut descendre à 5 °C – a causé des morts par hypothermie, particulièrement des enfants. L’été, la chaleur dépasse les 40 degrés. Les étés précédents, des enfants ont suffoqué dans des abris faits de feuilles de plastique ou pourvus de toits métalliques de fortune : il n’est pas permis de construire des structures permanentes. Les flaques d’eau sont des nids à moustiques ; les déchets s’amoncellent ; les eaux usées s’écoulent librement ; les rats sont partout. Israël interdit l’entrée dans Gaza des produits chimiques et des pesticides qui permettraient de résoudre ces problèmes. Bien que les services médicaux aient été partiellement rétablis grâce aux efforts des médecins palestiniens et d’ONG internationales, le système de santé fonctionne à peine. En raison de la rareté des médicaments et de la dégradation des conditions sanitaires, des blessures mineures mènent à des infections. Plus de 40 % des patients sous dialyse sont morts faute de traitement. La population survivante vit dans le plus grand dénuement, affamée et assoiffée, dans le bruit incessant des drones tueurs et des avions de chasse. En gardant la main sur l’aide autorisée à entrer à Gaza – et qui s’est temporairement arrêtée en mars, à la suite de l’attaque israélo-américaine contre l’Iran –, Israël peut continuer à calibrer les conditions d’existence. Il veut que les Palestiniens partent ou meurent à petit feu. Malgré tout, les vidéos qui documentent la vie pendant le génocide montrent des Gazaouis cuisinant ensemble autour d’un feu, faisant l’école en plein air, soutenant des thèses dans des universités dont les bâtiments n’existent plus.
Une riviera du Moyen-Orient
Le mouvement des colons fait un lobbying sans relâche auprès du gouvernement israélien pour que débute la construction de colonies au sein de la gigantesque zone tampon. En décembre, Katz a expliqué qu’Israël ne « quittera[it] jamais Gaza » et transformerait les avant-postes militaires en « avant-postes du Nahal » destinés à devenir des colonies civiles. Dans les années 1950, certaines des colonies qui entourent Gaza étaient des avant-postes du Nahal, de même que beaucoup de colonies de Cisjordanie.
Puisque même Donald Trump s’oppose officiellement à la construction de colonies juives à Gaza, Netanyahou a forcé Katz à se rétracter. Le gouvernement israélien a décidé d’adopter une position ambiguë et de gagner du temps. Il retarde le retrait de ses troupes tout en renforçant ses positions et ses infrastructures à l’est de la ligne jaune. La transformation de ces avant-postes militaires en colonies civiles devra attendre que l’attention du monde se porte ailleurs.
Pour l’heure, les projets de reconstruction les plus fantaisistes sont évoqués afin d’occulter la destruction de la vie palestinienne toujours en cours à Gaza, destruction dont se repaissent des politiciens doublés de requins de l’immobilier. Le 4 février 2025, pendant le cessez-le-feu de deux mois qui a suivi son retour au pouvoir, Trump a fait une annonce surprise : les États-Unis allaient « prendre le contrôle de la bande de Gaza ». Gaza, a-t-il déclaré, bénéficie d’« un emplacement phénoménal […], au bord de la mer, [de] la meilleure météo », et deviendra une « riviera du Moyen-Orient ». Les États-Unis avaient jusqu’alors minimisé la destruction de Gaza ; l’administration Trump s’est mise à la souligner. Non par souci humanitaire : l’enclave étant une « zone de démolition », sa reconstruction nécessitera l’évacuation complète de la population. On encouragera les Palestiniens concentrés sur le rivage à partir pour un « bel endroit ». Ainsi, la reconstruction rendra possible le déplacement de population que l’armée israélienne a vainement tenté d’obtenir pendant la guerre.
L’Égypte, l’Arabie Saoudite, la Jordanie et les Émirats arabes unis ont proposé leur propre plan pour empêcher Trump de réaliser son projet de « riviera ». Ce n’est pas non plus par souci humanitaire, mais pour que les Palestiniens restent chez eux au lieu de migrer en masse vers les pays environnants. Ce plan, manifestement conçu pour séduire les Israéliens, imagine une « ville verte alimentée en énergie renouvelable » et la zone tampon transformée en une « zone verte ouverte », où aucun bâtiment ne sera construit.
À l’été 2025, un groupe d’entrepreneurs israéliens a présenté un autre plan, le Gaza Reconstitution, Economic Acceleration and Transformation Trust (GREAT). Ses instigateurs – le capital-risqueur Michael Eisenberg, l’entrepreneur de la tech Liran Tancman, entre autres – sont aussi ceux qui avaient proposé, et obtenu, la création de la Fondation humanitaire de Gaza. GREAT, qui s’inscrit dans le prolongement de la « riviera » trumpienne, prévoit de bâtir un hôtel « de classe mondiale » sur le rivage et un ensemble de villes « fonctionnant à l’IA » à l’intérieur des terres. Le projet d’une « autoroute centrale MBZ », en l’honneur du président émirati, d’un « anneau MES », en l’honneur du prince saoudien, et d’une « zone de production intelligente Elon Musk » doit inciter les intéressés à mettre la main à la poche. Quelques Palestiniens pourront rester ; les autres recevront une petite aide financière afin de déménager ailleurs.
Le cessez-le-feu d’octobre 2025 a fourni l’occasion d’actualiser ce plan. Le Conseil de la paix est un véritable Who’s who du populisme autoritaire : Trump, son président à vie, y côtoie Netanyahou, l’Argentin Javier Milei, le Hongrois Viktor Orban, le roi Abdallah II de Jordanie et le Turc Recep Tayyip Erdoğan. Charge à Marco Rubio, Jared Kushner, Tony Blair et quelques autres de former un comité destiné à superviser les technocrates palestiniens qui administreront les affaires courantes à Gaza. Un nouveau corps militaire, la Force de stabilisation internationale (FSI), assurera la sécurité de l’enclave. Comme me l’a dit Shawan Jabarin, le directeur de l’organisation palestinienne pour les droits humains Al-Haq, cette proposition implique un simple changement sémantique : la FSI remplacera l’armée israélienne en tant que force d’occupation.
Cette année, lors du Forum économique mondial de Davos, Kushner a dévoilé la vision architecturale du Conseil de la paix : le projet « Sunrise ». Dans la simulation hallucinatoire qu’il a présentée, on voit, derrière les cent quatre-vingts luxueux gratte-ciels s’élevant dans le paysage, sept clusters urbains et industriels séparés par de larges routes correspondant au tracé des voies militaires construites par Israël depuis octobre 2023 afin de découper Gaza en unités faciles à contrôler. À l’est, la zone tampon est camouflée en zone agricole. L’architecture de contrôle proposée s’étend au cyber-
espace. Trump a sollicité Tancman, diplômé de l’unité 8200, spécialisée dans la cyber-intelligence, pour rédiger un « Plan de restructuration numérique ». En juillet 2026, la totalité des transactions sociales et financières de l’enclave doit s’effectuer en ligne, grâce à la mise en place d’un service gratuit d’internet à haut débit. Le but n’est pas d’aider l’économie palestinienne, mais de la soumettre intégralement à la surveillance israélienne.
La reconstruction donne au gouvernement israélien un nouveau levier de pouvoir. Il faut des années pour mener à bien un projet de cet envergure. Parce qu’il contrôle la totalité des checkpoints, des terminaux, des camions de ciment et des matériaux de construction à Gaza, Israël peut faire en sorte que la reconstruction demeure perpétuellement à l’état de « projet ». L’image de tours de luxe érigées sur les fosses communes où des dizaines de milliers de personnes sont vraisemblablement enterrées représente la logique génocidaire du xxie siècle. Le gouvernement israélien espère désormais que « les forces du marché obtiendront le résultat qui n’a pu être atteint grâce à deux années de guerre », comme l’a dit l’ancien ministre Ron Dermer. Idée contre-intuitive, c’est peut-être par des moyens architecturaux qu’arrivera l’effacement de la vie palestinienne à Gaza.
En janvier, des chercheurs de Forensic Architecture ont repéré un chantier dans une zone d’un kilomètre carré, entourée de plusieurs avant-postes militaires, du côté de la ligne jaune contrôlé par Israël, juste à l’est des ruines de Rafah. Selon un document confidentiel de l’armée américaine, il s’agit du ballon d’essai d’un programme intitulé « Communautés alternatives et sûres », où des dizaines de milliers de Palestiniens ayant abjuré le Hamas seront logés dans des maisons modulaires dotées de l’eau courante, de l’électricité et de systèmes d’évacuation. Des mosquées et des écoles feront la promotion de la normalisation des relations avec Israël, sur le modèle du système scolaire émirati. Le programme propose l’esquisse d’un camp de réfugiés d’un nouveau genre : l’« enceinte émiratie ». Des unités préfabriquées de deux étages – trop basses pour « menacer » les forces israéliennes – sont disposées le long d’une rue assez large pour laisser passer les blindés. Au centre, un grand parc entoure une mosquée d’un étage. C’est cela, et non des habitations de luxe ou une riviera, que les Palestiniens sont en droit d’attendre de ces projets de reconstruction. Les résidents entreront et sortiront du camp clôturé par des checkpoints équipés de capteurs biométriques. Le programme prévoit également une aide pour les « résidents désirant voyager à l’étranger ».
Toutes ces initiatives ont ignoré les nombreux plans de reconstruction élaborés par les urbanistes et architectes palestiniens. L’un deux, l’initiative « Phoenix Gaza », a été préparé par l’Union des municipalités de la bande de Gaza, en collaboration avec des architectes palestiniens de Palestine et de la diaspora. Il se fonde sur les « relations sociales et spatiales qui persistent à Gaza ». Les quartiers rasés et les camps de réfugiés – parmi lesquels on trouve Rafah et Jabalia, centres historiques de l’identité nationale palestinienne – seront remplacés, maison par maison, en respectant scrupuleusement les titres de propriété légitimes. Pendant le processus de reconstruction, chaque famille sera logée à proximité du site où se trouvait sa maison détruite, et les habitants seront impliqués dans la reconstruction.
Les plans de reconstruction imposés aux Palestiniens dans le but implicite de détruire la vie palestinienne à Gaza montrent pourquoi Lemkin réservait une place à l’architecture dans sa conception du crime de génocide. Il savait que la manière dont un peuple organise son espace est une manifestation de son histoire et de sa structure sociale. « Le génocide se déroule en deux phases », écrit-il dans Axis Rule in Occupied Europe. La première implique « la destruction de la structure nationale du groupe opprimé » – à Gaza, elle a été accomplie par les bombardements israéliens. La seconde implique l’imposition d’un projet par l’oppresseur – en l’espèce, les plans de reconstruction de Gaza. « Cette imposition, explique-t-il, peut s’exercer sur la population opprimée à laquelle il est permis de rester, ou bien sur le seul territoire, après l’expulsion de la population et la colonisation de la zone par des membres du groupe oppresseur » ⏺
Article initialement paru dans la London Review of Books, vol. 48, n° 7, 23 avril 2026. Traduit de l'anglais par Jonathan Martineau